Article de revue

Les conditions changent, le rôle des chercheurs demeure : les think tanks au temps de la donnée

Pages 18 à 23

Citer cet article


  • Boniface, P.
(2020). Les conditions changent, le rôle des chercheurs demeure : les think tanks au temps de la donnée. Revue internationale et stratégique, 118(2), 18-23. https://doi.org/10.3917/ris.118.0018.

  • Boniface, Pascal.
« Les conditions changent, le rôle des chercheurs demeure : les think tanks au temps de la donnée ». Revue internationale et stratégique, 2020/2 N° 118, 2020. p.18-23. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2020-2-page-18?lang=fr.

  • BONIFACE, Pascal,
2020. Les conditions changent, le rôle des chercheurs demeure : les think tanks au temps de la donnée. Revue internationale et stratégique, 2020/2 N° 118, p.18-23. DOI : 10.3917/ris.118.0018. URL : https://shs.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2020-2-page-18?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ris.118.0018


Notes

  • [1]
    Global Go To Think Tank Index.

1Pendant les vacances de Noël, sur le chemin du travail, j’ ai aperçu dans une petite rue de Paris une collection entière de l’Encyclopédie Universalis – 31 gros volumes – abandonnée sur le sol. Cela m’a profondément choqué. En effet, pour ma génération, ces encyclopédies représentaient le summum de l’érudition. Il s’agissait d’un investissement conséquent, que la plupart des étudiants et chercheurs pouvaient se permettre uniquement en acceptant un important sacrifice financier. Celles et ceux qui possédaient ces livres en étaient fiers, les autres rêvaient de les avoir.

2J’ai posté la photo de ces volumes abandonnés sur Twitter ; en trois jours, 750 000 personnes l’avaient vue, laissant des centaines de commentaires. Schématiquement, ces derniers se divisaient en deux camps opposés, le désaccord étant le fruit, selon toute vraisemblance, de la différence d’âge. Pour les personnes de ma génération, cette photo était synonyme de blasphème : comment pouvait-on se permettre d’abandonner un objet qui avait dû susciter chez son propriétaire une telle fierté, a fortiori dans une rue parisienne, symbole même de la culture universelle ? Il s’agissait donc d’un geste incompréhensible, voire indéfendable, un méfait qu’il était nécessaire de pointer. À l’inverse, selon la plupart des autres commentaires, cette décision était certainement pragmatique et mûrement réfléchie. Wikipédia est désormais accessible gratuitement, et il est même possible de trouver en ligne une véritable version – écrite par des professionnels – de l’Encyclopédie Universalis. Un choix d’autant plus rationnel étant donné le prix du mètre carré à Paris. Le propriétaire de cette collection aurait-il alors dû en faire don à une bibliothèque ? Absolument pas, puisqu’elle est régulièrement mise à jour.

3Cette dernière prise de position apparaît la plus juste, même si la nostalgie m’empêchait de la défendre. Il est pourtant temps de l’admettre : en tant que livre physique, l’Encyclopédie Universalis n’est plus aussi indispensable à l’intellectuel qu’elle ne l’était auparavant.

De nouvelles approches du savoir et du travail intellectuel

4Ma génération doit s’adapter à de nouvelles approches du savoir et du travail intellectuel. Les évolutions technologiques ont envahi notre champ d’études et radicalement modifié notre manière de travailler. Et, nostalgie mise à part, ce changement intervient certainement pour le meilleur.

5Lorsque j’ai commencé à travailler sur les questions stratégiques, dans les années 1980, la plupart de mes contacts – si ce n’est l’ensemble d’entre eux – était des Occidentaux. Qu’ils soient originaires des États-Unis ou d’Europe, le coût des appels téléphoniques était tel que nous évitions de nous contacter par ce biais. Si j’entendais parler d’un livre intéressant publié aux États-Unis, il s’agissait d’attendre quatre à six semaines pour l’obtenir, étant donné le coût de l’envoi. Désormais, je dispose de contacts partout dans le monde – il suffit pour cela de consulter le rapport annuel publié par James McGann et l’Université de Pennsylvanie [1] –, que je peux appeler gratuitement – en me préoccupant uniquement du décalage horaire –, et je suis mesure d’obtenir la majorité des documents qui m’intéressent en quelques secondes et en libre accès.

6Le temps s’est accéléré, les distances se sont raccourcies. Aussi pouvons-nous travailler plus vite et nous déplacer toujours davantage. Le risque serait toutefois de perdre de vue nos objectifs de long terme aux profits d’une vue à court terme. Le défi à relever est donc de saisir l’avantage de ces nouvelles infrastructures sans perdre notre capacité à penser dans une large perspective.

7Pour les think tanks et les think tankers, les data, notamment celles que l’on qualifie de big, ont fait émerger de nouveaux défis – car certains think tanks, comme nombre de citoyens, ne se sentent pas toujours à l’aise face au changement, particulièrement s’il est soudain et provient de l’extérieur –, mais également de nouvelles opportunités. Il est évident que ces défis sont plus difficiles à relever pour l’ancienne génération que pour la nouvelle, ce qui signifie que celles et ceux qui sont actuellement en position de leadership, par leur statut ou leur ancienneté, sont les plus à même de se retrouver dans une situation inconfortable. Mais il est tout à fait acceptable pour un directeur d’institut ou un chercheur senior d’être capable de s’adapter aux changements, même si ceux-ci sont technologiques, et non directement politiques, et qu’ils n’ont donc pas forcément des implications immédiates sur son métier. On ne peut prétendre expliquer ce qui se passe dans le monde sans considérer les évolutions les plus importantes dont on est témoin, et qui peuvent avoir un effet important sur notre domaine d’activité. C’est pourquoi évoquer le sujet des data et des big data ne relève pas d’un choix, mais d’une nécessité, certes parfois contrainte.

8Il est toutefois possible de prendre ce problème du bon côté : les data et big data peuvent aider les géopolitologues et les think tankers dans leur travail. En effet, l’information est aujourd’hui plus abondante et plus simple à trouver : le temps moindre passé à l’obtenir en libère davantage pour penser et écrire. Ainsi les big data et les data peuvent-elles être vues comme un assistant performant – dont le coût serait nul et la disponibilité maximale –, qui regroupe les informations plus vite que tout être humain. Nous utilisons, par exemple, des logiciels de veille ou de « web mining », qui recherchent, regroupent et sélectionnent des informations selon nos demandes et nos besoins. Mais si l’accès à ces données est aisé et immédiat, encore faut-il réussir à en tirer des problématiques stratégiques. Dans la mesure où le temps disponible pour penser s’allonge, il devrait être possible d’en dégager un bénéfice intellectuel.

9Certains peuvent craindre que les big data mettent fin à leur monopole – défini par eux-mêmes – sur la connaissance. En effet, si le savoir est diffusé à grande échelle, donc accessible à toutes et tous, y compris à des personnes ayant moins d’expérience, le statut de certains experts pourrait-il être remis en question, voire contesté ? Là encore, il s’agit d’une idée reçue. La véritable expertise fera toujours la différence. Et si l’information est la même pour tout le monde, son utilisation sera différente selon chaque domaine d’expertise.

Les thinks tanks au défi de la donnée

10Dès lors, un défi qui concerne particulièrement les think tanks français et européens sur le sujet des big data a trait à la question des financements et des ressources humaines. Les modèles de données doivent en effet y être construits avec peu de moyens, et dans un climat de compétition avec la soi-disant « start-up nation » quand il s’agit de recruter des talents qui pourraient avoir les capacités de développer de tels outils. Une bataille financière qu’il est impossible de remporter. Alors que des think tanks états-uniens effectuent en interne d’intéressants travaux à cet égard, en Europe, le manque de ressources financières doit nous pousser à être plus créatifs, à nous unir pour lancer des projets complexes. Think tanks, universités et autres organisations doivent ainsi travailler de concert pour rassembler les ressources nécessaires pour initier de tels projets. Par exemple, l’IRIS mène une étude sur les flux énergétiques à travers le monde, pour laquelle l’utilisation des big data est essentielle. Cependant, en tant que think tank, nous ne pouvons disposer des moyens de compiler et créer une base de données efficace, et devons nécessairement externaliser cette partie du travail à une entreprise spécialisée. Grâce à cette compilation de données, nous avons pu produire une analyse géopolitique et ainsi apporter notre expertise. Cet exemple témoigne de notre besoin de données, qui constituent désormais la première étape de tous nos travaux, puisque toutes les études que nous menons débutent aujourd’hui avec une telle analyse. C’est un domaine dans lequel nous avons du retard et auquel nous devons rapidement nous adapter.

11Les data ne sont pas seulement utiles à nos instituts pour leurs recherches et études en tant que telles. En effet, les think tanks doivent également atteindre les bonnes personnes et les bonnes organisations afin de disposer d’une capacité d’influence politique. Cela crée un éternel besoin d’étendre son réseau de contacts, au-delà de son traditionnel carnet d’adresses. Là encore, les nouvelles technologies et les data permettent de le faire.

12L’IRIS organise également chaque année plus de 50 événements ouverts au public. Ce choix de permettre l’accès à toutes et tous témoigne de la popularité de nos conférences, mais rend aussi plus difficile le fait de savoir qui y assiste et pour quelles raisons. Ainsi avons-nous investi dans un logiciel qui collecte ces informations pour mieux connaître notre public. Est-ce qu’un vice-président en charge de la compliance chez Total vient à nos événements sur le changement climatique ? Un parlementaire membre de la commission des Affaires étrangères participe-t-il à la conférence de demain ? Toutes ces informations étaient difficiles à rassembler, puis à partager en interne ; nous avons désormais la capacité d’être proactifs et de joindre nos principaux publics, qui peuvent chacun porter un intérêt à nos missions.

Ne pas perdre son autonomie et son indépendance

13Outre les think tanks, d’autres organisations travaillent sur les questions de géopolitique et de relations internationales, mais effectuent un métier tout à fait différent. Notre mission est de rendre le monde dans lequel nous vivons plus intelligible. Nous pouvons – et c’est là l’essence même du débat intellectuel – avoir des interprétations différentes, des pensées divergentes, des opinions contradictoires, etc., mais toutes doivent se fonder sur notre propre expérience, sur notre propre compréhension. Pour leur part, les cabinets d’avocats, les organisations de plaidoyer, les entreprises de relations publiques, etc., n’ont pas pour objectif principal d’éclairer les citoyens, mais plutôt de les convaincre. Ces buts peuvent être considérés comme légitimes, mais il n’est pas possible de mettre sur un même plan une agence de relations publiques employée pour redorer l’image d’un État dirigé par un dictateur et une organisation non gouvernementale (ONG) comme Amnesty International ou Médecins sans frontières. En définitive, nos méthodes et nos objectifs doivent être différents.

14Il est évident qu’un chercheur tente également de convaincre son interlocuteur. En effet, nous pouvons recommander ou, au contraire, dissuader, par exemple d’effectuer une intervention militaire ou une manœuvre diplomatique. Mais ces préconisations doivent se fonder sur des études sérieuses des problèmes et de la situation. Un chercheur doit être capable de changer d’avis si de nouveaux faits, de nouveaux arguments viennent modifier le cadre intellectuel de son objet d’étude. Si un groupe de défense d’un intérêt se trouve dans cette position, il ne réagira pas en changeant d’opinion, mais plutôt en trouvant des arguments renforçant sa thèse de départ.

15Les entreprises et les groupes d’intérêt ont un but prédéfini et leur travail consiste à adapter leur discours à cet objectif. Le défi d’un think tank est d’être capable de travailler avec d’autres acteurs – États, grandes entreprises, ONG, etc. – tout en conservant son autonomie et son indépendance. Il est nécessaire de ne pas perdre cela de vue et d’éviter de devenir le porte-parole d’autres acteurs.


Date de mise en ligne : 01/07/2020

https://doi.org/10.3917/ris.118.0018