Article de revue

Éditorial

Pages 5 à 10

Citer cet article


  • Fuks, P.
(2005). Éditorial. Imaginaire & Inconscient, no 15(1), 5-10. https://doi.org/10.3917/imin.015.0005.

  • Fuks, Paul.
« Éditorial ». Imaginaire & Inconscient, 2005/1 no 15, 2005. p.5-10. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2005-1-page-5?lang=fr.

  • FUKS, Paul,
2005. Éditorial. Imaginaire & Inconscient, 2005/1 no 15, p.5-10. DOI : 10.3917/imin.015.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2005-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/imin.015.0005


1On a rarement aussi souvent utilisé le mot victimes qu’en ce début d’année 2005 – sans que nulle haine, nulle folie humaine ne puissent être invoquées, où seule est en cause la divine indifférence de la Nature, cet assassin en série aux crimes impunis.

2Dans son Dormeur du val Rimbaud demande à la Nature de bercer « chaudement » un jeune soldat tué. Que lui demanderait-il, aujourd’hui, à elle, seule responsable d’un nouveau Déluge ?

3Dans le champ tout aussi vaste de la souffrance individuelle, chacun peut constater tôt ou tard que la souffrance de l’autre ne fait pas mal. Le poète Vladimir Maïakovski n’a-t-il pas écrit : « Le clou dans mon soulier me fait plus souffrir que tous les enfers de Dante » ? C’est une vérité incontestable et les protestations des belles âmes n’y changeront rien. Si attentif, attentionné et proche que l’on soit, c’est toujours en étranger que l’on recueille la confidence d’une souffrance. Aussi, réfléchir et écrire sur les victimes requiert beaucoup de prudence, de tact, d’humilité.

4Et d’abord, n’en pas parler de façon indistincte, que ce ne soit pas un mot fourre-tout. Préciser de qui et de quoi l’on parle. Différentier les catastrophes collectives des drames individuels, les apparitions brutales des survenues insidieuses, et, surtout, les cas où l’on peut interroger la psychologie, de ceux où ce serait indécent.

5Une nouvelle discipline, la victimologie, est en formation, exposant les diverses théories psychopathologiques du traumatisme, recensant les situations et événements victimisants, décrivant la clinique chez l’adulte comme chez l’enfant, étudiant les diverses conduites à tenir dans l’urgence, les prises en charge précoces et à long terme, détaillant enfin les diverses réponses juridiques et administratives aux demandes de réparation.

Description de l'image par IA : Illustration en noir et blanc d'un homme avec une machine sur la tête, tenant une croix.
G ERSDORF Hans von, (fl 1476-1477), Feldbutch des Wundartzney, (Livre de chirurgie militaire) Strasburg, Durch Joannem Schott (1577).

6Comment mettre en image – en faisant l’économie du verbe – un harcèlement moral, une manipulation perverse, une attaque à l’intégrité narcissique ? Tout processus qui pénètre leur victime bien plus efficacement qu’une trépanation…

7C’est à cette diversité – les facettes d’un diamant noir – que tente de répondre les différentes approches des auteurs de ce sommaire où, de même que les hôtes cèdent la préséance à leurs invités, les psychanalystes s’effacent devant les politiques et hommes d’action, les écrivains et les universitaires.

8Madame Nicole Guedj, secrétaire d’État aux droits des victimes – première titulaire du portefeuille créé en avril 2004 – nous fait l’honneur d’exposer la pensée qui sous-tend son action pionnière au sein du gouvernement et le programme en dix droits fondamentaux qu’elle projette de réaliser. Nous l’en remercions vivement.

9Serge Klarsfeld, montre que ce qu’il appelle « devoir de mémoire » est sans rapport avec les déferlements émotionnels sans lendemain déclenchés par les médias qui, eux, n’aboutissent guère, en fait, qu’à rendre futile la gravité du monde.

10Bernard Kouchner, cet éternel jeune romantique, ce french doctor devenu ministre, à la générosité impatiente et à l’indignation infatigable, livre ici ses réflexions sur plus de trente-cinq années d’action humanitaire à travers le monde, tentant d’empêcher les massacres, de porter secours aux victimes, de « faire jaillir l’émotion collective pour protéger les survivants ».

11Quatre écrivains nous font l’amitié de nous confier chacun un texte.

12Sylvie Germain, dans un écrit très émouvant, médite sur le mal et la seule alternative valable à celui-ci : « […] tenter de le mettre à distance de soi (de son être souffrant), de le contempler sur fond de vide béant en nous et au « Ciel », et de le laisser se consumer dans ce vide. C’est lui opposer une fin de non recevoir définitive en refusant de le répercuter par voie de violence et de vengeance, aussi légitime soit celle-ci. »

13Diane de Margerie nous offre une nouvelle inédite inspirée par un fait divers réel récent – repris sur le mode romancé – et qui donne à voir – dans une brièveté lapidaire – certains aspects du vécu victimaire et que, dans certains contextes, les suites d’un traumatisme peuvent être pires que le trauma lui-même.

14Marie-Christine Navarro, dont on garde le souvenir des remarquables interviews qu’elle a réalisées pour France-Culture, présente un texte où se mêlent confidence – ou fiction ? peu importe – et méditation philosophique. Comme entraînée au fil de sa mémoire, et passant du personnel au général, elle nous fait partager émotion et réflexion.

15René de Obaldia, nous autorise à reproduire Rappening, monologue tiré du tome VIII de son Théâtre complet (Grasset) et par lequel débutent les Obaldiableries, créées à Paris en 1999. On y trouve un personnage dont la langue poétique mêle le cocasse et le pathétique de la déréliction – chocolat ! chocolat !

16Trois universitaires nous apportent le concours de leur pensée.

17Janine Altounian, à partir de trois souvenirs, et à l’intersection de l’histoire collective et de l’histoire psychique individuelle, (le génocide arménien étant pris comme paradigme d’autres drames analogues), porte moins sa méditation sur la mémoire du meurtre collectif lui-même, que sur le besoin impérieux pour les descendants des survivants « de se démettre de l’emprise du crime qui en perpétue les effets au sein même de la vie qui leur fut malgré tout transmise. » Faute de cet arrachement, les survivants ne seraient que de perpétuels captifs et les assassins de perpétuels vainqueurs.

18Avec Florence Fabre, c’est une victime qui s’exprime et, à la lire, le cœur se déchire. Elle témoigne du fait qu’une réparation psychologique good enough nécessite une justice, qu’une victime mérite un procès.

19Judith Kauffman, au travers d’exemples littéraires – tirés de romans d’Albert Cohen et de ceux de Romain Gary – fait la démonstration que quand une situation est sans issue, il reste l’humour, force des faibles et arme des désarmés.

20Enfin, des psychanalystes et des psychiatres, de toutes écoles, développent leurs expériences cliniques et leurs visions théoriques.

21Jean Bénichou, prenant appui sur une vignette clinique, réfléchit sur le spectacle désolant qu’offrent certains patients que rien ni personne ne peut arracher aux déterminismes de cette marche au malheur que semble être pour eux l’auto-victimisation, par lesquels toute offre d’aide, tout dispositif thérapeutique est annulé par cette fascination ayant l’apparence d’une addiction, et qui parfois s’accompagne d’une délectation – voire d’une érotisation – de la souffrance…

22Norbert Chatillon, dans un contrepoint stimulant, expose la vision de C. G. Jung sur l’état victimaire et la nécessité impérieuse de « savoir quoi faire des conséquences » pour « ne pas épouser – au-delà de la cruauté des faits – la position de victime ». Jung invite à se poser « aussitôt » la question : « ce qui s’est passé a-t-il un sens? » et se place ainsi résolument dans la perspective du « Et après ? » Surprise, les points de vue freudien et jungien ne sont pas exposés sur un mode conflictuel, mais, pour ainsi dire, amical…

23Martine Fleury expose sa découverte de la thérapie EMDR qui apporte des solutions à des cures où le patient reste bloqué sur des évènements de vie très destructeurs et tout particulièrement dans les stress post-traumatiques. Les résultats – plus que surprenants – invitent le lecteur à une réflexion active.

24Paul Fuks, partant de trois récits de rêves, montre comme ceux-ci sont d’irremplaçables observatoires de la situation psychologique des patients, que les cauchemars peuvent être les messagers du positif, que l’« air du temps » peut parfois faire voir des victimes là où il n’y en a pas, et que certaines victimes authentiques préfèrent s’aveugler plutôt que de s’assumer comme telles.

25Maurice Hurni nous offre le plaisir d’une nécessaire et salubre impertinence. Il désigne, en effet, la psychanalyse comme « ayant joué un rôle non négligeable dans le concert des doctrines qui ont contribué à occulter toutes sortes d’actes cruels perpétrés au cours du XXe siècle, du moins au sein des familles ». Il pense, bien sûr, au discrédit jeté par Freud sur les récits que ses patientes faisaient de leurs traumatismes. « On ne saurait en tout cas imaginer pire dénigrement d’une victime de maltraitances. Peut-on mettre en regard de cette mystification le bénéfice d’avoir mis l’accent sur le monde intérieur des patients, tout aussi violent, et donc inventé la psychanalyse ? »

26François Krauss, à partir de nombreux exemples cliniques, explore avec minutie la notion de victimisation – empruntée à la justice pénale – et ses mécanismes aboutissant aux violences sexuelles tant chez l’adulte que chez l’enfant. Il montre que la reconnaissance par le juriste et le thérapeute du fait que la victime n’est pas la cause de ce qui lui arrive, est indispensable pour atténuer la culpabilité de la victime, important obstacle dans le travail thérapeutique.

27Gérard Lopez parcourt les différentes techniques thérapeutiques utilisées – et consensuellement admises – dans la prise en charge des états limites post-traumatiques, leurs principes cliniques, les aménagements qu’elles exigent, visant à donner la parole à une victime, dans un climat d’empathie active, afin de lui permettre d’ordonner ses souvenirs, de donner un sens au traumatisme et d’échapper à son emprise.

28Madeleine Natanson se penche sur le cas des enfants de bourreaux. Comment peuvent-ils assumer leur héritage ? Peut-on « honorer » ses père et mère sans prendre sur soi leurs crimes ? Peut-on s’affranchir de ce legs ? Que peut-on transmettre, à son tour, à sa propre descendance ? Et comment les enfants de tels parents peuvent-ils rencontrer des enfants de déportés ?

29Yves Prigent décrit cette « cruauté ordinaire » qui se déploie au quotidien, dans la vie du couple, au travail, en tous lieux – y compris au sein d’associations psychanalytiques. Le « pervers envieux » est partout à l’œuvre… L’auteur préconise une contre-logique de l’honneur et de la dignité, une éthique du respect de l’homme.

30À lire ces articles, qui embrassent un spectre si large de situations, une constatation s’impose : l’importance – l’urgence même – accordée aux victimes par notre époque. On peut certes émettre des réserves vis-à-vis de certains empressements médiatisés, mais, au regard du désintérêt qui jusqu’à présent a prévalu, regrettera-t-on que face à la souffrance humaine – toujours recommencée –, l’on se soucie enfin d’être tant soit peu, même maladroitement, « gardien de son frère » ?