L'entraide et la réciprocité des échanges familiaux
- Par Nicolas Thibault
Pages 4 à 5
Citer cet article
- THIBAULT, Nicolas,
- Thibault, Nicolas.
- Thibault, N.
https://doi.org/10.3917/idee.162.0004
Citer cet article
- Thibault, N.
- Thibault, Nicolas.
- THIBAULT, Nicolas,
https://doi.org/10.3917/idee.162.0004
Notes
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[1]
Voir le dossier « Ménage ou famille » in Idées, n° 140, juin 2005.
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[2]
Parsons T. et Bales R.F. (dir.), Family, Socialization and Interaction Process, Glencœ, Free Press, 1955.
-
[3]
Becker G., A Treatise on the Family, Harvard University Press, 1981.
-
[4]
Bonvalet C. et Ogg J. (dir.), Enquêtes sur l’entraide familiale en Europe, INED, 2006.
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[5]
XVIe colloque international de l’AIDELF, 21-24 juin 2010 à Genève : www.aidelf.org/geneve-2010/geneveaccueil.html. Nous tenons à remercier l’AIDELF (Association internationale des démographes de langue française) et en particulier son secrétaire général, Philippe Antoine.
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[6]
Attias-Donfut C., « Rapports de générations. Transferts intrafamiliaux et dynamiques macrosociale », Revue française de Sociologie, vol. 41, n° 4, 2000, p. 643 à 684.
-
[7]
Debordeaux D. et Strobel P. (dir.), Les Solidarités familiales en question : entraide et transmission, Paris, coll. « Droit et société », LGDJ, 2002.
-
[8]
Bonvalet C. et Ogg J., op. cit.
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[9]
Bengtson V., « Beyond the Nuclear Family : The Increasing Importance of Multigenerational Bonds », Journal of Marriage and Family, vol. 63, n° 1, 2001, p. 1 à 24.
1 Les sociologues et les démographes ont longtemps soutenu la thèse d’une nucléarisation de la famille sous l’effet conjugué de l’industrialisation et l’urbanisation [1]. Pour étayer cette thèse, Talcott Parsons [2] utilise des données fiscales sur les ménages étasuniens qui lui permettent de montrer que les transferts monétaires directs entre les ménages sont très faibles relativement aux revenus disponibles. Pour T. Parsons, c’est la preuve de la faiblesse des liens entre les ménages. La thèse de la réduction des fonctions de la famille suppose un affaiblissement progressif des solidarités familiales au profit des solidarités publiques, soutenant l’idée d’un rapport de substitution entre les deux. Cette substituabilité semble un résultat assuré, à tel point qu’un des objectifs de l’économie de la famille [3] qui se constitue est d’expliquer ce qui est considéré comme un fait.
Le renouveau des recherches sur les solidarités familiales
2 Pourtant l’utilisation que fait T. Parsons de ces données est critiquable. Tout d’abord, une partie des transferts monétaires n’est pas déclarée et donc échappe à la comptabilité nationale. Mais surtout, la grande majorité des transferts entre les ménages se font en nature sous forme d’échanges de biens et services. Ainsi, aller faire la cuisine chez sa mère malade crée bien une richesse qui est redistribuée mais qui n’apparaît pas dans les comptes de la nation.
3 La réfutation de la thèse de la crise de la famille a permis de poser la question de l’articulation des solidarités dans des termes nouveaux montrant un rapport de complémentarité plus qu’une substituabilité. Comme le remarquent Catherine Bonvalet et Jim Ogg [4], les recherches francophones ont été en pointe dans cette nouvelle piste de recherche dès le début des années 1990 : on peut citer l’enquête « Proches et parents » réalisée par l’INED en 1990 et l’enquête « Trois générations » collectée par la CNAV en 1992. Il n’est donc pas étonnant que l’Association internationale des démographes de langue française [5] ait choisi les relations intergénérationnelles comme thème de son dernier colloque.
4 Les données de l’enquête « Trois générations » ont permis à Claudine Attias-Donfut [6] de montrer que les solidarités familiales et les solidarités publiques mises en place par l’État-providence, loin de se concurrencer peuvent se renforcer : toutes choses égales par ailleurs, pour les aînés, le fait de bénéficier d’un aidant professionnel subventionné fait augmenter la probabilité de recevoir une aide régulière de ses enfants. De même, la probabilité pour un jeune qui a décohabité de recevoir une aide financière de ses parents est d’autant plus élevée qu’il reçoit déjà une aide publique comme une bourse d’étude ou une aide au logement. Les membres du réseau familial sont d’autant plus enclins à l’entraide que celle-ci est perçue comme une aide complémentaire et non comme une prise en charge.
5 Dès lors, l’idée d’une substituabilité entre les solidarités publiques et les solidarités privées peut être dangereuse en termes de politiques publiques. En effet, un retrait des solidarités publiques ne serait pas compensé par de nouvelles solidarités privées mais pourrait au contraire entraîner leur réduction.
Entraide familiale ou solidarités ?
6 Cet intérêt renouvelé s’est accompagné d’un renouvellement conceptuel. Le terme de solidarités est interrogé [7]. Ainsi, on rappelle que c’est un terme qui vient du mouvement social et politique avant d’avoir été introduit dans les sciences sociales par Émile Durkheim, dans De la division du travail social publiée 1893. Son utilisation continue dans le débat politique rend le terme polysémique : on parle des solidarités pour décrire à la fois des pratiques et des valeurs tout en dénonçant la montée de l’individualisme, réunissant dans un seul concept un principe politique, une description des pratiques et son explication. De ce fait, C. Bonvalet et J. Ogg [8] recommandent d’utiliser le concept d’entraide, au seul niveau des pratiques.
7 L’entraide familiale représente l’ensemble des pratiques qui entraînent une redistribution des ressources au sein de la famille ; par définition, on exclut les pratiques de redistribution entre conjoint ou avec les enfants mineurs. C’est donc l’entraide qui est mesurable statistiquement.
8 Ces échanges mettent en jeu la cohésion du groupe familial, d’où le sentiment d’être conforme à des valeurs. Le sociologue qualitativiste n’étudie pas les solidarités mais bien la solidarité, au sens durkheimien, c’est-à-dire un lien de nature morale entre des personnes. Ainsi les entretiens font-ils ressortir fortement deux normes. D’une part, il y a une obligation de solidarité : les pratiques d’entraide sont considérées comme normale et fortement valorisées, y compris dans certains cas lorsque les membres de la famille sont en conflit. Cette obligation est présentée comme la conséquence des « liens du sang », comme si elle s’imposait « naturellement ». D’autre part, la solidarité ne doit pas remettre en cause l’autonomie des personnes. Par exemple, les grands-parents qui gardent les enfants interviennent nécessairement dans l’éducation de ceux-ci mais aussi bien les grands-parents que les parents affirment que les premiers ne sont qu’une aide. Cette norme est souvent mobilisée par les grands-parents eux-mêmes pour préserver la qualité de leurs relations avec les petits-enfants : ce sont les parents qui sont chargés des décisions qui peuvent contrarier les petits-enfants.
La temporalité de l’entraide
9 Les pratiques d’entraide sont donc encadrées par des obligations sociales de type don/contre-don : l’entraide est présentée comme gratuite et unilatérale. Mais en fait, elle relève de la réciprocité : celui qui reçoit à un moment se sentira obligé de donner à son tour s’il le peut à un autre moment de son parcours de vie. L’entraide familiale ne peut se comprendre que dans le temps : il existe des cycles de dons et de contre-dons au sein des familles. Chacun sera à son tour donateur et donataire au cours de sa vie. Ainsi, l’étude de l’entraide doit-elle s’appuyer sur une prise en compte de la temporalité des pratiques.
10 Le premier article de notre dossier revient sur les acquis des recherches récentes en Europe et en Amérique du Nord sur l’entraide et la solidarité familiales, au travers d’une synthèse de littérature. Il commence par expliciter les enjeux de la définition des solidarités familiales pour poser la question de la mesure de celles-ci et des indicateurs à retenir [9]. Il peut alors décrire les pratiques d’entraide au prisme des parcours de vie, des inégalités sociales et du genre. Ainsi, les recherches récentes posent la question du rapport entre solidarités privées et solidarités publiques en montrant qu’elles sont plutôt complémentaires que substituables.
11 Les trois articles suivants déclinent différents thèmes de recherche en situant les pratiques d’entraide dans le temps biographique, le temps familial et le temps historique.
12 Le deuxième article utilise des données sur les histoires individuelles en France et au Québec pour montrer comment les solidarités familiales et institutionnelles des deux pays ont influé sur les trajectoires résidentielles dans l’enfance.
13 Le troisième article mêle l’analyse statistique et l’ethnographie pour étudier les transmissions dans les familles d’indépendants où l’entraide familiale concerne la vie professionnelle. La transmission de l’entreprise d’une génération à l’autre, en particulier, est un processus qui s’étale dans le parcours de vie et prend diverses formes.
14 Le dernier article aborde la question de la solidarité avec les enfants majeurs au travers de la question traditionnelle de l’âge à la décohabitation. L’auteur reconstitue des séries longues et montre l’impact du contexte économique sur ce passage, les parents aidant le jeune en prolongeant la corésidence. Le chômage et la précarité condamnent-ils les jeunes adultes à être des Tanguy restant indéfiniment au foyer parental ?