Article de revue

Le renouvellement du Sénat romain sous le règne de l’empereur Tibère (14-37 ap. J.-C.)

Pages 253 à 261

Citer cet article


  • Cardoso, D.
(2023). Le renouvellement du Sénat romain sous le règne de l’empereur Tibère (14-37 ap. J.-C.) Hypothèses, 24(1), 253-261. https://doi.org/10.3917/hyp.201.0253.

  • Cardoso, Daniel.
« Le renouvellement du Sénat romain sous le règne de l’empereur Tibère (14-37 ap. J.-C.) ». Hypothèses, 2023/1 24, 2023. p.253-261. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hypotheses-2023-1-page-253?lang=fr.

  • CARDOSO, Daniel,
2023. Le renouvellement du Sénat romain sous le règne de l’empereur Tibère (14-37 ap. J.-C.) Hypothèses, 2023/1 24, p.253-261. DOI : 10.3917/hyp.201.0253. URL : https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2023-1-page-253?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hyp.201.0253


Notes

  • [1]
    Tacite, Annales, 6, 51, P. Grimal trad., Paris, 1990.
  • [2]
    Notamment Suétone, Vie de Tibère et Dion Cassius, Histoire romaine, 57-58.
  • [3]
    Parmi d’autres, on peut citer B. Levick, Tiberius the Politician, Londres, 1976.
  • [4]
    4. Dion Cassius, Histoire romaine, 54, 2.
  • [5]
    Ibid., 54, 13.
  • [6]
    Ibid., 54, 17.
  • [7]
    Suétone, Auguste, 38, 2.
  • [8]
    C. Nicolet, Censeurs et publicains. Économie et fiscalité dans la Rome antique, Paris, 2000, p. 183.
  • [9]
    A. Chastagnol, « La naissance de l’ordo senatorius », Mélanges de l’École française de Rome. Antiquité, 85 (1973), p. 583-607.
  • [10]
    S. Demougin, « Uterqueordo. Les rapports entre l’ordre sénatorial et l’ordre équestre sous les Julio-claudiens », dans Epigrafia e ordine senatorio : atti del Colloquio internazionale AIEGL, Roma, 14-20 maggio 1981, Rome, 1982, p. 73-104.
  • [11]
    Dion Cassius, Histoire romaine, 59, 9.
  • [12]
    A. Chastagnol, Le Sénat romain à l’époque impériale. Recherches sur la composition de l’Assemblée et le statut de ses membres, Paris, 1992, p. 64-65.
  • [13]
    Dion Cassius, Histoire romaine, 54, 26.
  • [14]
    14. A. Chastagnol, Le Sénat romain à l’époque impériale, op. cit., p. 31-48.
  • [15]
    Dion Cassius, Histoire romaine, 57, 16.
  • [16]
    Ibid., 58, 23, 5. En 33, Tibère doit faire face à une pénurie de sénateurs de rang prétorien et consulaire, ce qui l’oblige à prolonger certains gouverneurs dans les provinces.
  • [17]
    Dion Cassius, Histoire romaine, 55, 3.
  • [18]
    S. Demougin, L’ordre équestre sous les Julio-claudiens, Rome, 1988. p. 186.
  • [19]
    R. J. A. Talbert, The Senate of Imperial Rome, Princeton, 1984, p. 16-17.
  • [20]
    S. Demougin, L’ordre équestre sous les Julio-claudiens, op. cit., p. 187.
  • [21]
    D. Cardoso, La censure et les pouvoirs censoriaux du prince d’Auguste jusqu’à Domitien, mémoire de Master 2 sous la direction de F. Chausson, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2010.
  • [22]
    Dion Cassius, Histoire romaine, 59, 9, J. Auberger trad., Paris, 2004.
  • [23]
    T. Mommsen, Le droit public romain, Paris, t VI/1, 1889, p. 61.
  • [24]
    A. Chastagnol, Le Sénat romain à l’époque impériale, op. cit., p. 64-65.
  • [25]
    Id., « Le laticlave de Vespasien », Historia : Zeitschrift Für Alte Geschichte, 25/2 (1976), p. 253-256.
  • [26]
    Suétone, Vespasien, 2, H. Ailloud trad., 1964.
  • [27]
    Pline le Jeune, Lettres, 10, 4.
  • [28]
    Tacite, Histoires, 3, 75.
Il occupa, seul pendant douze ans, le foyer, vide, du prince et après cela, pendant près de vingt-trois ans, le pouvoir suprême sur l’État romain. Son caractère, aussi, changea selon les périodes : excellent, dans sa vie et sa réputation, aussi longtemps qu’il fut simple particulier ou qu’il exerça des commandements sous Auguste ; dissimulé, hypocrite et feignant des vertus, tant que vécurent Germanicus et Drusus ; mélange de bien et de mal avant la mort de sa mère ; abominable de cruauté, mais dissimulant ses plaisirs crapuleux aussi longtemps qu’il aima ou redouta Séjan ; finalement, il se précipita dans les crimes et les débauches une fois que, abandonnant honte et crainte, il n’était plus livré qu’à son seul naturel [1].

1 Ainsi s’achève le récit du sénateur et historien romain Tacite sur le règne de l’empereur Tibère dont il dresse un portrait peu flatteur. Ce dernier est décrit comme un personnage dissimulateur, hypocrite, puis tyrannique, après la trahison de son préfet du prétoire Séjan en 31 ap. J.-C. L’auteur des Annales le considère comme responsable du déclin de l’aristocratie romaine, en particulier du rôle politique des sénateurs. Les autres auteurs antiques [2] n’ont pas une meilleure opinion du successeur d’Auguste, même si Dion Cassius offre un point de vue un peu plus équilibré. Longtemps influencés par cette vision sombre du règne de Tibère, les historiens [3] ont ensuite nuancé ce jugement pour donner toute sa place à ce moment fondamental dans la construction du nouveau régime impérial. C’est dans cette perspective que nous souhaitons montrer l’importance du règne de Tibère dans la mise en place des pratiques de renouvellement du Sénat qui illustrent la mainmise progressive de l’empereur sur la composition de cette assemblée.

La constitution d’un ordre équestre et d’un ordre sénatorial au début de l’Empire

2 Sous la République, la composition du Sénat relevait des censeurs, deux magistrats chargés du recensement des citoyens. L’objectif principal du recensement était de compter et classer les citoyens en les inscrivant dans une classe et une centurie selon leur fortune. Autrement dit, les censeurs déterminaient la place de chacun dans la société. Ainsi, les citoyens les plus fortunés et les plus honorables étaient inscrits dans l’ordre équestre : c’était au sein de cette aristocratie qu’étaient recrutés les sénateurs, appelés à exercer les plus hautes fonctions de la cité. À la suite de l’instauration du principat par Auguste en 27 av. J.-C., la censure disparaît, après une dernière tentative de restauration infructueuse en 22 av. J.-C. [4]. Pour autant, les compétences de cette magistrature, essentielles au fonctionnement des institutions romaines, ne disparaissent pas. Il s’agit d’une arme politique dont les empereurs peuvent difficilement se passer, dans la mesure où les pouvoirs censoriaux permettent de sélectionner les élites amenées à gouverner l’Empire. Auguste se voit attribuer à plusieurs reprises les pouvoirs des censeurs (censoria potestas), dont il se sert pour renouveler et modifier la composition du Sénat, désormais fixée à six cents membres [5]. Alors que la frontière entre chevaliers et sénateurs était poreuse sous la République, le premier empereur décide, en 18 av. J.-C., la mise en place d’un cens sénatorial [6] conduisant à la constitution d’un ordre sénatorial distinct de l’ordre équestre. Les fils de sénateurs sont invités à assister aux séances du Sénat dès qu’ils sont majeurs [7], marquant ainsi le caractère héréditaire de cette dignité. À leur majorité, ils reçoivent la tunique laticlave, une toge munie de larges bandes pourpres, symbole de leur statut. Ils doivent alors s’engager dans la carrière sénatoriale et deviennent membres à part entière du Sénat par l’exercice de la questure, une magistrature qui leur permet d’entamer leur cursus honorum.

3 Les travaux de Claude Nicolet [8], d’André Chastagnol [9] et de Ségolène Demougin [10] sur la constitution des ordres équestre et sénatorial au début de l’Empire ont montré que cette séparation est en réalité progressive et ne connaît son aboutissement que sous Caligula. Jusqu’au règne de ce dernier, les fils de sénateurs sont encore considérés comme des chevaliers. Ce n’est qu’avec l’exercice de la questure que les sénateurs suivent leur propre voie. Les réformes engagées par Caligula, en 38 ap. J.-C., changent la donne. Alors que les membres de l’ordre équestre diminuent, il décide de recruter des chevaliers dans tout l’Empire et permet même à certains de porter le laticlave avant qu’ils aient exercé toute magistrature, ce qui est une forme d’admission dans l’ordre sénatorial [11]. Pour André Chastagnol, cette nouvelle possibilité offerte aux chevaliers devient ainsi la procédure réglementaire pour qu’un « homme nouveau » puisse accéder au Sénat [12]. Dès lors, le chevalier doit d’abord obtenir le laticlave pour pouvoir entrer dans l’ordre sénatorial avant de briguer les magistratures. Les fils de sénateurs ne sont plus considérés comme des chevaliers et les carrières des deux ordres sont désormais bien distinctes.

Tibère face à la nécessité d’assurer le renouvellement du Sénat

4 Ce raisonnement laisse de côté le règne de Tibère, qui ne serait qu’une phase de transition durant laquelle le Sénat serait presque auto-suffisant. Pourtant, le successeur d’Auguste semble avoir largement eu recours à un recrutement externe pour renouveler le Sénat, comme l’atteste le tableau suivant qui recense les nouveaux sénateurs durant le règne de Tibère, avec sa part d’incertitudes à ce stade de nos recherches :

Tableau 1 : Les « nouveaux sénateurs » à l’époque de Tibère

Nom du nouveau sénateurEmpereur ayant permis l’accès au SénatSource attestant l’accès au Sénat
Sex. Curuius SiluinusAuguste ou TibèreAE, 1962, 287
D. Valerius AsiaticusAuguste ou TibèreCIL, XIII, 1668 (AE, 1955, 115; 1975, 612; 1983, 693; 2003, 41)
Valerius AsiaticusAuguste ou Tibère
Iulius TaurusAuguste ou TibèreCIL, XIII, 1682
Curtius RufusAuguste ou TibèreTacite, Annales, 11, 21 ; Pline le Jeune, 33
M. Iulius GraecinusAuguste ou TibèreAE, 1946, 94
Q. Varius GeminusAuguste ou TibèreCIL, IX, 3305 et 3306
P. Memmius RegulusAuguste ou TibèreTacites, Annales, 14, 47
Velleius PaterculusAuguste ou TibèreVelleius Paterculus, Histoire romaine, 2, 104, 3 ; 2, 111, 3
Magius Celer VelleianusAuguste ou Tibère
Titedius LabeoTibèreTacite, Annales, 2, 85
C. Lucilius Benignus NinnianusTibèreCIL, IX, 3155
Sex. Papinius AlleniusTibèreCIL, V, 2823
Iunius OthoTibèreTacite, Annales, 3, 66
C. Cilnius PaetinusTibèreCIL, VI, 1376
M. Pompeius Siluanus Staberius FlauinusTibère
L. Iulius GraecinusTibèreTacite, Vie d’Agricola, 4
M. Iulius GraecinusTibèreAE, 1946, 94
T. Flavius SabinusTibèreSuétone, Vespasien, 1-2 ; Tacite, Histoires, 3, 65 et 75 ; AE, 1953, 24 (1980, 57)
T. Flavius VespasianusTibère
L. Iunius Annaeus GallioTibère
L. Annaeus SenecaTibèreTacite, Annales, 14, 53-54
Q. Vibius CrispusTibèreTacite, Dialogue des orateurs, 8, 1
L. Sergius PaullusTibère
L. Aelius SeianusTibère
M. Ulpius Traianus (?)TibèreEutrope, Abrégé de l’Histoire romaine, 8, 2
Domitius DecidiusTibère ou Caligula
L. Duvius AvitusTibère ou Caligula
Pompeius PaulinusEntre Tibère et ClaudePline l’Ancien, Histoire naturelle, 33, 143
M. Antonius PrimusEntre Tibère et ClaudeTacite, Histoires, 2, 86
L. Verginius RufusEntre Tibère et ClaudePline le Jeune, Lettres, 2, 1 ; Tacite, Histoires, 1, 52
M. Iulius Vestinus AtticusEntre Tibère et Claude
Description de l'image par IA : Tableau listant des noms de sénateurs romains, leurs empereurs correspondants et les sources historiques les mentionnant.Description de l'image par IA : Tableau avec des noms latins, titres et numéros de pages, probablement des ouvrages anciens ou religieux.

Tableau 1 : Les « nouveaux sénateurs » à l’époque de Tibère

5 Les historiens cités précédemment notent en effet que certains chevaliers, principalement des Italiens, accèdent au Sénat sous le règne de Tibère, mais ils sont présentés comme des cas exceptionnels. Pourtant, on recense sous Tibère seize nouveaux sénateurs certains et seize possibles. Si cette liste doit être encore affinée, on constate dès à présent que l’intégration de nouveaux sénateurs est plus qu’un épiphénomène. En réalité, elle répond à la nécessité de renouveler le Sénat pour garantir l’effectif de six-cents membres et assurer la bonne administration de l’Empire. Les fils de sénateurs ne sont vraisemblablement pas assez nombreux pour répondre aux besoins. En effet, dès l’époque d’Auguste, l’empereur doit faire face à des crises de recrutement récurrentes. Dans les années 16-11 av. J.-C., il n’y a pas assez de fils de sénateurs candidats à la questure [13]. Ceux-ci préfèrent alors rester chevaliers en prétextant ne pas avoir le cens nécessaire, sans doute pour protester contre les réformes du Sénat engagées par Auguste [14].

6 On peut alors penser à un manque épisodique, mais le problème apparaît de nouveau en 16 ap. J.-C., ce qui oblige Tibère à prolonger d’un an la questure de certains sénateurs pour les envoyer dans les provinces [15]. De nécessité, l’apport de sang neuf pour le Sénat devient même un impératif dans la seconde partie du règne de Tibère. Alors que la famille impériale se déchire, Tibère choisit de se retirer à Capri à partir de 26 ap. J.-C. Le renouvellement des ordres supérieurs semble, dès lors, moins assuré. À Rome, l’absence de l’empereur profite au puissant préfet du prétoire Séjan, un chevalier à la tête d’une garde de soldats d’élite chargée du maintien de l’ordre et de la sécurité de l’empereur. Son ascension est brutalement arrêtée par Tibère qui le fait déclarer ennemi public par le Sénat et le fait exécuter en 31. La chute de Séjan donne lieu à une traque de ses partisans et à une répression qui touche de nombreux sénateurs, Séjan étant lui-même apparenté à des membres de l’ordre sénatorial. On peut donc supposer que les rangs du Sénat doivent être bien clairsemés dans les dernières années du règne de Tibère [16]. Cela expliquerait pourquoi Caligula ressent le besoin, une année seulement après son arrivée au pouvoir, de mettre en place une nouvelle procédure permettant d’assurer de manière plus durable le renouvellement du Sénat par l’octroi du laticlave à de jeunes chevaliers. Sous le règne de Tibère et Caligula, on prend ainsi conscience de la nécessité de jeter un pont entre l’ordre sénatorial et l’ordre équestre qui a été son vivier traditionnel pendant toute la période républicaine, tout en séparant plus distinctement les deux ordres.

7 Ces transformations s’inscrivent dans un temps long et se poursuivent après Caligula. En 47-48 ap. J.-C. l’empereur Claude restaure la censure et l’utilise pour inaugurer une deuxième voie d’accès à l’ordre sénatorial : la procédure de l’adlection, qui fait accéder les candidats au Sénat d’emblée à un stade plus avancé dans le cursus honorum, ce qui permet de répondre à des besoins de recrutement plus pressants. Par ailleurs, il réorganise également la carrière des chevaliers, notamment leurs fonctions militaires. Vespasien et son fils Titus exercent de nouveau la censure en 73-74 pour solder les comptes de la guerre civile de 69 qui n’a pas épargné le Sénat. Enfin, avec le titre de censeur perpétuel pris par Domitien en 85 ap. J.-C., les empereurs peuvent désormais ajuster les effectifs du Sénat à tout moment.

Tibère et le don du laticlave : les cas de T. Flavius Sabinus et de Vespasien

8 Le règne de Tibère apparaît alors comme une étape importante dans la construction de procédures permettant à l’empereur de promouvoir des chevaliers dans l’ordre sénatorial lorsque cela s’avère nécessaire. Il n’est pas seulement un moment de prise de conscience de la nécessité de renouveler le Sénat, mais aussi un temps d’expérimentation sur lequel s’appuient ses successeurs. On peut en effet s’interroger sur la procédure ayant permis les admissions de nouveaux sénateurs par Tibère. Ségolène Demougin, en se fondant sur un passage de Dion Cassius, estime qu’Auguste mit en place une révision annuelle de l’ordre sénatorial durant l’année 9 av. J.-C. [17]. Cette inscription annuelle du nom des sénateurs aurait permis à l’empereur d’ajuster les effectifs du Sénat tous les ans à sa guise, sans avoir à revêtir la censure [18]. Toutefois, sur ce point, nous rejoignons plutôt Richard Talbert qui propose de rapporter ce passage à la lex Iulia de senatu habendo sur les nouvelles entrées au Sénat [19]. Cette révision annuelle aurait uniquement servi à mettre à jour les listes en rayant le nom des sénateurs décédés, en inscrivant les nouveaux ayant accédé à la questure et en rendant compte des avancements dans les carrières des sénateurs. En revanche, nous partageons l’hypothèse de Ségolène Demougin au sujet de la reconnaissance des pouvoirs censoriaux à l’empereur [20], ce que nous avons tenté de démontrer dans un mémoire de Master 2 [21]. En vertu de ces pouvoirs, nous pensons que Tibère est le premier empereur ayant permis à de jeunes chevaliers d’entrer au Sénat par le don du laticlave, procédure ensuite formalisée et codifiée par Caligula en 38. Cette hypothèse s’appuie d’abord sur le fameux passage de Dion Cassius évoquant la réforme de Caligula :

9

Comme le corps des chevaliers était très réduit, il fit venir les plus nobles et les plus riches citoyens de toutes les régions de l’Empire, pour les y enrôler, et il donna le droit à certains d’entre eux de porter les vêtements des sénateurs avant même d’exercer les charges qui conduisaient au Sénat, pour leur donner l’espoir d’obtenir la dignité sénatoriale. Auparavant, cette possibilité n’était ouverte, semble-t-il, qu’à ceux qui étaient nés dans une famille de sénateurs [22].

10 Toute l’ambiguïté réside dans le doute de Dion Cassius au sujet de la mise en place de la mesure. Théodor Mommsen [23] s’est appuyé sur ce passage et sur l’exemple d’Ovide, chevalier romain qui reçoit le laticlave en 27 av. J.-C. avant de renoncer finalement à la carrière sénatoriale, pour montrer que l’empereur dispose du droit de collation du laticlave dès le début du Principat. André Chastagnol s’est opposé à cette thèse en estimant que le cas d’Ovide ne peut être généralisé car il se situe avant les réformes décisives de 18 av. J.-C. Pour lui, si certains chevaliers pouvaient obtenir le laticlave sous Auguste et Tibère, c’est seulement après leur entrée au Sénat [24]. Il s’agit alors de la marque de leur nouveau statut. Nous proposons d’appuyer la thèse de l’érudit allemand à partir d’un autre cas également étudié par André Chastagnol [25] : le laticlave de Vespasien, qu’il faut mettre en relation avec celui de son frère aîné, T. Flavius Sabinus. Voici ce qu’en dit Suétone au début de sa biographie du premier empereur de la dynastie flavienne :

11

Quand il eut pris la toge virile, pendant longtemps il dédaigna le laticlave, quoique son frère l’eût déjà reçu. Il fallut l’intervention de sa mère pour le décider enfin à le demander ; encore y parvint-elle plutôt à force de sarcasmes que par ses prières ou son autorité, en l’appelant sans cesse, pour lui faire honte, l’appariteur de son frère. Il servit en Thrace, comme tribun militaire. Questeur, il tira au sort la province de Crète et de Cyrène. Candidat à l’édilité, puis à la préture, il n’obtint la première qu’après un échec et se classa péniblement le sixième, tandis qu’il parvint d’emblée à la seconde, et dans les premiers [26].

12 André Chastagnol ne suit pas le déroulé de carrière de Vespasien décrit ici par Suétone. Il considère qu’après avoir revêtu la toge virile vers 26 ap. J.-C., il a été tribun angusticlave, c’est-à-dire officier appartenant à l’ordre équestre, en Thrace vers 30 dans une campagne militaire dont on n’a pas gardé la trace. Il aurait ensuite obtenu le laticlave en même temps que la questure, le 1er juillet 36, elle-même suivie de l’obtention de l’édilité dès l’année suivante, puisqu’il est préteur sous Caligula. Pourtant, la procédure de demande du laticlave décrite ici par Suétone ressemble bien à celle rapportée par Pline le Jeune dans une lettre adressée à l’empereur Trajan en 98 [27]. Le candidat au laticlave doit en faire expressément la demande à l’empereur. Cette candidature doit être appuyée par une personne haut placée, souvent un sénateur. André Chastagnol y voit un anachronisme de la part de Suétone qui projette ici ce qu’il connaît à son époque, lui qui écrit au début du IIe siècle ap. J.-C. Toutefois, au vu de l’érudition de Suétone et de sa connaissance fine de l’administration impériale, nous ne croyons pas à une erreur du biographe des Césars. Nous pensons que, comme l’indique Suétone, Vespasien refuse d’abord le laticlave au moment où il prend la toge virile en 26, date à laquelle son frère Sabinus l’a sans doute déjà obtenu si on en croit le biographe. Il finit ensuite par céder aux pressions de sa mère et fait la demande auprès de l’empereur. Il débute alors sa carrière par un tribunat de légion laticlave, un poste sénatorial lui donnant accès à la questure. Si l’on en croit le passage de Tacite [28] relatif à la mort de T. Flavius Sabinus en 69, ce dernier a dû obtenir la questure vers 34. Vespasien est donc devenu questeur peu de temps après, entre 34 et 36. La suite de sa carrière suggère une date assez précoce car la questure outre-mer peut mobiliser un jeune sénateur pendant une année et Vespasien effectue également son édilité sous Tibère. Par conséquent, tout porte à croire que les deux frères ont bien obtenu le laticlave de la part de Tibère avant d’entamer une carrière sénatoriale. Exceptionnelle sous Tibère, cette mesure se normalise sous Caligula face au besoin de sang neuf pour le Sénat.

13 Le règne de Tibère semble donc être une étape décisive dans la constitution de l’ordre sénatorial et la construction de procédures visant à assurer le renouvellement du Sénat romain. Le successeur d’Auguste se rend compte qu’il ne peut se passer de cette arme politique qu’est la nomination de nouveaux sénateurs. Surtout, il apparaît que le Sénat ne peut être auto-suffisant et fournir tous les ans le nombre de candidats nécessaires aux différentes fonctions sénatoriales essentielles à l’administration de l’Empire. Ce constat s’impose à la fin du règne de Tibère, notamment après les purges qui ont suivi la chute de Séjan. Cela explique en partie la décision de Caligula, dès le début de son règne, de formaliser une nouvelle procédure d’admission au Sénat : la collation du laticlave par l’empereur, permettant à de jeunes chevaliers de postuler à la questure et d’entrer ainsi au Sénat. Ce nouveau mode de renouvellement du Sénat est ensuite complété par l’empereur Claude qui, avec la procédure de l’adlection, donne la possibilité de faire entrer au Sénat des candidats plus âgés à un certain niveau de la carrière sénatoriale, pour répondre ainsi à des besoins de recrutements plus pressants. Ainsi, le règne de Tibère constitue un chaînon essentiel entre les réformes du Sénat opérées par Auguste et les mesures de Caligula et de Claude, aboutissant à la formation d’un ordre sénatorial distinct de l’ordre équestre. Il pose les bases des pratiques de renouvellement du Sénat sur lesquelles s’appuient ses successeurs jusqu’à la censure perpétuelle de Domitien qui permet dès lors à l’empereur de modifier la composition du Sénat à tout moment.


Date de mise en ligne : 24/07/2023

https://doi.org/10.3917/hyp.201.0253