...Comptes rendus
Pages 169 à 181
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/ris.069.0169
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/ris.069.0169
Notes
-
[1]
Cet ouvrage fait notamment écho aux travaux publiés en 2005 de manière simultanée et coordonnée dans les revues Cultures & Conflits (no 57, printemps 2005) et Politix (« Étrangers : la mise à l'écart », no 1, 2005). Voir notamment J. Valluy, « L'Europe des camps, la mise à l'écart des étrangers », Cultures & Conflits, no 57, printemps 2005, p. 9.
-
[2]
La surnutrition est un défi aussi grave que la dénutrition : plus d'1 milliard d'adultes, principalement dans les pays en développement et de plus en plus dans les pays émergents, présentent aujourd'hui un surpoids, dont 300 millions qui sont obèses (p. 20).
-
[3]
Cette note est accessible à http:// www. repid. com/ IMG/ pdf/ Bruxelles-Washington. pdf.
-
[4]
Blog en ligne à http:// lobbying. typepad. fr/ .
-
[5]
Florence Autret est l'auteur d'un article intitulé « Quelle organisation pour l'Europe spatiale ? », Politique étrangère, no 2, 2007, p. 281 sq.
Géopolitique régionale
L'Amérique de Barack Obama / François Durpaire et Olivier Richomme, Paris, Demopolis, 2007, 192 p.
1Il y a un an, alors qu'il annonçait sa candidature aux Primaires démocrates, Barack Obama se faisait connaître au monde. En août 2004, lors de la convention démocrate, il montrait pour la première fois son visage à l'Amérique, avant d'être triomphalement élu quelques mois plus tard sénateur de l'Illinois. Le seul sénateur noir actuellement. Et depuis peu, le premier candidat noir qui dispose de sérieuses chances d'accéder à la Maison-Blanche. Une ascension presque inimaginable. Le nom même d'Obama, comme l'expliquent les auteurs, sonne comme un véritable défi à l'Amérique post-11 septembre, en incarnant le triptyque des maux de Washington à l'extérieur : Barack Hussein Obama (rimant avec Irak, Hussein, Osama).
2Le programme politique de Barack Obama est assez conforme à son parcours personnel, pour le moins atypique, et marqué par une ascension fulgurante : l'accent mis sur les questions sociales, la proximité, le respect des communautés, et le souci de ne pas apparaître comme le représentant d'une d'entre elles en particulier. Etre fier de ses origines sans en être prisonnier, c'est un peu ce qui fait sa spécificité. Mais Barack Obama, c'est aussi la volonté de réconcilier les Américains avec le rêve qui a fait de leur pays la première puissance mondiale, et dans le même temps le rejet de toute forme d'ostracisme et de méfiance à l'égard de l'étranger. Un étranger qu'il connaît bien, de par ses origines d'abord, mais aussi, et peut-être surtout, pour avoir vécu plusieurs années de son enfance à Jakarta, élevé par sa mère et son beau-père indonésien, avant de passer quelques années à Hawaï puis de suivre un parcours universitaire prestigieux à Columbia puis Harvard. Et ce n'est qu'un début. La suite est marquée par un engagement social important dans les quartiers défavorisés de Chicago, au détriment d'une carrière qui lui était offerte. De quoi faire taire ceux qui reprochent aux élus américains de n'être jamais sortis de leurs beaux quartiers !
3Sur les questions de politique étrangère justement, le sénateur de l'Illinois pourrait paradoxalement bénéficier de son inexpérience. Face à des adversaires qui ont notamment voté pour la guerre en Irak, avant de regretter, à l'instar de John Edwards, Barack Obama n'a pas eu à voter, puisqu'il ne siégeait pas au Sénat des États-Unis à cette époque. Pis encore, il avait alors vivement critiqué une guerre qu'il prévoyait longue, coûteuse, et vouée à l'échec. Son inexpérience lui permet aujourd'hui d'éviter des critiques dont les autres candidats souffrent cruellement.
4Le sénateur de l'Illinois a fait un début de campagne remarqué. Il a imposé son sourire et son franc-parler, un peu comme avait su le faire Bill Clinton en 1992. C'est la nouvelle coqueluche du monde des spectacles, si actif sur la scène politique américaine et peut-être un peu déçu de voir Al Gore refuser de se lancer une nouvelle fois dans la campagne. Certains voient déjà en Barack Obama le futur président des États-Unis. Une vraie success story à n'en pas douter : reste à savoir si elle se terminera en happy end. Les auteurs de cet ouvrage aussi instructif que fascinant, qui se lit comme un roman, tant la vie de Barack Obama est décidément fort intéressante, n'hésitent pas à le croire. Pour eux, quel que soit le résultat des Primaires démocrates et, hypothétiquement, des élections de novembre 2008, Barack Obama marquera de toute façon à jamais la vie politique américaine du début du XXIe siècle.
5Barthélémy Courmont
6IRIS
La Présidence impériale – de Franklin Delano Roosevelt à George W. Bush / Denis Lacorne et Justin Vaïsse (sous la dir.), Paris, Odile Jacob, 2007, 221 p.
7Cet ouvrage est le résultat des contributions du colloque tenu par le CERI et le Centre d'analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères au début de l'année 2007. Il est un utile complément du remarquable ouvrage de Pierre Mélandri et de Justin Vaïsse, L'Empire du milieu, les États-Unis et le monde depuis la fin de la Guerre froide (Odile Jacob, 2001). Parmi les différentes contributions, retenons plus particulièrement celles de P. Mélandri résumant l'essentiel de la perspective historique, et celle de Vincent Michelot sur les rapports entre le l'Exécutif et le Congrès.
8En soi, le renforcement des pouvoirs présidentiels est déjà un thème classique qu'Arthur Schlesinger Jr avait brillamment traité en 1973 (La Présidence impériale). Ouvrage arrivant alors fort à propos, parce que ce renforcement avait atteint son apogée à la fin de la guerre du Viêtnam. Dès la fondation de l'Union américaine, le débat s'était noué autour de la possible émergence d'un despotisme personnel, en la personne d'un président aux pouvoirs trop larges. La Constitution est pourtant demeurée relativement floue, laissant une large marge de manœuvre à un pouvoir exécutif désireux d'accroître ses prérogatives. Il ne se priva pas de le faire, généralement lorsque la sécurité du pays était en jeu, mais il s'est régulièrement attiré la riposte du Congrès navré de la remise en cause de ses pouvoirs, et prompt à reprendre la main une fois le danger passé. Ce mouvement de balancier se doubla néanmoins, à partir des années 1930 d'une tendance séculaire à la consolidation des pouvoirs présidentiels. Qu'il faille faire face à la crise économique ou à un environnement international difficile (Seconde Guerre mondiale, puis guerre froide), l'exécutif était nécessairement plus efficace et son renforcement a correspondu au développement de l'appareil administratif.
9On connaît fort bien le coup d'arrêt qui fut porté à cet essor : l'échec de l'engagement au Viêtnam, doublé de pratiques politiques douteuses (Watergate) conduisit à la contre-attaque du Congrès. Par la suite, même si le système international nécessitait des réponses rapides et brutales, le président dut contourner le Parlement pour mener des actions clandestines, n'échappant pas toujours à la surveillance du 4e pouvoir (Irangate). On aurait pu penser que le système politique américain était parvenu à un point d'équilibre, relativement semblable en cela à d'autres démocraties occidentales. Dès lors, comment expliquer la formidable concentration de pouvoirs dans les mains de George W. Bush ?
10C'est sur ce point que l'ouvrage apporte le plus, se faisant l'écho des dernières réflexions sur la présidence conservatrice. Si chacun admet facilement que l'après – 11 septembre offrait un contexte clairement favorable pour le renforcement de l'exécutif, il faut noter aussi l'affaiblissement qui affecte le Congrès depuis deux décennies ; le pouvoir législatif, dont l'opinion publique se défit plus que du président, s'est montré particulièrement timoré face à la diminution de ses prérogatives. Les médias ont, de manière surprenante, abandonné la maîtrise de l'agenda à l'exécutif, comptant trop souvent sur les sources officielles pour se prononcer sur la légitimité ou la pertinence des décisions présidentielles. Ce n'est que tardivement que la presse et le pouvoir judiciaire ont réagi, mettant à partir de 2005-2006 un coup d'arrêt à l'omnipotence de G. W. Bush et ouvrant la voie à la reconquête du Congrès par les démocrates.
11Ouvrage pertinent et utile, il lui manque peut-être cette réflexion sur les causes profondes de la personnalisation du pouvoir, phénomène déconcertant dans des sociétés avancées, et qui rapproche à certains égards le cas américain du cas français. Dans le cas américain, ce n'est finalement pas l'accroissement des pouvoirs de l'exécutif en soi qui suscite une réaction, mais le bilan décevant de ce pouvoir exorbitant, que ce soit au moment de la guerre du Viêtnam ou après plusieurs années d'occupation de l'Irak.
12Yannick Prost
Le rouge et le noir. Extrême droite et nationalisme en Russie / Marlène Laruelle (sous la dir.), Paris, CNRS Éditions, avril 2007, 264 p.
13Marlène Laruelle, dont on a ici rendu compte de l'ouvrage savant qu'elle a consacré au néo-eurasisme, a rassemblé autour d'elle des chercheurs russes et allemands pour traiter de l'extrême droite russe.
14Il fallait oser le titre de cet ouvrage collectif. On se souvient de la biographie de François Mitterrand par Catherine Nay, Le noir et le rouge (Grasset, 1984) ; Frédéric Martel avait utilisé la même veine en intitulant sa brillante histoire des homosexuels en France, Le rose et le noir (Le Seuil, 1996), sans parler du chanteur Renaud dont la récente autobiographie s'intitule Le jaune et le noir (XO, 2006). En choisissant ce titre, l'auteur et son éditeur ont voulu insister sur la confusion idéologique qui caractérise les extrêmes politiques post-soviétiques : l'extrême gauche de Guennadi Ziouganov reprend à l'extrême droite de Vladimir Jirinovski son discours nationaliste et conservateur.
15Le plus intéressant, le plus compliqué aussi, dans la foisonnante extrême droite russe est la confusion idéologique qui y règne. Marlène Laruelle y insiste dans le plus long et probablement le meilleur article de ce livre intitulé « Définir l'objet nationalisme russe » : étudier l'extrême droite post-soviétique nous oblige à remettre en cause la pertinence des grandes lignes de division idéologique. Ainsi le nationalisme russe contemporain reste-t-il « nostalgique de l'État providence soviétique, de son omniprésence sociale et économique » (p. 51), ce qui complique son positionnement sur l'axe droite-gauche où le lecteur français chercherait à le positionner.
16Certains groupuscules se réclament ouvertement du nazisme, tel le Parti national-bolchevik d'Edouard Limonov qu'évoque Markus Mathyl dans un chapitre sur la contre-culture jeune. Son drapeau – dont la photo orne la couverture du livre – est « rouge avec un cercle blanc contenant en son centre en lieu et place de la croix gammée un marteau et une faucille » (p. 130). Pourtant la pénétration du « nazisme » ouest-européen se heurte au vieux nationalisme russo-soviétique qui s'est construit, depuis Staline, autour du mythe du peuple vainqueur du « fascisme ».
17La question religieuse a toujours divisé les nationalistes. Victor Shnirelman consacre un chapitre très documenté sur l'aryanisme et ses vaines tentatives de légitimation historique autour d'un faux célèbre, le livre de Vles. Ce texte apocryphe tente de fonder le mythe de l'origine aryenne ou hyperboréenne des Slaves. Il a inspiré des théories franchement farfelues, aux limites de l'occultisme et du para-normal qu'explore Evgueni Moroz dans le chapitre qu'il consacre au néo-paganisme. Certains de ses groupuscules se sont rapprochés de l'Église orthodoxe ; d'autres au contraire la combattent avec énergie.
18Il est toutefois une idéologie que partage la quasi-totalité de l'extrême droite : la haine des Juifs. Mais cet antismétisme est mû par des ressorts très divers : les nationaux-bolcheviques reprochent aux Juifs l'effondrement économique de la Russie, les orthodoxes vouent aux gémonies le « peuple déicide, infanticide, régicide » (p. 56), les néo-nazis pensent l'opposition entre Russes et Juifs sur le mode racial, etc.
19L'extrême droite a été particulièrement virulente durant la Perestroïka et au lendemain de la disparition de l'Union soviétique. C'était l'âge d'or de Pamiat, un mouvement qui évoluera, sous l'impulsion de son chef Dmitri Vassiliev, du national-bolchevisme vers un monarchisme orthodoxe plus respectable, dont Vladimir Pribylovski retrace l'histoire. À l'époque, l'idée se répand d'une « Russie de Weimar » dont la faiblesse de l'ancrage démocratique et la menace grandissante du national-populisme annonceraient l'arrivée prochaine au pouvoir d'un leader fasciste en la personne de Guennadi Ziouganov, de Vladimir Jirinovski ou d'Alexandre Lebed.
20Ces craintes ne se sont pas réalisées. À la fin des années 1990, l'audience du LDPR de V. Jirinovski et du PCFR de G. Ziouganov a décliné ; les groupuscules d'extrême droite, minées par d'incessantes scissions, ont implosé. Si le bloc Rodina, attelage hétéroclite de mouvances nationalistes, a atteint près de 10 % des voix aux élections de 2003, Vladimir Poutine semble avoir eu raison des partis d'extrême droite. Cette situation n'est pourtant pas satisfaisante. Comme le montre Andreas Umland, le déclin des partis politiques d'extrême droite ne signifie pas, bien au contraire, la disparition de leurs idées. La société russe, désemparée par la disparition de l'Empire, fragilisée par la crise économique, perméable aux thèses conspirationnistes, se transformerait en « société incivile » favorable aux idées politiques belliqueuses et anti-libérales (chapitre 5). Le constat ne laisse d'inquiéter.
21Yves Gounin
La Russie / Sous la direction d'Annette Ciattoni, Éditions Sedes, Paris, 2007, 150 p.
22L'école française de géographie compte plusieurs éminents spécialistes de la Russie, dont certains participent à la rédaction du présent ouvrage. Certes, le format choisi est volontairement court. Le lecteur perd donc en précision ce qu'il gagne en synthèse. De fait, ce livre ne peut être considéré comme une somme incontournable mais bien davantage comme un mémorandum facile à utiliser et qui va droit à l'essentiel.
23Dans un premier chapitre, Annette Ciattoni et Yvette Veyret décryptent l'armature biogéographique — très dégradée par l'expérience soviétique si peu soucieuse d'écologie — de l'espace russe. Contrainte majeure, « l'omniprésence du froid » entrave les écoulements hydrographiques, gèle l'Océan glacial arctique, gêne la navigation maritime et fluviale et compacte le sol sur des centaines de mètres. Cette réalité entraîne des coûts économiques majeurs au sein d'un monde éminemment riche. Car le « Far East » sibérien recèle un immense potentiel sylvicole, la monotone taïga russe s'avérant être « la plus grande ceinture forestière du monde » sur des podzols cendreux à faible rapport agronomique. Conséquemment, les exportations de bois sont nombreuses, notamment vers le voisin chinois. Mais l'immensité russe, ce sont aussi des ressources géologiques considérables, faites, entre autres, de charbon (Kouzbass), de fer (Koursk), et surtout d'hydrocarbures.
24Étirée sur 10 000 km et large de 3 000 km, la Russie est un espace qui reste toujours à dompter. Pascal Marchand peut alors envisager les modalités d'anthropisation si spécifiques de ce territoire de la « démesure ». À cet égard, les marges les moins contrôlées du pays restent profondément rurales. Les élites soviétiques, qui durant des décennies ont tenté de lutter contre l'enclavement et le sous-équipement des campagnes, en ont été réduites, en 1974, à accepter de définir une politique dite des « villages sans avenir ». De fait, la fin de l'URSS laisse des régions entières très retardées. Le monde rural a ainsi été affecté d'un spectaculaire exode démographique (la population rurale russe ayant perdu 30 % de ses effectifs entre 1959 et 1999). Et malgré les efforts récents réalisés, le sous-équipement global de l'immensité russe prévaut. C'est dans ce contexte que des chercheurs (à l'instar de Tatiana Nefedova) n'hésitent pas à « définir des pans entiers du territoire dans lesquels l'investissement est jugé vain ». L'heure est donc à la mise en concurrence d'espaces très inégaux.
25Dans cet océan rural, la ville devient de plus en plus l'élément pivot de l'articulation des territoires. À cette aune, la ville est le facteur privilégié d'évolution du territoire russe, comme le montre éloquemment Yann Richard. Pôle politique, elle est au cœur des redécoupages institutionnels qui ont émaillé l'histoire récente du pays. Après le « désastre eltsinien » qui a laissé une latitude politique plus grande aux régions, l'heure est, en effet, à la « recomposition poutinienne » c'est-à-dire à une reconcentration du pouvoir « au profit du centre ». Par ailleurs, la ville russe reste le pôle majeur d'activités du pays. Zone d'écoulement des productions agricoles (les agricultures les plus dynamiques sont insérées dans des régions très urbanisées), elle reste surtout un cœur économique majeur. Elle doit certes gérer les tares industrielles du système soviétique mais se caractérise surtout par une vraie recherche de compétitivité. Subséquemment, les évolutions spatiales les plus récentes font le jeu des régions urbaines les mieux industrialisées et les plus tertiarisées. Car, la « fragmentation » du territoire russe est en marche, d'abord au profit des métropoles qui, fonctionnant en réseau, tissent sur le territoire un archipel où Saint-Pétersbourg et surtout Moscou sont les pôles prévalents.
26L'ambition moscovite de compter sur l'archipel métropolitain mondial peut également s'appuyer sur l'insigne capacité productive en hydrocarbures du pays. Celle-ci, mise au service des intérêts de l'État devient, pour Céline Bayou et Pierre Verluise, une « ressource géopolitique » qui doit permettre à la Russie de s'ériger au rang de « superpuissance énergétique ».
27Toutefois, la puissance recouvrée de la Russie et la réussite de certaines de ses villes ne peuvent masquer un facteur irréfragable de difficulté interne : la crise démographique. Pierre Thorez part du constat que, depuis 1989, la Russie a perdu, en valeur absolue, 1,9 million d'habitants. Il en conclut à un vrai « déclin démographique » qui s'explique par un taux de fécondité bas mais surtout une mortalité spectaculairement plus forte.
28In fine, à l'heure « où le retour [de la Russie] sur la scène internationale est réel », les ouvrages de réflexion sur le plus vaste État de la planète fleurissent. Celui-ci mérite d'être lu. Certes, l'approche est synthétique et ciblée (et donc lacunaire) mais il peut servir de base à une première approche sérieuse, rigoureuse et, partant, intellectuellement salutaire.
29Stéphane Dubois
30Agrégé de Géographie
Quand la Chine veut vaincre / Stéphane Marchand, Paris, Fayard, 2007, 366 p.
31L'ouvrage de Stéphane Marchand, au titre audacieux, commence mal. Dans les premières pages, le journaliste au Figaro propose une lecture presque caricaturée de la Chine et des pays asiatiques en général, qui n'auraient pas les mêmes limites morales que les Occidentaux, et pourraient dès lors ne pas voir de limites à se faire la guerre. Et de disserter sur le fait qu'en Asie, « la guerre froide et sa menace d'holocauste nucléaire n'ont pas marqué les esprits comme en Europe et aux États-Unis ». C'est peut-être le cas en Inde et au Pakistan, mais nettement moins en Chine, erroné en Corée, ridicule à Taiwan et presque insultant au Japon, qui reste, faut-il le rappeler, le seul pays sur lequel s'est abattu le feu nucléaire. On s'attend alors au pire : une énième thèse sur un choc Chine/États-Unis avec Pékin dans le rôle du voyou, et Washington comme défenseur des valeurs occidentales !
32La suite de l'ouvrage propose fort heureusement un tout autre visage. Sur la base d'une enquête rigoureuse, et s'appuyant sur les faits autant que sur leur interprétation, l'auteur se lance dans une tentative de décryptage de la montée en puissance militaire de la Chine. Qu'en est-il vraiment ? Dans quel but ? Jusqu'où ? Et avec quelles conséquences possibles ? Les questions méritent d'être posées, tant Pékin s'est lancé dans ce que certains n'hésitent pas à qualifier de véritable course aux armements, d'autres préférant se montrer plus mesurés, mais adhérant à l'idée qu'une révolution des affaires militaires est en marche dans l'empire du Milieu. Stéphane Marchand s'interroge ainsi sur la stratégie militaire de la Chine, et s'efforce de dresser un portrait de ceux qui en tiennent les clefs. Il s'attarde également sur les capacités militaires, les acquisitions récentes et les productions locales, les alliances avec des pays aussi divers que la Russie, le Pakistan ou le Soudan, les crispations avec d'autres, Washington en tête, la question de la levée de l'embargo sur les ventes d'armes de l'Union européenne, qu'il estime comme tant d'autres voué à disparaître, ou les ambitions spatiales d'un pays dont, il n'y a pas si longtemps, de nombreux observateurs estimaient qu'il ne serait jamais capable d'envoyer un être vivant dans l'espace. Bref, la Chine monte en puissance, et il est hautement légitime de s'interroger sur ses intentions.
33On découvre cependant, au fil de la lecture de cette enquête bien menée, que la question d'une hypothétique confrontation avec les États-Unis se pose nettement plus fréquemment à Washington qu'à Pékin, où on semble bien se garder de « vouloir vaincre ». Pour combien de temps ? Les opinions restent tranchées sur la question. Mais la guerre ne semble en tout cas pas imminente. Même les pays proches de la Chine le reconnaissent volontiers : Pékin monte en puissance, mais cela ne doit pas forcément traduire un désir de leadership, en tout cas dans le domaine militaire.
34Finalement, si la montée en puissance de la Chine a légitimement de quoi inquiéter certains de ses voisins, au premier rang desquels l'éternelle rivale Taiwan, on comprend moins la raison pour laquelle les États-Unis devraient se sentir directement visés. Sinon en réaction au risque de voir leur statut de seule superpuissance, et même d'hyperpuissance, être disputé (une nouvelle fois) par un régime communiste, qui plus est, promis à devenir une mégapuissance économique, ce dont l'URSS ne fut jamais capable. On pourrait alors poser la question inverse, et se demander « quand les États-Unis veulent vaincre la Chine ». En évoquant « le choix de l'Amérique » en épilogue, Stéphane Marchand semble lui-même s'interroger sur le fait de savoir qui, de la Chine ou des États-Unis, souhaite finalement le plus vaincre l'autre.
35Barthélémy Courmont
36IRIS
L'Inde à l'assaut du Monde / Eve Charrin, Paris, Grasset, 2007, 329 p.
37Au départ, la lecture de cet ouvrage peut nous faire penser : « et voilà, encore un livre de plus contant la fascination d'une journaliste pour la réussite de l'industrie high-tech indienne, taillant des croupières à leurs concurrentes occidentales » ; victoire a priori facile, quand à qualification égale, un ingénieur d'une université haut de gamme coûte 12 000 dollars par an à Bangalore et 150 000 dollars aux États-Unis. Mais rapidement, l'analyse éveille l'intérêt lorsqu'elle dépasse la description de l'Inde émergente pour en décrire les aberrations et l'envers du décor. L'Inde qui gagne, comme toutes les puissances émergentes, est une somme d'îles, qui s'agrègent dans ce que Pierre Veltz appelait déjà, il y a une dizaine d'années, « l'économie d'archipel » : chaque pôle de développement économique, où l'on rencontre des entreprises de pointe et une main-d'œuvre très qualifiée, est entouré d'une société demeurée traditionnelle et misérable. Mais qu'importe la misère crasse à quelques pas des tours ultramodernes : les quartiers high-tech de Bangalore ont plus à partager avec New York et Londres qu'avec les bidonvilles qui les côtoient. Cette nouvelle classe moyenne qui émerge, représentant 5 % de la population, n'est pas véritablement représentative de l'Inde : elle parle anglais, rêve de consommation à l'occidentale, voyage plus à l'étranger que dans le reste du pays, et surtout est totalement indifférente au sort du reste de la population. Si les effectifs de cette classe moyenne ont triplé en une quinzaine d'années, les inégalités sociales se sont creusées. L'Inde a profité pleinement de l'outsourcing, c'est-à-dire l'externalisation d'une série de tâches dans le domaine des services, mais, contrairement à la Chine, elle n'a pas réalisé sa révolution industrielle, échouant ainsi à créer les dizaines de millions d'emplois peu qualifiés qui auraient sorti les ruraux indiens de la misère. Les campagnes sont loin de la réussite tant vantée – cinq paysans se suicident par jour, généralement pour surendettement et trois quarts de la population rurale bénéficie d'une ration alimentaire quotidienne inférieure à 2 400 calories.
38En Inde, la mondialisation nourrit la croissance, développe le niveau de vie d'une minorité, mais ne démocratise pas le pays, contrairement au cercle vertueux prédit par les économistes libéraux. Alors que la pression politique des basses castes tendait à restreindre la place de l'élite au sein de l'État, l'essor du secteur high-tech a permis aux castes supérieures de reconquérir le pouvoir : désormais, ce dernier se concentre dans le domaine économique, au moment où l'État recule, par inefficacité, corruption, désintérêt.
39Pour le moment, les effets pervers d'une croissance déséquilibrée sont insuffisants à freiner la progression de ce secteur des services, branché sur l'économie mondiale. Célébrant son succès, renouant avec un certain nationalisme, l'Inde croit déjà que le XXIe siècle sera le sien. En face, l'Occident est tenté par le protectionnisme – et certains États fédérés d'Amérique ont adopté une législation interdisant l'externalisation à l'étranger des services de back office de l'administration. Mais l'auteur suggère qu'il pourrait tout aussi bien être tenté d'adopter le modèle des puissances émergentes, mélange de fortes inégalités et de déréglementation sévère du monde du travail. Et de noter qu'au moment où la classe moyenne indienne triomphe, ce sont les classes moyennes occidentales qui déclinent.
40Yannick Prost
Perspectives critiques
Le retour des camps ? Sangatte, Lampedusa, Guantanamo... / Olivier Le Cour Grandmaison, Gilles Lhuilier, Jérôme Valluy (sous la dir.), Paris, Autrement, 2007
41La « question migratoire » occupe aujourd'hui une place de choix sur l'agenda politique des démocraties libérales. La surveillance des frontières et la lutte contre l'immigration clandestine sont devenues le credo de la politique mise en œuvre par les gouvernements occidentaux dans les domaines de l'asile et de l'immigration, ainsi qu'en matière de lutte contre le terrorisme, avec pour objectif affiché de garantir la sécurité des citoyens dans un monde qui serait désormais caractérisé par une insécurité multiforme et permanente.
42Ainsi, à l'ouverture des frontières géographiques a répondu l'édification de nouvelles formes de frontières, de nouvelles logiques de mise à distance et d'exclusion qui expriment la crispation des sociétés occidentales face à l'épreuve de l'altérité. En atteste la multiplication de camps destinés à contenir les flux de migrants en transit, à « accueillir » les demandeurs d'asiles en instance, ou encore à organiser l'expulsion des sans-papiers. Ainsi, face à la menace qu'incarnerait la figure réifiée du migrant, de l'apatride, de l'Autre sur qui pèse la suspicion permanente, quoi de plus évident que la solution de l'enfermement ?
43Le terme de « camp » ne recouvre pas une réalité monolithique mais une multitude hétérogène de lieux d'enfermements et de regroupements. Et c'est là tout l'enjeu et l'intérêt de cet ouvrage codirigé par Olivier Le Cour Grandmaison, enseignant de sciences politiques et de philosophie politique, Gilles Lhuilier, enseignant en droit privé et en sciences criminelles et Jérôme Valluy, professeur de sociologie politique, que de s'attacher à rendre visible et à faire entrer en résonance des lieux et pratiques diffractés ainsi que d'en illustrer la plasticité : prisons reconverties dans la lutte contre l'immigration, centres de rétention improvisés au gré des naufrages et arraisonnements d'embarcations, zones d'attente, centres fermés pour demandeurs d'asile, camps-tampons à la périphérie de l'Union européenne (au Maroc, en Espagne – Ceuta, Melilla, Îles Canaries –, en Algérie, en Ukraine, à Malte...), centres « ouverts » d'accueil ou d'hébergement, portail d'immigration...
44Ces camps ne sont pas des dispositifs marginaux et limités dans le temps mais tendent à s'inscrire dans le long terme. Leur pérennisation témoigne d'une transformation significative des cultures démocratiques occidentales et de la gouvernance à l'égard des exilés qui de victimes à aider sont devenus des pestiférés contre lesquels il faudrait se protéger [1]. Dans cette perspective, ces camps se présentent comme le symptôme de sociétés gouvernées par la peur.
45Ce que souligne et dénonce cet ouvrage, c'est la banalisation et la généralisation de l'enfermement comme mode de gestion des flux migratoires, l'institutionnalisation de la mise à l'écart des migrants, l'attitude de plus en plus décomplexée des pouvoirs publics dans la mise en œuvre de politiques attentatoires au droit d'asile et aux principes démocratiques, l'inertie des citoyens face à ces situations souvent dramatiques.
46Quatre parties structurent cet ouvrage. La première nous invite à revenir sur la dimension historique, juridique et sociale des différentes formes de camp. La seconde partie s'efforce à mettre en lumière les conditions qui président à la réapparition de ces dispositifs au cœur de l'actualité et les mécanismes d'exception qui les caractérisent. Les contributions de la troisième partie viennent illustrer la diversité des formes de camps moderne en nous plongeant dans l'univers quotidien singulier et à la fois tragiquement commun des migrants et autres « internés » en France, sur l'île de Lampedusa, sur la base de Guantanamo en passant par l'Algérie, le Maroc et la Libye. Enfin, une quatrième partie se présente sous forme d'annexes et vient enrichir les analyses précédentes de documents informatifs précieux : cartographie des camps d'étrangers en Europe, témoignages, acteurs et matériels de campagne des associations mobilisées aux côtés de ces « indésirables » de l'Occident moderne.
47L'approche transdisciplinaire et comparative permet au lecteur non averti de recontextualiser la dynamique qui préside aujourd'hui au « retour des camps » et fournit ainsi un éclairage alternatif et diversifié sur les pratiques associées à ces lieux, leurs enjeux, leurs implicites et les lignes sur lesquelles elles inscrivent les modalités de gestion de la « question migratoire » à l'heure actuelle.
48L'originalité de cet ouvrage constitue en même temps sa faiblesse : en présentant les contributions d'auteurs aux profils différents, il offre aux lecteurs plusieurs manières d'aborder et de se saisir du sujet mais pêche par manque d'homogénéité dans le style et la qualité des contributions. Les spécialistes de la question regretteront peut-être ce mélange des genres mais reste que cet ouvrage constitue une contribution significative et bien venue pour comprendre un phénomène contemporain majeur et pourtant encore méconnu et sous-estimé dans son ampleur et sa gravité.
49Colombe Camus
Les nouvelles famines. Des catastrophes pas si naturelles / Christian Troubé, Paris, Autrement, coll. « Frontières », octobre 2007, 128 p.
50La collection « Frontières » de l'éditeur Autrement s'est associée avec Action contre la Faim (ACF) pour publier ce court ouvrage consacré aux « nouvelles famines ». La démarche éditoriale est singulière. Une partie des bénéfices de la vente de ce livre, réalisé avec le soutien d'Action contre la faim, rédigé par un administrateur d'ACF, préfacé par le président d'honneur d'ACF, sera reversée à ACF. Quant au contenu de ce livre, il se fonde sur l'expérience des missions menées par ACF dans une quarantaine de pays frappés par des crises alimentaires graves. Cela ne discrédite en rien le travail de Christian Troubé, par ailleurs rédacteur en chef de l'hebdomadaire La Vie, dont le principal mérite est de présenter une synthèse rapide sur un thème qui « n'est plus à la mode » mais qui est « toujours d'actualité » (p. 7).
51Le temps n'est plus où l'opinion publique internationale se révoltait contre les famines du Biafra ou de l'Éthiopie. Pourtant la faim reste « la première cause de mortalité sur la planète : sur les quelque 60 millions de personnes qui décèdent chaque année, plus de la moitié meure de faim ou d'une maladie encouragée par des carences alimentaires » (p. 21). Ce sont aujourd'hui 854 millions de personnes, soit une personne sur sept, qui sont affectées par la sous-alimentation. Leur nombre s'est stabilisé depuis une dizaine d'années – ce qui constitue une décroissance relative du nombre de personnes affectées par la faim compte tenu de la croissance démographique. Mais il n'a pas encore décru alors que les Objectifs du millénaire pour le développement prévoient sa réduction de moitié d'ici 2015.
52La faim n'est donc pas si nouvelle que le titre du livre l'annonce. Elle existe encore ; elle existe partout. 25 000 personnes, dont 18 000 enfants, meurent chaque jour de la faim ou de ses conséquences. Contrairement à l'idée préconçue qu'on pouvait en avoir, la faim n'est pas cantonnée à la seule Afrique. C'est l'Inde, avec 212 millions de malnutris qui compte le plus fort contingent, devant l'Afrique avec 206 millions. Aveuglés par le « miracle asiatique », on oublie que la Chine compte 150 millions de malnutris et le reste de l'Asie 162 millions – l'ouvrage évoque la situation fort mal documentée de la Mongolie qui connaît depuis quelques années une alternance d'hivers glacials et d'étés suffocants.
53Si les famines sont nouvelles, c'est parce qu'elles ne sont plus naturelles. La « révolution verte » a fait taire les malthusiens de tout poil : « la Terre peut nourrir sans problème jusqu'à 11 milliards d'individus », soit la population estimée de la planète à la fin du siècle (p. 47). Le problème est celui de l'accès de tous à une alimentation suffisante et équilibrée [2]. La faim n'est plus un enjeu scientifique, agronomique ; c'est un défi politique : « insensiblement, au cours des siècles, la question de la faim a changé [...] les grandes famines d'aujourd'hui n'ont rien de naturel [...] elles restent avant tout le produit de crises politiques ou économiques » (p. 23-24).
54L'exemple de la récente famine au Niger le montre. L'absence de pluies durant l'hivernage et l'invasion de criquets pèlerins laissaient augurer une soudure difficile. Les ONG internationales avaient proposé leur aide ; mais le gouvernement l'avait refusée pour ne pas déséquilibrer le marché. En fait, le fonctionnement du marché allait conduire à affamer les populations : disposant dans le Nigeria voisin de débouchés garantis, les spéculateurs préféraient stocker leurs céréales pour faire monter les prix. Les populations nigériennes allaient mourir à l'été 2005 non pas de l'absence de nourriture, mais de l'absence de revenus pour l'acheter. C'est ainsi que le Niger a connu, selon la jolie expression de l'auteur, la « première famine postmoderne » (p. 73).
55Yves Gounin
Chine-USA, la guerre aura-t-elle lieu ? / Guy Spitaels, Bruxelles, Éditions Luc Pire, 2007, 288 p.
56Au milieu des années 1990, plusieurs experts mirent en avant le risque d'une confrontation future entre les États-Unis et la Chine, arguant de la montée en puissance de l'économie chinoise et des velléités expansionnistes de la Chine qui, tôt ou tard, s'opposeraient aux intérêts de Washington. Dans un ouvrage au titre retentissant, The Coming Conflict with China, deux politologues américains, Richard Bernstein et Ross H. Munro, annonçaient ce qui était selon eux une confrontation inévitable. La vision de John Mearsheimer sur une inévitable nouvelle guerre froide entre la Chine et les États-Unis fut pour sa part largement acceptée après la victoire de George W. Bush en novembre 2000, et servit de référence à la politique étrangère de la première Administration républicaine. Plus récemment, en France cette fois, Jean-François Susbielle publia en 2006 Chine-USA : la guerre programmée, annonçant une confrontation à horizon 2008, d'après des plans de guerre du Pentagone visant à empêcher la Chine de monter en puissance. De guerre inévitable, on passait à un conflit imminent !
57La position de Guy Spitaels est aux antipodes de ces prédictions pour le moins inquiétantes, qu'il cite d'ailleurs. Il décrypte les cinq dernières décennies de relations Pékin-Washington au travers des aspects politico-stratégique et économique. S'interrogeant sur les scénarios d'un affrontement stratégique, et tenant compte de l'ensemble des facteurs qui pourraient pousser les deux grandes puissances à s'affronter, l'auteur estime que l'attitude de la Chine, qualifiée d'« émergence pacifique », n'est pas particulièrement hostile à l'encontre des États-Unis, la raison principale étant le déséquilibre capacitaire imposant aux dirigeants chinois le réalisme. Par contre, il dresse un tableau complet des actions de Pékin sur la scène internationale, que ce soit ses relations avec les pays asiatiques, sa politique africaine, ou son rapprochement spectaculaire avec certains pays d'Amérique latine. De puissance économique émergente, la Chine est désormais un acteur politique sur lequel il faut compter, et c'est justement la raison pour laquelle la guerre ne pourrait avoir lieu, tant les conséquences géostratégiques pourraient en être tragiques.
58Sur le plan économique, autre aspect de l'étude, les relations Chine/États-Unis sont tellement imbriquées l'une dans l'autre qu'on peut aujourd'hui parler d'interdépendance. La confrontation serait ainsi catastrophique pour les deux parties, sans parler des conséquences planétaires, qui plongeraient l'humanité dans une crise économique sans précédent.
59Et l'auteur de conclure sur une touche de réalisme en rappelant que, même dans l'impossible statu quo, la guerre entre les États-Unis et la Chine n'est pas concevable, voire même impossible. Guy Spitaels pense que les États-Unis déclineront, et que le tournant du XXIe siècle en porte déjà la marque. Mais ce déclin se fera en douceur, et la Chine, plutôt que de prendre le relais de première puissance mondiale, avec la connotation unilatérale que cela suppose, imposera le retour de la multipolarité.
60Barthélémy Courmont
61IRIS
L'Amérique à Bruxelles / Florence Autret, Paris, Seuil, mars 2007, 229 p.
62Début 2005, la journaliste Florence Autret a publié une note d'une cinquantaine de pages dans La république des Idées intitulée « Bruxelles-Washington. La relation transatlantique sur le métier » [3]. Deux ans plus tard, elle prolonge son travail dans un ouvrage de deux cents pages intitulé L'Amérique à Bruxelles. Cet intitulé est aussi le nom du blog lancé par Florence Autret en février 2007 où elle présente « l'actualité européenne relue sous l'angle de la relation transatlantique » [4].
63Cet angle d'attaque n'est pas inintéressant. Si les relations bilatérales que l'Amérique entretient avec les États européens sont bien documentées, on ne s'est guère intéressé au lien qui unit désormais Washington aux institutions européennes.
64Pourtant, comme le montre Florence Autret dans le premier chapitre de son ouvrage où elle revisite l'histoire de la construction européenne à l'aune de l'influence américaine, Washington y a toujours joué un rôle décisif. Elle souligne que « les États-Unis [...] ont été de fervents et assez constants défenseurs de l'unification européenne à ses débuts » (p. 24). L'entourage américain de Jean Monnet, notamment William Tomlinson, l'attaché financier de l'ambassade américaine à Paris, lui tient la plume dans l'espoir que l'Europe assume aussi rapidement que possible sa défense face à la menace soviétique. Le rejet de la Communauté européenne de défense (CED) est une grave désillusion pour les Américains qui changent leur fusil d'épaule et accueillent l'Allemagne dans l'OTAN élargie. Du coup, l'intégration européenne change de nature du point de vue américain, sans perdre son intérêt : « à défaut de contribuer à assurer la défense de l'Europe, l'intégration peut rimer avec libéralisation du commerce et expansion commerciale des entreprises » (p. 35). On comprend mieux le soutien continu que les États-Unis ont apporté et continuent d'apporter à l'approfondissement et à l'élargissement de l'Europe : une Europe débarrassée de ses barrières internes et élargie à sa périphérie constitue pour les entreprises américaines un champ d'expansion inespérée.
65Le reste de l'ouvrage de Florence Autret est moins convaincant. Elle y évoque en effet plusieurs dossiers emblématiques des relations transatlantiques. Un chapitre est consacré à l'industrie de l'influence à Bruxelles – auquel Florence Autret avait consacré en 2003 un premier livre intitulé Les Manipulateurs – et à la façon dont les techniques américaines du lobbying ont été acclimatées en Europe. Un autre à l'affaire Microsoft qui a vu s'opposer deux conceptions radicalement opposées de régulation du capitalisme : l'une, américaine, plus sensible à l'intérêt du consommateur, l'autre, européenne, plus soucieuse de préserver la concurrence. Le combat mené par la Commissaire à l'Environnement, Margot Wallström, contre les substances chimiques dangereuses est relaté dans un autre chapitre. La tentative européenne de développer un système de navigation satellitaire, le programme Galileo, indépendant du GPS américain est également décrit [5]. Enfin, une place est faite au bras de fer qui a opposé le Parlement européen et les États-Unis sur le transfert des « données passagers » voyageant sur des vols transatlantiques.
66Chacun de ces chapitres se lit sans déplaisir et est l'occasion de plonger dans la pratique quotidienne des jeux institutionnels et para-institutionnels. Le problème est que ces histoires, aussi intéressantes soient-elles, peinent à prendre un sens global et à éclairer l'essence des relations transatlantiques.
67L'erreur est peut-être dans la construction de l'ouvrage : au lieu d'enchaîner les études de cas, Florence Autret aurait pu essayer de systématiser les différentes formes de « dialectique atlantique » (p. 10) : l'immixtion, la défiance, la confrontation, la collaboration... Elle aurait pu aller étudier, à Washington, les modalités d'élaboration de la politique européenne des États-Unis en analysant le rôle respectif des différentes administrations (Département d'État, Pentagone, NSC, USTR...), du Congrès, du secteur privé des lobbyistes... et nous fournir aussi quelques éléments de comparaison sur les interventions, par exemple japonaises ou chinoises, dans l'élaboration des politiques communautaires. Mais cela dépassait peut-être le cadre de cet ouvrage.
68Yves Gounin