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Article de revue

La régulation interne de l'usage de l'intelligence artificielle générative en entreprise : cas d'Orange

Varia

Pages 175 à 198

Citer cet article


  • De La Rochefoucauld, M.
  • et Chader, A.
(2025). La régulation interne de l'usage de l'intelligence artificielle générative en entreprise : cas d'Orange. Innovations, 77(2), 175-198. https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0190.

  • De La Rochefoucauld, Marin.
  • et al.
« La régulation interne de l'usage de l'intelligence artificielle générative en entreprise : cas d'Orange ». Innovations, 2025/2 N° 77, 2025. p.175-198. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-innovations-2025-2-page-198?lang=fr.

  • DE LA ROCHEFOUCAULD, Marin
  • et CHADER, Adnane,
2025. La régulation interne de l'usage de l'intelligence artificielle générative en entreprise : cas d'Orange. Innovations, 2025/2 N° 77, p.175-198. DOI : 10.3917/inno.pr2.0190. URL : https://shs.cairn.info/revue-innovations-2025-2-page-198?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0190


Notes

  • [1]
    . https://​www​.pwc​.fr/​fr/​publications/​data/​predictions​-ia​-2021​.html.

1 Depuis la fin de l’année 2022, la nouvelle vague d’applications d’intelligences artificielles (IA) dites « génératives » est le symbole de leur développement spectaculaire. ChatGPT, Google Bard ou encore le français Mistral AI sont devenus le visage « grand public » d’une IA qui prend de plus en plus de place dans la vie quotidienne. Capable de produire des textes littéraires, de nourrir un dialogue, ou d’identifier l’origine inconnue d’un cancer métastasé, de perfectionner la prévention en termes de santé et de sécurité des salariés, ou encore de reconstituer le discours de l’appel du 18 juin du général de Gaulle, l’IA fascine, surprend, inquiète et suscite déjà des débats sur son usage.

2 En effet, l’IA représente un bouleversement de nature à induire une transformation profonde des sociétés et de l’économie mais aussi des organisations (Desbiolles, 2019). Ces progrès constants en matière d’IA interrogent les acteurs de la société sur les différentes opportunités et les risques qui se dessinent via l’utilisation de plus en plus massive de ces technologies (de La Rochefoucauld, Chader, 2023).

3 Aussi, la place grandissante qu’occupe l’intelligence artificielle dans nos vies, à travers les données qu’elle manipule mais aussi par ses productions, soulève une multitude de questions en matière de régulation qui méritent une exploration approfondie. En effet, la question de sa régulation devient cruciale en raison des évolutions et des transformations des structures organisationnelles et des métiers qu’elle engendre (Adams-Prassl, 2022 ; Fournier-Tombs, 2021).

4 Dans cette perspective l’Union européenne, à travers le AI Act, vise la première législation au monde sur l’intelligence artificielle avec le bien-être de la société dans son ensemble en ligne de mire. Mais malgré celle-ci, il appartient aux entreprises d’organiser leur propre gouvernance des données, en particulier lorsqu’il s’agit de l’utilisation des solutions d’IA génératives. Cette question de régulation interne par les entreprises est encore peu explorée en sciences de gestion et mérite une attention particulière. Cet article explore donc les enjeux liés à la régulation de l’IA notamment générative, dans la mesure où celle-ci pose aux entreprises la double problématique de l’optimisation mais aussi du contrôle pour répondre aux enjeux stratégiques de l’entreprise. Notre recherche vise ainsi à répondre à la question de recherche suivante : dans quelle mesure les entreprises peuvent-elles réguler les usages de l’IA ?

5 Afin de répondre à cette question de recherche, nous présentons les résultats d’une étude de cas unique menée dans une grande entreprise de télécommunications du CAC 40. Nos données ont été recueillies par entretiens semi-directifs auprès de 31 acteurs de l’entreprise, complétées par une observation non participante et l’analyse de données secondaires privées dont des supports de formation sur l’utilisation de l’IA, la charte éthique mais aussi des documents de travail sur l’utilisation d’une plateforme IA personnalisée pour l’entreprise. Cet article est structuré en quatre parties. La première est consacrée à la clarification conceptuelle de l’intelligence artificielle ainsi que la régulation de celle-ci. La deuxième partie de l’étude précise la méthodologie de la recherche empirique, tandis que la troisième expose les résultats discutés dans une quatrième partie.

La régulation interne de l’usage des IA : une nécessité désormais pour les entreprises ?

L’intelligence artificielle générative : un engouement sans précédent

6 Le récent déploiement d’algorithmes de génération intelligente a considérablement modifié le regard du grand public sur l’intelligence artificielle provoquant un enthousiasme généralisé pour ses capacités innovantes. L’IA renvoie à un concept relativement flou et contesté depuis ses origines (Benbouzid et al., 2022). En effet, le terme d’IA a fait son apparition en 1955 à Dartmouth sous la plume de l’informaticien John McCarthy et ses collègues (2006). Il désigne à un système informatique capable d’appliquer, de manière autonome, un ensemble de règles, de décisions provenant des informations disponibles dans une base de données d’apprentissage (Lacroux, Martin-Lacroux, 2021). Il s’agit, en ce sens, d’une science informatique dont l’objectif est d’effectuer des tâches imitant l’intelligence et les comportements humains (Fiske, Kazdin, 2000). Haenlein et Kaplan (2019, p. 1) définissent l’intelligence artificielle comme étant « la capacité d’un système à interpréter correctement des données externes, à apprendre à partir de ces données et à utiliser ces apprentissages pour atteindre des objectifs et des tâches spécifiques grâce à une adaptation flexible ». Dans cette perspective, Dejoux (2020) distingue trois niveaux d’implication de l’IA au sein des entreprises : 1) permettre aux collaborateurs d’effectuer de nouvelles tâches et de développer une valeur ajoutée à laquelle ces derniers ne pourraient pas prétendre sans l’aide d’une IA ; 2) aider les collaborateurs pour devenir plus performant ; 3) remplacer les collaborateurs sur certaines tâches (de La Rochefoucauld, Chader, 2023).

7 Le terme « IA générative » désigne donc à un ensemble d’outils permettant de créer des systèmes complexes capables de générer du contenu sous différents formats (vidéo, audio, écrit, etc.) (Kirova et al., 2023). L’utilisation de ces nouvelles technologies développées dans le domaine de l’intelligence artificielle permet de repenser à la fois l’organisation et les méthodes du travail (Baumard, 2019). En effet, ces outils permettent de réaliser des prédications dans les domaines de la finance, d’assister les consommateurs ou les collaborateurs à travers des agents virtuels et conversationnels, d’aider les salariés à la rédaction de documents, de trouver des réponses techniques à des questions (Bouschery et al., 2023), de générer des images et contenus graphiques, de gérer la carrière et d’aider les individus dans leurs activités d’apprentissage et de développement (Lim et al., 2023), d’aider à la décision stratégique ou encore d’analyser rapidement des données stratégiques (de La Rochefoucauld, 2020).

Intelligence Artificielle Act : d’un usage débridé à une volonté de régulation par les pouvoirs publics

8 Midjourney, Copilot, Sora… tous ces algorithmes suscitant un engouement sans précédent, en faisant les gros titres de la presse depuis 2022 ont un point commun : il s’agit d’IA génératives. Cet engouement se concrétise d’ailleurs à travers les résultats financiers spectaculaires en 2024 de l’entreprise Nvidia, principal fabricant de puces d’IA.

9 Depuis, le déploiement de technologies telles que ChatGPT en 2022 et Gemini plus récemment, la diffusion de ces IA s’est rapidement accélérée, affectant des domaines sensibles tels que la santé, la sécurité et les droits fondamentaux. Cette adoption rapide et étendue a soulevé des préoccupations éthiques, sociales et sécuritaires majeures. Elle a provoqué une prise de conscience croissante soulignant la nécessité d’une réponse réglementaire adaptée pour réguler cette technologie disruptive. En effet, d’un point de vue économique, l’IA générative engendre simultanément des opportunités et des défis significatifs. D’une part, elle promet des gains d’efficacité et des économies substantiels pour les entreprises, en réduisant le besoin en main-d’œuvre même dans des activités créatives telles que la conception, l’écriture ou la programmation (Houli et al., 2021). Elle accélère également l’innovation en proposant de multiples solutions ou idées tout en réduisant les délais de mise sur le marché (Wang, Wu, 2024). En revanche, ces avantages s’accompagnent de risques et soulèvent nécessairement des préoccupations économiques et sociales. Le « chômage technologique », terme inventé pour décrire la perte d’emploi résultant du progrès technologique, suscite une inquiétude croissante (Wang, Wu, 2024). De plus, la capacité à produire en masse des contenus contrefaits mais convaincants, à inonder les marchés de produits générés par l’IA, ainsi que le risque pour cette technologie d’être utilisée à des fins malveillantes, par exemple dans le cadre de cyberattaques ou de manipulations du marché, pourrait déstabiliser les industries et avoir des conséquences économiques considérables (Wach et al., 2023).

10 En ce sens, l’année 2024 marque un tournant décisif avec l’adoption de l’AI Act par l’Union européenne, reflétant une volonté forte de réguler l’usage de l’IA. Cet acte législatif vise à établir un cadre juridique pour l’utilisation de l’IA en mettant en place des exigences strictes pour les systèmes d’IA considérés à haut risque, notamment dans les domaines de la transparence et de l’interprétabilité (Article 13). De plus, l’Article 14 exige la mise en place d’un système de gestion des risques et des procédures de contrôle humain, assurant ainsi une surveillance et une sécurité accrues.

11 La régulation de l’IA ne se limite pas à l’Europe. En effet, le 21 mars 2024, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution, à l’initiative des États-Unis, pour établir des normes internationales visant à garantir des outils d’IA sûrs et respectueux des droits humains. Cette résolution historique souligne l’importance d’une collaboration internationale pour aborder les défis posés par l’IA.

12 La régulation de l’IA par les pouvoirs publics est cruciale pour garantir que son développement et son utilisation servent le bien-être général de la société, tout en minimisant les risques potentiels. Néanmoins, bien que ce cadre juridique européen ainsi que les initiatives internationales représentent des avancées significatives, la régulation de l’IA demeure un défi complexe. Les questions de sécurité, de transparence, de responsabilité et de non-discrimination sont au cœur des préoccupations. La mise en œuvre effective de ces réglementations nécessite une coopération continue entre les législateurs, les organismes de recherche mais aussi avec les entreprises pour adapter les lois aux évolutions technologiques rapides.

Régulation interne de l’IA générative et encadrement par les entreprises : un champ de recherche peu exploré

13 L’IA est considérée actuellement comme la nouvelle technologie la plus perturbatrice pour les grandes organisations (Benbya et al., 2020) dans la mesure où l’IA générative, notamment, transforme le paysage du monde de l’entreprise. En effet, générer des résumés d’e-mails et des synthèses de conversations téléphoniques constituent de nouvelles applications permises par l’IA qui changent la manière de communiquer au travail en offrant des promesses de gains de productivité substantiels (Al Naqbi et al., 2024). Cette révolution technologique soulève toutefois des questions juridiques et éthiques complexes (Wach et al., 2023). La régulation devient ainsi cruciale pour garantir que l’utilisation de l’IA générative dans les entreprises ne se fasse pas au détriment des droits fondamentaux, de l’environnement, de la sécurité et de la protection des données personnelles (Fournier-Tombs, 2021). Les entreprises de médias, par exemple, ont exprimé des préoccupations sérieuses concernant l’utilisation de leurs contenus pour entraîner ces systèmes sans compensation adéquate ni respect des droits d’auteur. Ces préoccupations sont exacerbées par des cas de reproduction de préjugés par des systèmes d’IA (Gross, 2023), soulevant des doutes quant à leur capacité à produire des informations fiables. La tension entre les géants de l’IA et les entreprises de presse illustre bien le besoin urgent de règles claires concernant l’utilisation des contenus protégés et la rémunération équitable pour ceux-ci.

14 L’adoption de l’AI Act par l’Union européenne établit un cadre réglementaire strict pour l’utilisation des technologies IA, particulièrement celles considérées à haut risque. Cette réglementation propose non seulement de protéger les contenus qui alimentent les applications d’IA mais aussi de prévenir les erreurs et les abus potentiels. L’objectif est de créer un environnement où l’innovation peut prospérer tout en respectant les normes éthiques et légales. Cela inclut des mécanismes pour faciliter le développement d’un marché unique européen pour les applications d’IA sûres et légales, réduisant ainsi la fragmentation du marché et renforçant la gouvernance de l’IA. Ce cadre exige également que les systèmes capables de générer des contenus textuels ou visuels répondent à des normes rigoureuses de certification et de gestion des risques avant leur mise en marché.

15 Par ailleurs, grâce à sa capacité à créer du contenu facilement, l’IA générative est déjà adoptée par des salariés qui ont déjà pu, de manière individuelle, constater le potentiel de cette technologie pour réaliser des tâches chronophages. En ce sens, certes la législation européenne est une étape importante mais celle-ci ne devrait pas dispenser les entreprises de définir et d’examiner en profondeur leur gestion individuelle de l’IA. Cela devrait se faire à l’échelle de l’entreprise et de manière transparente car la réalité est que les entreprises qui ne s’adaptent pas aux attentes de leur écosystème vont en pâtir. L’enjeu de notre recherche est donc d’explorer les mécanismes de régulation internes mis en place par les entreprises et d’expliciter les enjeux et défis auxquels répond cette régulation quant à l’usage de l’IA générative.

Terrain et méthodologie de l’étude

16 Nos travaux ont été organisés selon une approche exploratoire et qualitative. Pour ce faire, nous avons mobilisé la méthodologie de l’étude de cas (Yin, 2018).

Présentation du terrain : l’entreprise Orange

17 Notre étude de cas a été réalisée auprès d’Orange, entreprise du secteur des télécommunications. L’organisation est présente dans plus de 26 pays à travers le monde, avec une forte empreinte en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient. Outre les services traditionnels de télécommunication (la téléphonie fixe et mobile, l’Internet haut débit et la télévision payante), Orange offre une large gamme de produits numériques et de services innovants. Cela comprend le cloud computing, la cybersécurité, des services de banque. Le groupe s’efforce également de développer des solutions de smart city et des projets de grande envergure pour les entreprises et les administrations.

18 Historiquement, Orange a été un pionnier dans le déploiement de technologies, avec notamment le développement de technologies de réseau avancées telles que la fibre optique et la 4G. L’entreprise a également été active dans l’évolution vers la 5G. Orange a donc un engagement fort envers l’innovation. L’entreprise dispose de plusieurs hubs d’innovation qui se concentrent sur la recherche avancée dans des domaines clés tels que l’intelligence artificielle, le big data et la 5G. Ces efforts sont soutenus par des collaborations avec des universités, des start-up et d’autres partenaires industriels. De plus, le groupe souligne des investissements significatifs dans la recherche et le développement, notamment dans les domaines de l’Internet des objets (IoT) et de l’IA.

19 Par ailleurs, Orange prend au sérieux sa responsabilité sociale d’entreprise (RSE). L’entreprise met l’accent sur la création d’un impact positif en termes de gouvernance éthique, de respect de l’environnement, d’inclusion sociale et de développement économique dans les régions où elle opère. Cela comprend des initiatives pour réduire son empreinte carbone, soutenir l’entrepreneuriat local ou encore promouvoir l’inclusion numérique.

20 Ces multiples facettes d’Orange illustrent bien son rôle en tant qu’entreprise de premier plan dans le secteur des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication), ce qui la rend particulièrement pertinente pour une étude sur l’intelligence artificielle.

21 L’AI Act conforte la position d’Orange sur la nécessité d’une régulation interne de l’IA générative par les entreprises. Ce cadre législatif permet à Orange d’assurer un alignement réglementaire tout en mettant l’accent sur la sensibilisation des utilisateurs à travers des formations adaptées. Toutefois, nos entretiens révèlent une connaissance inégale de l’AI Act : les salariés sont souvent peu informés de ses implications, tandis que les experts techniques l’intègrent comme un double défi, devant garantir la conformité réglementaire tout en maintenant un rythme d’innovation rapide. Ces derniers soulignent également que certaines exigences, comme les audits réguliers, alourdissent significativement leur charge de travail. De leur côté, les cadres supérieurs perçoivent l’AI Act comme une opportunité stratégique, renforçant la crédibilité d’Orange en tant qu’acteur responsable de l’innovation et permettant l’instauration de normes élevées en matière de sécurité et d’éthique.

22 L’interface Dinootoo constitue le pilier central de la stratégie de régulation interne d’Orange pour l’utilisation de l’IA générative, en offrant une alternative sécurisée et adaptée aux besoins spécifiques de l’entreprise. Développée en réponse aux risques associés aux plateformes publiques, notamment en matière de protection des données sensibles et de conformité réglementaire, Dinootoo repose sur les modèles linguistiques avancés GPT-3 et GPT-4. Conçue par une équipe interdisciplinaire de développeurs, data-scientists et experts en gouvernance numérique, la plateforme a été déployée fin septembre et répond à divers besoins stratégiques et opérationnels, tels que la génération de texte, le support à la recherche, la création de contenu visuel et l’automatisation des tâches. Cependant, malgré ses nombreux avantages, Dinootoo présente certaines limites, notamment des coûts élevés (liés à l’entretien, aux mises à jour et aux licences), des performances variables et une adaptabilité réduite dans des contextes très spécialisés, nécessitant parfois des ajustements manuels des requêtes.

Collecte et traitement des données

23 Nous avons mené notre collecte de données de janvier 2024 à avril 2024. Afin de trianguler nos données, nous avons effectué 31 entretiens semi-directifs, une observation non participante et une analyse documentaire. Notre échantillon se compose de salariés (13 répondants), de managers (12 répondants), d’administrateurs de la direction du service informatique (2 répondants), de data-scientists (3 répondants) et d’un responsable R&D (1 répondant). Les entretiens ont duré entre 1 h 1 et 1 h 34.

24 L’observation non participante s’est matérialisée à travers 3 temps forts : une étude en ligne de l’IA via l’interface « Dinootoo » (7 h) ; une observation de collaborateurs sur 6 sessions de 1 h 30 (9 h) ; une observation de 3 réunions de présentation de l’interface « Dinootoo » et du crédit d’utilisation alloué à chaque collaborateur (4 h 30), ce qui nous a permis de capitaliser un total de 20 h 30 d’observation. Ce travail complémentaire a été l’occasion pour nous d’étudier la perception des utilisateurs des différents mécanismes de régulation et de leur rapport à l’IA.

25 De même, nous avons effectué une analyse documentaire nourrie par des données secondaires privées dont des supports de formation sur l’utilisation de l’IA, la charte éthique et des documents de travail sur l’utilisation de la plateforme « Dinootoo ».

26 Aidés du logiciel NVIVO13, nous avons utilisé l’analyse thématique, une technique qui améliore la compréhension des perceptions des répondants (Bardin, 2013). Le codage des entretiens, réalisé par deux chercheurs, s’est déroulé en trois étapes : d’abord une lecture flottante des transcriptions des entretiens, ensuite une catégorisation des idées basée sur une approche déductive, et enfin une analyse approfondie des discours en utilisant notre grille d’analyse. Les principaux codes employés lors de la phase d’analyse sont répertoriés dans le tableau 1.

Tableau 1 – Présentation et illustration des principaux codes thématiques

CodeRègles de codage
Appr.IARéactions des collaborateurs vis-à-vis de l’IA
Freq.IAFréquence d’utilisation de l’IA générative
Nat.utilNature de l’utilisation de l’IA générative
Aide.IACapacité de l’IA à aider dans la réalisation d’une tâche
Supp.IACapacité de l’IA à supprimer des tâches
Forme.regOutil ou moyen de régulation de l’IA au sein de l’entreprise
Reg.perc-salPerception de la régulation par les salariés
Reg.perc-manPerception de la régulation par les managers
Cons-réguConscientisation par les acteurs des enjeux de la régulation
Eco.IACapacité de la régulation à sensibiliser aux enjeux économiques
Juri.IACapacité de la régulation à sensibiliser aux enjeux juridiques
Humain.IACapacité de la régulation à sensibiliser aux enjeux humains
Ethique.IACapacité de la régulation à sensibiliser aux enjeux éthiques

Tableau 1 – Présentation et illustration des principaux codes thématiques

27 La lecture flottante nous a permis de comprendre le sens des données et de clarifier les concepts fondamentaux de notre étude. De plus, nous avons structuré la catégorisation en nous appuyant sur l’état de l’art, ce qui a permis d’organiser nos observations. Nous avons identifié des unités d’analyse, définies comme des « éléments en fonction desquels le chercheur découpe le discours ou le texte » (Thiétart, 2014, p. 555). Nous avons également réalisé un codage ouvert (Strauss, Corbin, 1998). Enfin, l’analyse approfondie des verbatim a permis de faire émerger de nouvelles catégories.

28 Notre corpus de données a été analysé selon la méthode de Gioia et al. (2013). Dans un premier temps, nous avons recherché des concepts clés de premier ordre dans la littérature sur l’IA et sa régulation. Ensuite, pour chacun de ces concepts, des thèmes de second ordre ont été identifiés. Cette analyse visait à déterminer la nature et les divers enjeux liés à la régulation de l’intelligence artificielle générative par l’entreprise. La figure 1 ci-dessous ne constitue pas une synthèse de notre analyse, mais plus modestement une illustration de la manière dont nous avons traité nos données.

Figure 1 – Processus d’analyse de nos données

Description de l'image par IA : Figure en trois colonnes avec des concepts et thèmes liés à l'IA, incluant développement, éthique, et régulation.

Figure 1 – Processus d’analyse de nos données

Présentation des résultats

29 Nous présentons ci-après les résultats de notre étude sur la régulation interne de l’intelligence artificielle chez Orange, organisée en trois parties. La première partie décrit le système de régulation interne à cinq niveaux, incluant des mesures de contrôle et de validation. La deuxième partie explore les motivations et les enjeux associés à ces mécanismes, tels que la gestion des coûts et la sécurisation des données. Enfin, la troisième partie examine comment les utilisateurs, notamment les managers et les salariés, perçoivent et interagissent avec ces régulations.

Une régulation interne de l’IA à cinq niveaux

30 Dans le cadre de notre étude sur la régulation de l’IA par les entreprises, nous avons analysé les mesures mises en place par l’organisation. Notre recherche révèle que l’entreprise a adopté une approche de régulation à cinq niveaux, visant à encadrer l’utilisation de l’IA au sein de ses opérations.

Premier niveau : création de l’interface « Dinootoo »

31 Le premier niveau de régulation chez Orange concerne le développement par l’entreprise de sa propre interface, nommée « Dinootoo ». Cette plateforme utilise les technologies de modèles linguistiques avancés, notamment GPT-3 et GPT-4, développés par OpenAI. « Dinootoo » est conçue pour faciliter diverses tâches au sein de l’entreprise, en fournissant un outil capable de comprendre et de générer du texte de manière cohérente et contextuellement pertinente mais aussi d’effectuer des recherches et de produire des images. Ce développement interne permet à l’entreprise de maîtriser les outils d’IA qu’elle déploie, assurant ainsi une conformité avec ses propres normes de sécurité et d’éthique.

32

« Nous avons en quelque sorte notre propre intelligence artificielle. Même si elle repose sur des IA bien connues, nous avons un système interne qui nous permet d’utiliser un outil sécurisé et validé par l’entreprise » (Manager.7).

Deuxième niveau : signature d’une charte d’utilisation

33 Le deuxième niveau de régulation implique l’adoption d’une charte d’utilisation de l’IA par les utilisateurs. Cette charte est signée par tous les salariés ayant accès à « Dinootoo » lors de leur première connexion, engageant ces derniers à utiliser l’outil de manière responsable. Ce document vise à formaliser les attentes de l’entreprise vis-à-vis de ses employés, précisant les comportements admissibles et ceux qui ne le sont pas lors de l’utilisation de l’IA, renforçant ainsi la responsabilité individuelle et collective.

34

« Dès la première connexion, chaque utilisateur signe une charte qui rappelle le contexte d’utilisation […] c’est important car on comprend qu’on ne peut pas faire n’importe quoi et que l’IA est un outil, pas un raccourci pour faire le travail à notre place et que Dinootoo n’a pas la science infuse » (Manager.12).

Troisième niveau : instauration d’un crédit d’utilisation

35 Au troisième niveau, Orange a mis en place un système de crédit d’utilisation pour les utilisateurs de l’IA. En effet, chaque utilisateur dispose d’un crédit mensuel de 50 dollars, utilisable sur la plateforme. Ce mécanisme de quota permet de limiter l’exposition excessive à l’IA et de contrôler les coûts associés à son utilisation. Il encourage également les employés à utiliser ces ressources de manière judicieuse et réfléchie, en accord avec les objectifs stratégiques de l’entreprise.

36

« Nous avons un quota d’utilisation qui prend la forme d’un capital de 50 $ que nous avons tous les mois et qui se renouvelle automatiquement […] c’est important ça permet de ne pas trop l’utiliser et de savoir qu’il faut faire attention » (Salarié.5).

Quatrième niveau : formations et sensibilisations

37 Enfin, le quatrième niveau de régulation chez Orange comprend la mise en place de formations et de sessions de sensibilisation. Ces initiatives éducatives sont destinées à tous les niveaux hiérarchiques de l’entreprise et visent à inculquer une compréhension profonde des enjeux éthiques et techniques liés à l’utilisation de l’IA. L’objectif est de promouvoir l’auto-régulation parmi les employés, en les équipant des connaissances nécessaires pour identifier et gérer les risques associés à ces technologies.

38

« On a des formations en lien avec l’IA que l’on peut suivre également en e-learning […] c’est important car ces formations nous permettent de réaliser que l’IA ne peut pas tout faire contrairement à ce que l’on peut voir sur les réseaux et que l’utilisation professionnelle n’est pas la même que l’utilisation personnelle de l’IA » (Salarié.3).

Cinquième niveau : comité de validation

39 Ce cinquième niveau de régulation chez Orange consiste en la mise en place d’un Comité de Validation. Cette entité a pour mission de valider les demandes des salariés qui souhaitent utiliser l’API (Application Programming Interface ou Interface de Programmation d’Applications). L’API d’une IA se réfère à l’interface programmable qui permet aux développeurs d’accéder à des modèles et des fonctionnalités d’IA spécifiques et généralement plus aboutis. Pour qu’une demande soit prise en compte par le Comité, le demandeur doit préparer une synthèse complète de son projet. Cette synthèse inclut une explication détaillée de l’usage prévu de l’API, les motivations derrière cette utilisation, et un plan précis sur le traitement des données impliquées. Le demandeur doit démontrer comment le projet s’aligne avec les objectifs stratégiques de l’entreprise et les normes éthiques en vigueur, ainsi que les bénéfices attendus de l’utilisation de cette technologie. Ce processus de validation est essentiel pour assurer que l’utilisation de l’IA se fait de manière éthique et conforme aux directives de l’entreprise concernant la sécurité des données et la protection de la vie privée.

Motivations et enjeux des mécanismes de régulation

40 Dans cette deuxième partie nous détaillons les raisons sous-jacentes et les objectifs visés par ces mécanismes de régulation interne de l’IA.

Sécuriser la pratique des utilisateurs

41 L’une des principales motivations pour le développement de « Dinootoo », l’interface interne utilisant GPT-3 et GPT-4, est de limiter l’usage des salariés des IA disponibles sur le marché public. Les responsables interrogés mettent en lumière une préoccupation : de nombreux collaborateurs ne mesurent pas pleinement les risques associés à la sécurité des données lorsqu’ils utilisent des solutions d’IA publiques. En internalisant cet outil, l’entreprise cherche à contrôler les environnements technologiques utilisés par ses employés, afin de sécuriser les données manipulées et de maintenir la conformité avec les réglementations sur la protection de la vie privée et des informations stratégiques et commerciales sensibles.

42

« On a 90 % de nos collaborateurs qui ne mesurent pas les risques en allant sur Google et en demandant à des IA des traductions des documents ou de traduire leur PowerPoint » (R&D).
« Avoir notre interface trace un chemin visible pour nos collaborateurs qui sont moins tentés d’aller sur Internet pour leur usage professionnel […] là on leur explique que c’est prévu, autorisé et en conformité avec ce que nous permet l’entreprise » (Manager.1).

Sensibiliser aux coûts

43 Un autre enjeu central est celui de la gestion des coûts associés à l’utilisation de l’IA. La mise en place d’un crédit d’utilisation mensuel de 50 dollars par salarié vise à inculquer une culture du coût parmi les utilisateurs. Cette politique du crédit d’utilisation encourage les employés à prendre conscience que les ressources d’IA, bien que faciles d’accès, ont un coût financier direct pour l’entreprise. Outre, la sensibilisation directe sur le sujet, le système utilise automatiquement GPT-3 qui est moins onéreux pour l’entreprise mais aussi pour les crédits de l’utilisateur. Ainsi, le système est conçu pour que l’utilisation de GPT-4, une version plus avancée et donc plus coûteuse, soit un choix délibéré plutôt qu’une option par défaut, promouvant une utilisation plus réfléchie et justifiée des ressources.

44

« Le but est de montrer que les IA ont un coût et un coût qui est différent selon la puissance de l’IA. Ce coût il a un impact direct sur le crédit des utilisateurs qui devront être attentifs à la nature de leur requête pour adopter la bonne IA […] l’IA ce n’est pas juste un prompt que l’on met dans une interface mais c’est aussi une logique et une réflexion sur le type de besoin en fonction de la demande et ce crédit d’utilisation permet cette réflexion » (Manager.4).

Responsabiliser et monitorer la pratique des utilisateurs

45 En plus de la sensibilisation aux coûts, il y a une volonté très forte chez Orange de responsabiliser les utilisateurs sur leurs pratiques. Cela se manifeste à travers plusieurs initiatives : la signature de la charte d’utilisation, les formations dédiées, et le système de crédit. L’entreprise souhaite à travers ces différents mécanismes inculquer une utilisation responsable de l’IA.

46

« On sait que c’est un enjeu d’avenir à la fois pour nos métiers mais aussi pour le travail au sens large et poser des règles internes c’est préparer ces grands changements en apprenant tous ensemble à utiliser l’IA dans un cadre responsable, éthique et aussi un cadre partagé par les uns et les autres » (Manager.10).

47 Par ailleurs, les mécanismes de régulations et notamment l’interface interne, le crédit d’utilisation et le comité de validation, sont pensées non seulement pour limiter les risques mais aussi pour tracer de manière précise les usages de l’IA au sein de l’entreprise. Cette traçabilité est cruciale pour garantir que les pratiques restent dans les cadres éthiques et légaux établis par l’entreprise et les régulateurs.

48

« Le crédit permet aux collègues de savoir où ils en sont, combien ils dépensent et finalement quelle est la place de l’outil dans le quotidien […] Je vais pouvoir en reparler avec chaque membre de mon équipe en revenant sur les dépenses mensuelles sur l’IA et la pratique qu’ils ont de l’IA » (Manager.11).
« Quand le plafond des 50 dollars est atteint, c’est que l’utilisation de l’IA n’est pas la bonne » (R&D).

49 En somme, les motivations d’Orange pour réguler l’utilisation de l’IA à travers ces cinq niveaux sont à la fois préventives et éducatives. Elles visent à protéger les actifs de l’entreprise, à promouvoir une gestion prudente des coûts, et à renforcer la responsabilité individuelle, tout en cultivant un environnement de travail informé et conforme.

Perception des mécanismes de régulation par les utilisateurs

50 Nous exposons dans cette troisième partie les perceptions globales des utilisateurs, mélangeant les retours des salariés et des managers. Cette analyse révèle comment les différents niveaux de régulation ont été reçus au sein de l’entreprise, et souligne les principaux aspects ressortant des témoignages : une pratique encore faible, le sentiment de responsabilité et d’autonomie, le caractère ludique et stimulant des outils, ainsi que la prise de conscience des enjeux liés à l’utilisation de l’IA.

Une pratique encore timide

51 Même si de nombreux collaborateurs utilisent l’interface de « Dinootoo », les comportements varient largement au sein de l’entreprise. Bien que la majorité des employés n’épuise pas leur crédit d’heures alloué, une grande part des utilisations signalées relève plus de la curiosité que de nécessités opérationnelles strictes. Cette tendance à l’expérimentation peut être vue comme une opportunité d’apprentissage et d’innovation, mais elle souligne également le besoin de continuer à éveiller les employés sur les meilleurs usages de l’IA dans un contexte professionnel.

52

« Je n’ai pas encore l’habitude d’utiliser l’IA tous les jours ou dès que je pourrais en avoir besoin mais je sais que je peux le faire et dans certaines conditions » (Salarié.12).

Sentiment de responsabilité et d’autonomie

53 Plusieurs salariés de notre étude expriment un sentiment accru de responsabilité et d’autonomie grâce aux systèmes de crédit et de charte d’utilisation mis en place. Cette structure encourage les employés à prendre des décisions éclairées quant à l’usage de l’IA, les responsabilisant sur l’impact de leurs actions tant sur le plan des coûts que de la sécurité des données. L’autonomie est particulièrement valorisée, les collaborateurs ayant la possibilité de gérer leur propre quota d’utilisation de l’IA, ce qui renforce leur engagement et leur implication dans le respect des normes de l’entreprise.

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« Le fait d’être limité nous responsabilise dans les choix que l’on fait quand on utilise l’IA […] malgré le cadre posé par la charte d’utilisation, on a une très grande liberté, contrairement à d’autres entreprises qui vont interdire l’utilisation de l’IA. Je trouve que c’est nous faire confiance, c’est vivre avec son temps et c’est doter les salariés d’une autonomie structurée face à ces avancées technologiques » (Salarié.7).

Caractère ludique et stimulant

55 Tant les managers que les salariés trouvent que le cadre régulateur introduit un élément ludique et stimulant dans leur travail quotidien. Le crédit d’heures, en particulier, est perçu comme un défi encourageant les employés à optimiser l’utilisation des ressources d’IA. Cette gamification involontaire des pratiques de travail incite à une gestion saine en favorisant une utilisation réfléchie de l’IA.

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« J’aime bien, ça donne l’impression qu’on a des sous à pouvoir dépenser et qu’utiliser l’IA c’est important car ça demande de payer » (Salarié.8).
« Il y a un côté ludique dans le crédit d’utilisation car on peut suivre ses consommations et également se faire plaisir en demandant parfois à l’IA de générer des choses amusantes ou divertissantes selon le nombre de crédits que nous avons » (Data-scientist.3).

Prise de conscience des enjeux de l’IA

57 Enfin, il apparaît clairement que la régulation a sensibilisé tous les utilisateurs aux divers enjeux liés à l’IA. Ces enjeux comprennent la sécurité des données, la gestion des coûts et l’évolution nécessaire des compétences. Les formations et les politiques mises en place par Orange ont été cruciales pour sensibiliser les employés sur ces aspects, renforçant la culture de la prudence et de la responsabilité face aux technologies avancées. Cette prise de conscience est essentielle non seulement pour la protection des actifs de l’entreprise mais également pour assurer une adaptation continue des compétences des salariés face aux innovations technologiques. Cependant, il ressort que beaucoup ne sont pas pleinement conscients des enjeux liés à la facturation des services d’IA. Bien que le système de crédit d’heures soit destiné à sensibiliser à ces coûts, certains salariés n’assimilent pas totalement les implications financières de leurs choix technologiques.

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« On sait qu’il y a un cadre et pour moi c’est rassurant de savoir que je ne fais pas de bêtises en utilisant l’IA » (Salarié.2).

59 Nos résultats montrent un accueil positif des mesures régulatrices, avec un impact notable sur la manière dont les utilisateurs appréhendent et utilisent l’IA dans leur environnement professionnel. Enfin, le tableau 2 présente une synthèse de nos résultats.

Tableau 2 – Synthèse des niveaux de régulation et des perceptions

Niveau de régulationDescriptionObjectif principalPerceptions des utilisateurs
1. Création de l’interface « Dinootoo »Développement interne d’une plateforme IA (basée sur GPT-3 et GPT-4).Maîtriser les outils et assurer la sécurité des données.Sentiment de sécurité et de contrôle technologique.
2. Signature d’une charte d’utilisationEngagement des utilisateurs à respecter des normes éthiques et professionnelles.Formaliser la responsabilité individuelle et collective.Sentiment de responsabilité et autonomie renforcée.
3. Instauration d’un crédit d’utilisationAttribution de crédits mensuels pour limiter et suivre l’utilisation de l’IA.Sensibiliser aux coûts et encourager un usage réfléchi.Perçu comme un défi stimulant, parfois ludique.
4. Formations et sensibilisationsSessions éducatives pour informer sur les enjeux éthiques et techniques de l’IA.Promouvoir une auto-régulation et des usages éclairés.Prise de conscience accrue des enjeux de l’IA.
5. Comité de validationÉvaluation des demandes spécifiques d’accès à l’API pour des projets stratégiques.Assurer un alignement stratégique et une conformité.Renforce la légitimité des projets liés à l’IA.

Tableau 2 – Synthèse des niveaux de régulation et des perceptions

Discussion et conclusion

60 Nous discutons dans un premier temps les contributions théoriques puis les implications managériales de notre recherche et ensuite nous aborderons les limites et les perspectives de notre recherche.

Contributions théoriques

Une IA corporate : la régulation comme réponse aux besoins spécifiques de l’entreprise

61 Notre recherche examine les implications de l’IA générative pour les organisations et souligne le rôle des mécanismes de gouvernance de ces outils dans un objectif d’en exploiter les opportunités tout en atténuant les risques associés. Les résultats de notre étude explicitent, ainsi, l’importance pour les entreprises d’opter pour une intelligence artificielle « maison ». Cette problématique est très peu explorée dans la recherche en gestion (Schneider et al., 2024). Il conviendrait de préciser qu’il s’agit d’un investissement important pour les entreprises et que ceci est très dépendant des moyens et des ressources humaines dont disposent les organisations. En effet, une IA adaptée permet aux entreprises de mettre en place des expériences inédites, en personnalisant les affichages, en proposant des solutions conversationnelles, ou en limitant les usages ou encore en assurant la sécurité des données. L’IA corporate se révèle également indispensable non seulement pour la protection des actifs de l’entreprise mais également pour assurer une adaptation continue des compétences des salariés face aux innovations technologiques (Kherrazi, Said, 2020). Grâce à cette régulation interne, l’entreprise peut maîtriser les outils d’IA qu’elle déploie, assurant ainsi une conformité avec ses propres normes de sécurité et d’éthique mais également son empreinte environnementale. Cette solution joue ainsi le rôle d’un vecteur d’alignement avec la stratégie de l’entreprise (Pourquier, Igalens, 2020) dans la mesure où l’IA corporate renvoie à une réponse aux besoins spécifiques de l’entreprise en concordance avec la culture de l’organisation et ses engagements en termes de prise en compte des parties prenantes, de transparence et d’éthique (Baumgartner, 2014).

62 Dans cette perspective, notre article explicite la portée, mais aussi les mécanismes de gouvernance que les entreprises peuvent mettre en place afin d’exploiter les opportunités de l’IA générative mais également pour limiter les risques associés à l’intégration de cette technologie.

La régulation interne comme un outil générateur d’initiatives responsables en matière d’IA

63 Les résultats de notre étude montrent que malgré le cadre législatif européen, il appartient aux entreprises d’organiser soigneusement la manière dont elles souhaitent utiliser l’intelligence artificielle (Rychalski, Aubry, 2024). En particulier pour s’assurer que cette dernière est utilisée non seulement de manière éthique et responsable (Vuarin et al., 2023 ; Bazin, 2024), mais aussi de manière sûre et rentable (Jeannin, 2020). En effet, plusieurs études sur l’impact climatique des IA montrent les besoins conséquents en électricité que supposent l’entraînement mais aussi les usages des solutions IA (Luccioni et al., 2023). Par conséquent, les IA les plus performantes étant les plus énergivores, nos résultats illustrent la manière dont l’entreprise Orange cherche à utiliser ces outils avec parcimonie à travers, d’abord l’instauration du système de « crédit de jetons » mais encore la sensibilisation des collaborateurs utilisateurs.

Implications managériales

64 Nos travaux de recherche montrent que l’utilisation de l’IA en entreprise est un terrain fertile avec de multiples avantages mais elle comporte également des risques significatifs qui doivent être gérés avec prudence. En effet, notre recherche souligne l’importance de la régulation de l’usage de l’IA par les entreprises, d’abord au regard de la confidentialité des données métiers et de la protection des données personnelles. Ces données d’entreprise étant essentielles, il est impératif ainsi de garantir leur confidentialité et leur conformité avec ses propres normes de sécurité et d’éthique. De plus, la qualité du contenu produit par les logiciels d’IA doit être surveillée étroitement. Cela suppose que les entreprises réfléchissent à leur approche d’utilisation des solutions IA en intégrant les services informatiques de l’entreprise mais aussi les services R&D afin que celle-ci soit en concordance avec les exigences de sécurité de l’infrastructure informatique mais également avec les pratiques internes. En effet, bien que l’interdiction totale de ces outils semble irréaliste, une régulation stricte de leur usage est nécessaire pour maximiser les bénéfices tout en minimisant les risques.

65 Par ailleurs, notre recherche met en évidence l’importance de la mise à jour de la charte informatique. Inclure les pratiques spécifiques à l’IA est crucial pour garantir une utilisation responsable et sécurisée de ces technologies.

66 Enfin, nos résultats mettent en exergue le rôle de la sensibilisation des salariés au coût financier mais aussi environnemental de l’utilisation de l’IA. En effet, former les collaborateurs sur les bonnes pratiques et les risques associés à l’utilisation de l’IA est essentiel pour une adoption efficace. Le développement de nouvelles compétences, telles que le prompt engineering, et la promotion d’un esprit critique sont nécessaires pour exploiter pleinement le potentiel de l’IA tout en évitant ses pièges.

Limites et perspectives de recherche

67 Notre recherche présente certaines limites. Tout d’abord, au niveau méthodologique dans la mesure où la difficile généralisation du cas étudié débouche sur une validité externe relative de notre recherche. En effet, notre étude se focalise exclusivement sur une seule entreprise de télécommunication du CAC 40. Cela limite significativement la possibilité de généraliser les résultats, en particulier en ce qui concerne les structures de petite taille ou moyenne, qui ne disposent pas des mêmes ressources financières et humaines que les grandes entreprises. D’ailleurs, une étude de PWC [1] menée auprès de dirigeants des entreprises démontre un décalage entre l’engouement médiatique autour de l’IA et la réalité de sa mise en œuvre. Il se trouve qu’à l’exception des grands groupes technologiques et des start-up, l’IA est encore relativement sous-utilisée dans les organisations traditionnelles.

68 Par ailleurs, l’utilisation des outils externes par les collaborateurs représente un défi significatif pour la mise en œuvre et l’évaluation des pratiques de régulation interne des entreprises. En effet, cette situation limite la capacité des entreprises interrogées à mesurer précisément l’impact des solutions de régulation internes sur les changements de pratiques et la prise de conscience des employés. Néanmoins, cette disparité d’usage offre une opportunité d’analyse comparative entre les utilisateurs et non-utilisateurs des outils internes. Elle permet d’explorer les facteurs influençant l’adoption des technologies et l’adhésion aux politiques de régulation. De plus, ce constat souligne l’importance d’une approche holistique de la régulation de l’IA, intégrant non seulement des outils techniques, mais aussi des stratégies de formation, de communication et d’incitation pour accroître l’engagement des collaborateurs. Cela représente une perspective de recherche intéressante qui pourrait se concentrer notamment sur les moyens d’augmenter l’adoption des outils internes et d’évaluer l’efficacité des mécanismes de régulation.

69 Il convient alors de mener notre étude dans d’autres secteurs d’activité, et d’intégrer d’autres types d’organisation qui pourraient se trouver dans différentes zones géographiques. En effet, la dichotomie entre les zones avec des restrictions éthiques et environnementales sur l’IA générative et celles sans contrainte pourrait entraîner des répercussions notables sur le monde du travail. Dans les régions réglementées, la conformité aux normes peut ralentir l’innovation à court terme, mais pourrait favoriser un développement durable et une acceptation sociétale accrue à long terme. Les zones moins réglementées pourraient initialement bénéficier d’un avantage de productivité et d’innovation par une adoption plus rapide de technologies avancées, mais risquent d’être exposées à des impacts négatifs liés à l’acceptation publique et à des externalités négatives imprévues. Cette dichotomie se reflète nettement dans la comparaison de la volonté et des initiatives de réglementations de l’IA entre l’Europe et les États-Unis, soulignant ainsi la tension entre innovation rapide et responsabilité sociale, avec des conséquences complexes pour la productivité et l’emploi de manière générale.

70 Enfin, nous considérons que ces limites déterminent des perspectives nouvelles et des approfondissements méthodologiques futurs afin d’améliorer la portée des résultats actuels de notre recherche. À titre d’exemple, bien que notre étude évoque les enjeux du développement durable, il pourrait être intéressant de compléter notre travail par une recherche sur la Green IA ou comment l’intelligence artificielle pourrait concourir à la transition environnementale ? En effet, il serait intéressant d’analyser plus en détail, les motivations et la perception des acteurs des entreprises sur la mise en place de tels dispositifs.

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Mots-clés éditeurs : Confiance, Engagement, Incertitude, Innovation de business model soutenable, Innovation responsable, Intelligence artificielle générative, Méfiance, Régulation, Responsabilité sociale des entreprises (RSE)

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Date de mise en ligne : 06/06/2025

https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0190