Les atouts de la puissance militaire française
- Par Guy Teissier
Pages 91 à 96
Citer cet article
- TEISSIER, Guy,
- Teissier, Guy.
- Teissier, G.
https://doi.org/10.3917/ris.063.0091
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- Teissier, Guy.
- TEISSIER, Guy,
https://doi.org/10.3917/ris.063.0091
Les déterminants de puissance
Le concept de puissance
1Plus que de puissance, il conviendrait de parler de la perception de puissance que dégage un pays. La mesure de la puissance a donc un caractère relatif. Les nations se classent les unes par rapport aux autres alors que la construction de la puissance a, quant à elle, un caractère absolu. Le PIB, le volume des exportations, le format des armées, la possession ou non de l'arme nucléaire contribuent à la production de puissance telle que l'a mise en lumière le professeur Jean-Yves Caro dans son article paru dans la Revue Arès de décembre 2000.
2La notion de puissance militaire et stratégique est sans doute la composante la plus traditionnelle de la puissance d'une nation, qui repose sur trois critères : l'économie, la technologie et enfin les moyens militaires. La puissance économique s'appuie sur la géographie et la démographie, la puissance technologique sur l'innovation ou la performance.
Les attributs des puissances mondiales
3Aujourd'hui dans la combinaison des différents critères déterminants de la puissance, les facteurs civils sont probablement prépondérants par rapport à la puissance militaire stricto sensu.
4La progression de la Chine dans la hiérarchie mondiale depuis l'explosion de sa croissance économique en est la parfaite illustration. Ceci tient sans doute au fait que la puissance, qui a longtemps reposé sur la capacité à faire face à une menace, est devenue un moyen de tenir son rang sur la scène internationale. Pourtant, dans ce concert des nations, la plupart des déterminants militaires continuent à détenir un rôle tout à fait considérable. Ainsi, la détention de l'arme nucléaire, en particulier, a un effet incontestable pour tous les pays qui s'en sont dotés. Il n'est donc pas exagéré d'affirmer que dans ce cas la puissance militaire constitue un soutien essentiel de la puissance stratégique. Disposer d'une capacité de dissuasion nucléaire représente alors un avantage décisif qui ne peut être compensé par le développement des moyens militaires dit « conventionnels ». Il existe donc un effet égalisateur de l'atome, peu importe le détail des capacités de chaque puissance, l'essentiel étant, en quelque sorte d'appartenir au cercle fermé des puissances nucléaires.
Un facteur nucléaire avantageux
5Aux détracteurs de l'arme nucléaire dans notre pays, il est donc facile de démontrer qu'il existe une certaine rationalité économique à vouloir conserver et moderniser les moyens de notre dissuasion nucléaire. En effet, le rapport coût-efficacité de cette arme apparaît particulièrement avantageux en termes de puissance. Elle constitue par ailleurs une assurance tous risques qui n'est toujours pas remise en question d'un point de vue strictement militaire.
6La puissance de la France, qui se situe avec la Grande-Bretagne et la Russie immédiatement après les États-Unis et la Chine selon les critères retenus, s'est révélée au moment du projet de réforme des Nations unies en 2004-2005. Le siège de membre permanent au Conseil de sécurité, obtenu dès les années 1945 à l'occasion de la Charte de San Francisco, n'a pas été remis en question en raison de l'appartenance du pays au club nucléaire. A contrario, plusieurs États, économiquement puissants, n'ont pu accéder à ce statut, dans la mesure où ils ne possèdent pas l'arme atomique. L'avantage nucléaire de la France doit s'accompagner de toute une panoplie de moyens conventionnels, développée pour participer à la résolution des crises de toutes natures qui apparaissent à travers le monde. Puisqu'il n'est pas concevable de rester en retrait, il convient de s'adapter aux nouveaux besoins comme aux nouvelles capacités technologiques, tels qu'ils sont apparus depuis une quinzaine d'années. Cette adaptation s'avère d'autant plus nécessaire que les équipements conventionnels peuvent être hiérarchisés, les plus performants se rapprochant par leur niveau technologique des moyens de la dissuasion nucléaire.
Les atouts de la puissance
L'autonomie à l'égard du droit international
7La puissance passe par une autonomie et une indépendance totale dans le cadre du droit international. C'est un choix politique qui a été affirmé par la France depuis près de cinquante années. Pour le rendre crédible, notre pays s'est doté d'une industrie d'armement qui lui a permis de satisfaire seul ses besoins capacitaires, jusqu'au plus haut niveau technologique pour sa dissuasion comme pour ses moyens conventionnels. Ce fut un atout décisif par le passé, c'est peut-être aujourd'hui une difficulté pour la coopération internationale européenne, mais ceci constitue un autre débat.
La capacité de projection de force
8Afin de détenir une place parmi les premières puissances, il est nécessaire de posséder une capacité de projection de force. Cette capacité constitue un des quatre piliers de notre stratégie de défense avec la dissuasion, la prévention et la protection. Constamment réaffirmés dans le plan de prospective à trente ans (le PP30), ces quatre piliers représentent un moyen de prendre pleinement part à la résolution des crises, ainsi qu'à la défense de nos intérêts. Certains moyens sont indispensables, notamment en matière de transport stratégique, aérien ou naval ainsi que d'entraînement des troupes, ce dont peu de pays disposent. Ils permettent à la France d'assurer ses missions au sein de la Force de réaction rapide de l'OTAN, la Nato Reaction Force (NRF), seule ou en coopération avec d'autre pays. À cette capacité, il faut associer les possibilités de conduire les opérations infocentrées, dans le cadre d'opérations de reconnaissances et de liaisons satellitaires, mises en place peu à peu grâce aux systèmes Helios 2 et Syracuse 3. Cette capacité permet à la France de tenir un rôle de nation cadre comme ce fut le cas lors de l'opération Artémis. En ce qui concerne la surveillance du bon déroulement des élections en République démocratique du Congo, dont le premier tour a eu lieu le 30 juillet 2006, la France commande l'état-major de force, tandis que l'Allemagne est nation cadre. Les troupes françaises se tiennent à Kinshasa, prêtes à accueillir les renforts européens nécessaires. Ainsi, on compte environ 12 000 militaires français engagés de manière permanente sur les divers théâtres d'affrontements dans le monde.
La possibilité de mener des opérations spéciales
9Enfin, les circonstances exigent plus que jamais de pouvoir conduire des opérations spéciales. La France fait partie des rares pays avec les États-Unis et la Grande-Bretagne à posséder la qualification de nation cadre pour conduire ces actions discrètes, mais non clandestines, que ce soit pour lutter contre le terrorisme hors de nos frontières ou pour recueillir des renseignements par des moyens humains, irremplaçables au niveau stratégique. Il faut disposer d'unités particulièrement organisées, entraînées, équipées et extrêmement spécialisées. Cette nécessité a conduit à la création du commandement des opérations spéciales en 1992, à partir des enseignements du premier conflit de l'après guerre froide.
L'enjeu capacitaire
10Disposer de ces capacités pour tenir notre rang n'est pas un don tombé du ciel. Il nécessite, en effet, un effort national, financier et humain, que tout pays doit consentir s'il aspire à la puissance. Chaque pays répond à sa façon à cet enjeu, par des budgets militaires colossaux comme les États-Unis, ou conséquents mais malheureusement en réduction pour la Grande-Bretagne. En France, l'effort financier est variable, alors que la professionnalisation totale de nos armées permet de disposer, désormais, de ressources humaines adaptées. Le relâchement budgétaire constaté dans la deuxième moitié des années 1990 a eu des conséquences extrêmement dommageables sur les capacités opérationnelles de la France. L'effort entrepris depuis quatre ans, bien qu'important, peine à rétablir un niveau de moyens conventionnels satisfaisant. Il faut noter que l'effort d'augmentation de budget d'équipement de 2002 permet tout juste, en 2006, de revenir au niveau de 1993, soit à 15,7 milliards d'euros. Si notre budget est parmi les plus importants en Europe, les États-Unis ont pour leur part un budget militaire représentant 3,84 % de leur PIB.
11Le rapprochement avec nos partenaires européens apparaît donc souhaitable, à bien des égards, qu'il s'agisse de projets industriels ou de conduite d'opérations en commun. Cependant, la disparité des politiques de défense et des efforts entrepris par les pays européens laisse entrevoir les limites de l'exercice. Seule la coopération avec quelques partenaires de même importance est envisageable à l'occasion d'actions ponctuelles. En revanche, sur le thème de la puissance militaire stratégique, tant que n'aura pas émergé une forte volonté politique de bâtir une Europe puissance, il sera particulièrement périlleux de s'en remettre uniquement à l'Union européenne pour tenir sa place sur la scène internationale. En d'autres termes, l'Europe dispose de tous les atouts de la puissance, mais n'en a pas la détermination. Il faut le regretter, car intervenir sous ses auspices présenterait moins de risques de critiques que l'intervention d'un seul pays, dont l'image et la réputation peuvent être négatives, du fait de ses actions passées. Il faut porter remède à l'absence d'Europe puissance, dans la mesure où la construction européenne ne peut guère s'accommoder de l'impuissance politique.
12Pour conclure, il convient de souligner le dilemme qui va se présenter bientôt à la France. Tout relâchement de l'effort aura des conséquences immédiates sur sa place sur la scène internationale aussi bien que sur sa sécurité. La remise en cause de l'outil de dissuasion serait irresponsable, dans la mesure où elle entraînerait des conséquences probablement irréversibles sur le maintien de la sécurité. En outre, le président de la République, à l'occasion d'un discours le 19 janvier 2006 à l'île Longue (Finistère), vient d'actualiser et de préciser notre doctrine de dissuasion. En matière de moyens conventionnels, toute réduction du format des armées risquerait d'entraîner une régression de nos capacités d'interventions extérieures. Si les moyens de la France se voyaient réduits, la possibilité d'engager des actions s'inscrivant dans une longue durée pourrait être remise en cause. La marge de manœuvre est donc étroite pour les responsables politiques. Pourtant, chacun sait, alors que se profile la prochaine loi de programmation militaire, qu'il ne suffira pas de maintenir l'effort budgétaire à son niveau actuel ou à celui qu'il pourra atteindre à l'occasion de l'année 2008 pour mener à terme tous les programmes. En effet, vient de commencer une étape où tous les grands équipements arrivent en phase de production et nécessitent donc des crédits conséquents. De plus, l'importance du déficit budgétaire apparaît comme un défi supplémentaire. La puissance de la France pour l'avenir dépend donc directement des choix qui vont être opérés à moyen terme.