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Article de revue

À ce qui surgit !

Pages 55 à 57

Citer cet article


  • Champagne, P.
(2017). À ce qui surgit ! Insistance, 14(2), 55-57. https://doi.org/10.3917/insi.014.0055.

  • Champagne, Pascale.
« À ce qui surgit ! ». Insistance, 2017/2 n° 14, 2017. p.55-57. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-insistance-2017-2-page-55?lang=fr.

  • CHAMPAGNE, Pascale,
2017. À ce qui surgit ! Insistance, 2017/2 n° 14, p.55-57. DOI : 10.3917/insi.014.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-insistance-2017-2-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/insi.014.0055


Notes

  • [1]
    R. M. Rilke, Lettres à un jeune poète, Paris, Flammarion, 2011.
  • [2]
    J. Joyce, Ulysse, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013.
  • [3]
    P. P. Pasolini dans Poésie en forme de rose, Paris, Payot et Rivages, 2015.

1 Ma rencontre avec Alain que j’invitais au Théâtre-Poème en 1997 à Bruxelles pour son livre Les trois temps de la loi ne s’est jamais arrêtée et ne s’arrête pas.

2 Ce premier moment a ouvert un espace inouï d’emblée, par sa justesse, sa rigueur et la générosité d’être qui le traversait. Nous nous sommes bien entendus.

3 De cette entente sont nés beaucoup de rencontres, de dialogues, de séminaires, de colloques, de lectures… entre Paris et Bruxelles jusqu’à la création du mouvement Insistance en 2003 à la Brosse. J’ai également eu la joie de jouer Lila, la jeune adolescente de sa pièce L’heure du thé chez les Pendlebury mise en scène au Théâtre-Poème.

4 Toutes ces années, toutes ces rencontres ont ouvert en moi des espaces de pensées de plus en plus vastes et un désir de création sans fin. Mon travail d’analyste en est marqué et continue de l’être en dialoguant avec mon travail de metteuse en scène depuis maintenant plus de vingt ans. Alain avait l’art de porter un pas plus loin ceux qu’il aimait. Ses questions qui sortaient de manière surprenante au détour d’un mot pouvaient renverser la perspective jusqu’à nous conduire au seuil de nouvelles visions. Cet éclairage avait quelque chose d’insistant, jamais il ne laissait s’estomper ce qui cherchait à se penser ou à se dire. Il était cet infatigable chercheur des vérités clairs-obscurs qui se tiennent derrière la censure si terriblement prompte à faire taire et surtout à fixer la pensée dans un savoir mortifère.

5 Sa révolte profonde contre tout dogmatisme est d’une incroyable justesse, elle traverse l’histoire de l’humanité pour toujours tenter de rompre avec ce qui réduit l’humain à n’être qu’un esclave consentant ou un bon élève obéissant… Comme le pensait Nietzsche la liberté consiste à vouloir être seul responsable de soi-même, sans maître, sans Dieu, sans disciples. Pour Alain il y a de la liberté là où ce qui vient est imprévisible, où il y a de l’à-venir.

6 Et ce qui vient justement, cet inconnu, ne peut surgir que si on se tient le long de sa voie (voix) que les artistes fréquentent si souvent : le réel.

7 « Être artiste veut dire ne pas calculer, ne pas compter, mûrir tel un arbre qui ne presse pas sa sève, et qui, confiant, se dresse dans les tempêtes printanières sans craindre que l’été puisse ne pas venir », Rilke [1].

8 « Ce qui importe par-dessus tout dans une œuvre d’art, c’est la profondeur vitale de laquelle elle a pu jaillir », James Joyce [2].

9 Le lien qu’Alain a toujours fait entre Art, Psychanalyse et Politique est essentiel si l’on ne veut pas sombrer dans un rationalisme froid où ne résonne plus le chant du vent qui se lève.

10 Parce que l’artiste comme le psychanalyste ouvrent l’espace intérieur, cet espace qui peut alors passer de l’obscurité noire à la lumière qui tinte, là où les couleurs deviennent des notes ! Et la fixité, un mouvement inédit !

11 Alain transmettait sans relâche cette éthique du grand large. Il essayait de penser l’originaire au-delà de l’inconscient… Un arrière-pays, un Autre espace… Parce que pour vivre et nous sentir libre, il faut plusieurs espaces, jusqu’aux confins des origines… Donc, se tenir proche des frontières de l’in-interprété, toujours prêt à surgir avec l’appel de la mémoire jaillissante…

12 En juillet, peu de temps avant sa mort, dans le petit château de la Brosse, nous étions dans la cuisine et pour la première fois il m’a fait parler de mon histoire familiale, il m’a écoutée longtemps. Il semblait vouloir entendre ce qui, comme il l’a confié à sa fille Mathilde, me rendait aussi libre que lui. C’est sans doute le plus beau compliment qu’il m’ait fait indirectement.

13 Cette liberté, cette éthique profonde de la vastitude et de la résistance à ce qui réduit l’humain, nous l’avons aussi partagée en allant à la rencontre d’un résistant, Robert Maistriau, qui a mené une action unique en 1943 avec deux autres résistants pour sauver de nombreux juifs déportés qui se trouvaient dans un train, le 20e convoi, qui les emmenait à Auschwitz. C’était dans le fin fond de la Belgique…

14 Un moment d’une incroyable fraternité. Nous voulions entendre ce qui en lui n’avait pas cédé à la peur. Lors de notre dernier week-end de travail fin octobre, Alain a laissé entendre qu’il souhaitait se tourner vers la question juive et la haine qu’elle suscite lors du prochain colloque Insistance… Parce que être juif, c’est être ouvert à l’avenir ! C’est aussi de manière aiguë devoir faire l’impossible pour une responsabilité sans fin de l’infiniment autre. Cette responsabilité qu’il n’a pas cessé de porter ne me lâchera jamais : ici, ailleurs, avec mes analysants, mes amis, ma famille, le monde…

15 Et je sais qu’Alain continue de m’y encourager !

16 C’est le pas au-delà…

17 « La mort ne consiste pas à ne plus pouvoir communiquer mais à ne plus être compris », Pasolini [3].


Date de mise en ligne : 18/04/2019

https://doi.org/10.3917/insi.014.0055