Préface
- Par Sophie Métivier
Pages 9 à 12
Citer cet article
- MÉTIVIER, Sophie,
- Métivier, Sophie.
https://doi.org/10.3917/hyp.191.0009
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- Métivier, Sophie.
- MÉTIVIER, Sophie,
https://doi.org/10.3917/hyp.191.0009
1 Ce nouveau volume d’Hypothèses, dont l’élaboration touche à sa fin à l’automne 2021, est le fruit des ateliers de l’École doctorale d’histoire réunis le 16 février et le 23 mars 2019. Il paraît alors que la pandémie de la Covid-19 risque d’abîmer, pour la troisième année consécutive, l’année universitaire. S’il était encore possible de ne pratiquement rien en dire dans la préface du précédent numéro d’Hypothèses, il y a quelques mois, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Même si l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a été en mesure de prolonger d’un semestre ou d’une année le contrat doctoral de la majeure partie des doctorants qui en bénéficiaient, les recherches de tous les doctorants ont été affectées par la fermeture temporaire des bibliothèques et des archives, par les restrictions imposées aux déplacements internationaux, par l’effacement d’une sociabilité intellectuelle propre aux séminaires de recherche.
2 Dès l’année 2018-2019, les ateliers de l’École doctorale ont été perturbés, même s’ils ont pu avoir lieu, en Sorbonne, dans une salle Marc Bloch densément occupée, conformément à une manière de faire adoptée de longue date et désormais mise en péril : dans le contexte général du mouvement social et politique des Gilets jaunes, le premier d’entre eux, initialement prévu le 8 décembre 2018, fut annulé en raison de la subite fermeture administrative de la Sorbonne le matin du 6 décembre, puis fut reporté au 16 février 2019.
3 Au cours de ces ateliers, les doctorants ont été les maîtres du jeu, comme ils l’ont été lors de l’école d'été franco-italienne réunie à Vérone du 1er au 5 juillet 2019. Celle-ci mit fin à une année de profonde réorganisation de l’administration de l’école doctorale, exposée, avec quelques détails, dans le précédent numéro d’Hypothèses. En dépit de ces bouleversements, le déroulement de l’année doctorale fut préservé grâce à la vigilance de son directeur, François Chausson, et de sa responsable administrative et scientifique, Noemi Rubello. Organisée par un comité de doctorants franco-italiens, Romain Feeser, Marine Mazzei et Julien Centrès, l’école d’été clôtura, de facto, trois ans de collaboration étroite entre les écoles doctorales d’histoire des universités de Padoue, Venise, Vérone et de Paris 1. Thème de recherche largement partagé, la mobilité, déclinée sous le titre « La mobilità nel passato e nel presente: persone, oggetti, testi, idee e informazioni », a été au centre de la réflexion de vingt-six doctorants, issus des écoles doctorales française ou italiennes, qui en ont abordé les aspects économiques, culturels et intellectuels, sociaux, politiques et institutionnels. On pourrait regretter que cette école d’été n’ait pas donné lieu à une publication, sous une forme ou une autre, mais le principe en était ailleurs : dans l’importance accordée aux phases intermédiaires et transitoires de la recherche doctorale, dans les rencontres et les discussions, formelles ou informelles, entre les différents participants, dans le plaisir de ces journées en une place exceptionnelle.
4 On ne manque pas de retrouver cette idée de mobilité dans les ateliers de l’année 2018-2019 et dans les thèmes proposés et retenus par les doctorants : « les moyens de paiement » et « les usages du passé » (ateliers du 16 février 2019), « la valeur du livre » et « l’aveu des corps » (ateliers du 23 mars 2019). Ces quatre thèmes se font aussi écho de manière évidente – une idée en a-t-elle entraîné une autre ? –, dans leur formulation comme dans leurs objets. Tout en étant déclinés de manières très diverses, ils ont fait l’objet d’une réflexion globale et collective, que les conclusions d'Olivier Feiertag, de Sabina Loriga, Catherine Rideau-Kikuchi et Christophe Granger continuent d'enrichir.
5 Le premier atelier, « Les moyens de paiement : acheter, solder, s’acquitter », a été proposé et coordonné par Skarbimir Prokopek. Conformément au titre retenu, la réflexion conduite par chacun des auteurs du cahier articule étroitement la diversité des moyens de paiement (paiement en nature, monnaie frappée ou monnaie scripturaire) et la diversité des causes ou occasions de paiement (échanges, dette, impôt, amende), qui donne aux premiers toute leur importance dans l’ensemble des sociétés examinées. Les quatre articles, soucieux de rendre compte d’une réalité complexe, mettent à mal, qui plus est, toute chronologie simpliste : Ariel Guillet n’hésite pas à supposer l’usage de l’argent pesé comme moyen de paiement dans une Grèce dite archaïque, Skarbimir Prokopek met en lumière le rôle de l’écriture notariale dans les échanges commerciaux à Gênes au xiiie siècle, tandis que Cyril Lacheze examine, dans le cadre de contrats d’affermage de tuileries, le versement partiel de la rente en « nature », briques ou tuiles notamment, dans la France de la fin du Moyen Âge et de l’époque moderne et qu’Anna Safronova analyse l’introduction de substituts monétaires, des bons d’achat, voire des tickets de rationnement, dans les dernières décennies de la Russie tsariste ou dans les premières années de l’Union soviétique.
6 L’atelier coordonné par Marine Mazzei et Agathe Jacquin de Margerie touche au plus près le métier de l’historien. « Les usages du passé » qui y sont analysés, usages essentiellement écrits, contribuent à la fondation, ou à la refondation, de différentes communautés sociales et politiques, une cité grecque de l’Asie Mineure romaine, le royaume normand de Sicile, la France napoléonienne, le Mexique post-révolutionnaire du xxe siècle ou encore une Autriche en quête de réconciliation nationale, que ce passé soit glorifié, voire mythifié, ou occulté, interprété ou inventé. Les articles de Juan José Carrillo Nieto, Guilhem Dorandeu, Agathe Jacquin de Margerie, Marine Mazzei et Calixte Wagner illustrent ce que Maurice Agulhon eut l’occasion de formuler en des termes un peu différents : « l’histoire est en somme la politique d’hier ». Politique, histoire et historiens, c’est une triade familière qu’il revient à ces derniers de continuer à interroger et organiser, à l’image de chacun des auteurs de ce cahier.
7 Lorsque ces « jeunes » chercheurs, dans le cahier suivant, examinent le plus ordinaire et le plus usuel de leurs artéfacts, le livre, ils n’oublient sans doute pas le fait qu’ils composent eux-mêmes un livre ou ce qui sera amené à le devenir. Les contributions de Philippine Azadian et de Benoit Cantet, d’Augustin Guillot, le coordinateur de l’atelier, d’Élodie Mazy et de Florian Moine rappellent que la valeur de celui-ci est produite de multiples façons, qui sont interdépendantes, par les différents agents de sa production comme de sa circulation et de sa réception, suivant des logiques diverses, qui peuvent se cumuler. Dans la volonté de François Ier de réunir une collection (exceptionnelle) de livres grecs, dans les éditions d’entre-deux-guerres de livres de prix dans la presse catholique, dans les diverses valeurs accordées au livre religieux dans un monde chrétien comme l’Empire byzantin tardo-antique et médiéval, le politique et l’économique doublent le plus souvent ce qui est conçu a priori comme savant, spirituel ou moral, voire bouleversent, comme c’est le cas pour la poésie en France dans les années 1820, les hiérarchies littéraires, la « mise en livre » (Augustin Guillot) devenant elle-même source de valeur.
8 Clément Fabre, coordinateur du dernier atelier « L’aveu des corps », a fait le choix d’une question à la fois fort complexe et plaisante, voire divertissante dans les descriptions des corps que livrent Arnaud Montreuil, Anne Bléger, Romain Jaouen et lui-même, corps des vilains et des chevaliers, corps de l’étranger et de l’actrice, corps suspects ou adulés. Loin de se contenter de livrer les visions et interprétations que tel ou tel poète courtois, réalisateur, diplomate ou inspecteur de police élabore de ces corps, tous s’interrogent sur ce qui rend le corps signifiant, en quoi et pourquoi le corps peut être considéré comme signifiant une prétendue infériorité sociale ou raciale ou une supposée déviance sexuelle. À l’ombre de la réflexion que leur propose Christophe Granger dans sa conclusion, qui elle-même fait écho à ses premières recherches conduites sur le thème des corps dans le cadre de cette même école doctorale, ils n’en finissent pas de sonder leur documentation (et les aveux des corps qu’elle entend exposer), la stratification des regards qu’elle induit pour mettre en abyme leur propre regard d’historien, sans que leurs lecteurs ne s’y perdent.