Produire des « étuis à sermons » ? La valeur morale des livres de prix à l’heure de la « bataille du livre »
L’exemple de Casterman dans l’entre-deux-guerres
- Par Florian Moine
Pages 209 à 218
Citer cet article
- MOINE, Florian,
- Moine, Florian.
- Moine, F.
https://doi.org/10.3917/hyp.191.0209
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- MOINE, Florian,
https://doi.org/10.3917/hyp.191.0209
Notes
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[1]
La définition des acteurs, critères et conditions de fixation de la valeur d’un récit est une question qui agite les études littéraires en raison de sa complexité. Voir La valeur littéraire en question, V. Jouve dir., Paris, 2010. Il ne nous appartient pas ici de discuter de l’existence de critères objectifs de la valeur littéraire, mais de mettre en évidence les discours catholiques sur cette littérature.
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[2]
Du nom d’Arnaud Berquin (1747-1791), écrivain et créateur de l’Ami des enfants, premier périodique destiné à la jeunesse. Ses récits d’aventures masquent un apologue chargé d’édifier le lecteur.
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[3]
C. Savart, Les catholiques en France au xixe siècle : le témoignage du livre religieux, Paris, 1985, p. 657.
-
[4]
G. Bernoville, La Bataille du livre. Pour la victoire du livre catholique, Paris, 1934.
-
[5]
L. Vos, P. Wynants et A. Tihon, « La jeunesse ouvrière chrétienne », dans Histoire du mouvement ouvrier chrétien en Belgique, E. Gérard et P. Wynants dir., Louvain, 1994, vol. 2, p. 425-495.
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[6]
J. Cappe, « L’actualité enfantine. La distribution des prix », La Nation belge, 25 juin 1931. Article retrouvé au sein des Archives du monde catholiques (ARCA) de Louvain-la-Neuve, papiers Jeanne Cappe.
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[7]
Pour la France, voir F. Mayeur, Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France, t. III, De la Révolution à l’École républicaine, 1789-1930, Paris, 2004. Pour la Belgique, se reporter à Histoire de l’enseignement en Belgique, D. Grootaers dir., Bruxelles, 1998.
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[8]
E. Dionisi, « Les cérémonies de distribution des prix dans les établissements secondaires de la Seine-Inférieure (1900-1939) », Études normandes, 2 (1993), p. 35-44.
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[9]
J. Lory, « La résistance des catholiques belges à la “loi de malheur”, 1879-1884 », Revue du Nord, 67-266 (1985), p. 729-747.
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[10]
A. Renonciat, « Livres de prix, livres d’étrennes aux lendemains de la Première Guerre mondiale », dans Trois siècles de publications pour la jeunesse, du xviiie au xxe siècle, au Musée national de l’éducation, M-F. Boyer-Vidal et F. Marcoin dir., Rouen, 2008, p. 112-128.
-
[11]
A. Renonciat, Les livres d’enfance et de jeunesse en France dans les années vingt (1919-1931) : années-charnières, années pionnières, thèse sous la direction de A.-M. Christin, Université Paris-Diderot, 1997, p. 338.
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[12]
Ibid., p. 348.
-
[13]
Archives Casterman, dossier auteur Langlois, lettre de Charles Lesne à Hélène Langlois du 23 juillet 1935. L’autrice publie sous le nom d’Hélène Lauvernière.
-
[14]
F. Gugelot, « Écritures catholiques », dans Le catholicisme en chantiers. France xixe-xxe siècles, B. Dumons et C. Sorrel dir., Rennes, 2013, p. 57-75 (p. 58).
-
[15]
L. Artiaga, Des torrents de papier : catholicisme et lectures populaires au xixe siècle, Limoges, 2007.
-
[16]
L. Le Leu, La promesse accomplie, Tournai-Paris, 1898, p. VII.
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[17]
M. Lévêque, Écrire pour la jeunesse en France et en Allemagne dans l’entre-deux-guerres, Rennes, 2011.
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[18]
Archives Casterman, dossier catalogue, catalogue de livres de prix 1936 et 1938.
-
[19]
Ibid., dossier auteur Langlois, lettre de Charles Lesne datée du 27 juillet 1935.
-
[20]
L. Artiaga, Des torrents de papier, op. cit. Voir notamment le chapitre IV sur « L’archiconfrérie des bons livres ».
-
[21]
Archives Casterman, dossier auteur Hédoin, lettre de Charles Lesne du 25 novembre 1938.
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[22]
Ibid., dossier auteur De la Boullaye, note de Gabrielle de la Boullaye qui accompagne la lettre du 13 septembre 1929. C’est l’autrice de la lettre qui souligne.
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[23]
Ibid., dossier auteur De la Boullaye, lettre de Gabrielle de la Boullaye du 1er septembre 1929.
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[24]
Ibid., dossier auteur Hédoin, lettre de Charles Lesne du 20 février 1936.
1 Le livre de prix souffre d’un paradoxe lorsqu’on s’attache à en définir la valeur. Ces livres sont offerts aux élèves méritants lors d’une cérémonie qui se déroule à la fin de l’année scolaire. Le contexte solennel de la remise et la matérialité de l’objet confèrent au livre de prix une aura de prestige qui en fait un bien doté d’une forte valeur symbolique pour l’écolier. Or, le prestige matériel de l’ouvrage entrerait en contradiction avec la faible valeur littéraire supposée de son contenu [1], fréquemment remise en cause par la critique depuis le xixe siècle et dans l’entre-deux-guerres, notamment chez les catholiques. Ces derniers tancent les « berquinades idiotes [2] » et autres « étuis à sermons » proposés aux enfants. Ce jugement alimente la « solide réputation de médiocrité [3] » accolée aux écrivains catholiques depuis le xixe siècle.
2 Mais les mérites littéraires ne sont pas le principal critère d’évaluation de ces livres aux yeux des directeurs et inspecteurs de l’école officielle ou libre. Ces prescripteurs assignent une valeur éducative (le livre doit instruire l’enfant-lecteur) et surtout morale à ces ouvrages transmis par l’institution scolaire. Le livre de prix se trouve de ce fait au centre d’un conflit idéologique autour des valeurs à transmettre dans le contexte de la « guerre scolaire » qui sévit en Belgique et en France. Pour les catholiques, la valeur morale d’un livre s’évalue à l’aune du respect des principes de la religion. L’Église attribue depuis la généralisation de l’imprimé un pouvoir de nuisance aux « mauvais » livres, responsables de la corruption des mœurs. Face aux dangers de la littérature industrielle dont le livre de prix est l’un des avatars, éditeurs et prescripteurs catholiques mènent la « bataille du livre [4] » afin de promouvoir de « bons » ouvrages, porteurs des valeurs défendues par l’Église. La promotion d’une « bonne » littérature à l’école est un maillon essentiel de l’apostolat de l’Action catholique en direction de la jeunesse [5].
3 Les archives éditoriales de la maison catholique belgo-française Casterman, conservées aux Archives de l’État belge à Tournai, sont précieuses pour saisir le processus de (dé)construction de la valeur du livre de prix par l’éditeur dans l’entre-deux-guerres. Fondée en 1776 et basée dès cette date à Tournai, la maison Casterman édite et imprime depuis le xixe siècle des livres religieux et des livres de prix à destination des écoles confessionnelles wallonnes et françaises. L’analyse de la production met en évidence les caractéristiques de l’édition catholique de livres de prix, dont la valeur économique et littéraire est critiquée dans l’entre-deux-guerres, ainsi que la manière dont l’éditeur et les prescripteurs conçoivent et évaluent la valeur morale d’une littérature pensée comme un vecteur de l’Action catholique.
Le livre de prix : valeur(s) d’un bien symbolique standardisé
4 En 1931, la journaliste et autrice catholique belge Jeanne Cappe vante dans le journal LaNation belge le symbole de la cérémonie de la distribution des prix :
Un beau jour viendra qui en ouvrira les portes [des vacances], au son de la Brabançonne : le jour de la distribution des prix. Il faudra mettre une jolie robe ou le costume du dimanche, chanter Vers l’Avenir à peu près sur l’air et ne pas oublier son mouchoir de poche. Le mouchoir de poche a beaucoup d’importance. Il est absolument nécessaire pour tenir le prix sans que déteignent sur les gants blancs le rouge de la couverture ou la dorure de la tranche. Ce livre de prix ! Quel symbole et quelle bienheureuse étoile dans les souvenirs d’enfance. Il est pourtant des profanateurs qui songent à le supprimer [6].
6 Jeanne Cappe défend une tradition initiée au xviiie siècle par les Jésuites, qui se développe en France et en Belgique avec la massification de l’enseignement primaire et secondaire [7]. L’institutionnalisation de la distribution des prix participe à la démocratisation de la lecture au xixe siècle. Fortement ritualisée, la cérémonie de distribution est ponctuée de discours de professeurs et de notabilités locales [8]. Les livres remis à cette occasion récompensent le mérite scolaire. L’emploi d’un cartonnage rouge et or et de dorures sur la tranche confèrent aux livres de prix une apparence luxueuse qui matérialise la valeur de bien symbolique de ces ouvrages offerts par l’institution scolaire.
7 La distribution des prix fait naître un marché captif qui rapporte des revenus réguliers aux firmes qui en assurent l’édition. En France, à l’image de la maison Mame, les éditeurs catholiques de province investissent ce marché et industrialisent leur production dès les années 1840, avant de devoir faire face à la concurrence d’éditeurs laïcs de livres scolaires (Hachette, Nathan, Hatier) qui bénéficient de la pérennisation de la Troisième République. En Belgique, les éditeurs catholiques maintiennent leurs positions alors que la première « guerre scolaire » (1878-1883) a laissé des traces profondes dans l’opinion publique [9]. Casterman produit des livres de prix pour l’école confessionnelle depuis le premier xixe siècle et les exporte en France à partir de la fin des années 1850, lorsque Henri Casterman, qui dirige l’entreprise de 1852 à 1869, installe une succursale à Paris et fait prendre à l’imprimerie le virage de l’industrialisation. Depuis cette époque, les presses d’imprimerie de Casterman tournent à plein régime lors de la « saison des prix », au printemps.
8 La conjoncture change après la Première Guerre mondiale. Les difficultés économiques de l’immédiat après-guerre provoquent une stagnation du marché. Remises en question par certains pédagogues, les cérémonies n’ont plus le même faste [10]. La hausse des coûts de fabrication dans les années 1920 conduit les éditeurs à proposer des éditions moins luxueuses. Le livre de prix perd une partie de sa valeur symbolique avec l’effacement de sa distinction matérielle. En conséquence, la différence entre livres de prix et livres d’étrennes tend à s’estomper : bon nombre d’éditeurs comme Hachette, Nathan ou Larousse incluent dans leurs catalogues leurs collections à bon marché, sans cesser de tenir compte des exigences propres au livre de prix [11]. Casterman propose comme prix certains de ses livres destinés à la librairie, à l’image de l’Astrid de Jeanne Cappe, principal succès de l’éditeur de Tournai dans les années trente. Si l’entre-deux-guerres marque la fin d’un âge d’or pour le marché des livres de prix, celui-ci demeure important pour les éditeurs scolaires et les maisons catholiques comme Casterman.
9 Objets dotés d’une valeur symbolique, les livres de prix appartiennent néanmoins à la littérature industrielle. Les éditeurs de livres de prix standardisent leur production dès le milieu du xixe siècle afin de réduire le coût unitaire de chaque ouvrage et de créer un effet de série : le discours éditorial ne met pas en évidence la valeur propre de chaque ouvrage. Les catalogues de livres de prix de Casterman témoignent de l’exigence de standardisation. L’éditeur tournaisien propose une vingtaine de séries (appelées « Bibliothèques » ou « Collections ») ventilées en fonction de leur format et de leur pagination. Les premières séries désignent les ouvrages les plus volumineux destinés aux adolescents, tandis que les dernières présentent des livres au format plus modeste qui s’adressent aux jeunes enfants.
10 Livres récréatifs au contraire des manuels scolaires, les livres de prix doivent néanmoins disposer d’une valeur éducative et/ou édifiante selon les prescripteurs. Le discours éditorial met donc en évidence la capacité d’un livre ou d’une série à instruire l’enfance ou à lui transmettre les valeurs de la religion. Les livres d’histoire, à travers des biographies, des romans ou des fresques historiques, ainsi que la géographie occupent une place importante dans les séries destinées aux adolescents. Les plus jeunes reçoivent des contes ainsi que des récits moraux et édifiants. Destinés aux prescripteurs, les titres de séries font l’objet d’une norme partagée qui souligne les qualités morale, pédagogique ou récréative des livres proposés. Les mots jeunesse, éducation ou morale reviennent d’un catalogue à l’autre, avec des titres similaires : dans l’entre-deux-guerres, Casterman partage avec Hachette une « Bibliothèque de la Jeunesse » et avec Desclée de Brouwer une collection de « Voyages et Récits ». Les éditeurs catholiques soulignent leur identité en utilisant les mêmes références. Les titres de séries de Casterman imitent ceux que Mame propose depuis le premier xixe siècle : la « Bibliothèque de l’école chrétienne » de Casterman répond à la « Bibliothèque des écoles chrétiennes » fondée par Mame en 1842. Toutes ces collections proposent des livres illustrés en noir et blanc, à contre-courant de l’évolution du marché de l’édition destinée à la jeunesse qui systématise l’usage de la couleur dans l’entre-deux-guerres. Justifié par des questions de coûts, le maintien du noir et blanc s’explique également par la défiance des prescripteurs à l’égard de la couleur, qui frapperait l’imagination de l’enfant sans solliciter son intellect [12]. La valeur éducative ou morale de cette littérature entrerait en contradiction avec le développement d’une esthétique attrayante.
11 Le discours éditorial de Casterman sur ses livres de prix rejette au second plan la figure de l’auteur, préférant insister sur la conformité du récit aux normes attendues par les prescripteurs. La valeur littéraire de l’ouvrage ou les qualités de l’écrivain constituent rarement un argument de vente dans le discours de l’éditeur de Tournai. De nombreux livres de prix de Casterman sont ainsi publiés de façon anonyme. Il n’est également pas rare que Casterman donne au traducteur la paternité de l’ouvrage qu’il a traduit. L’éditeur rehausse ponctuellement le prestige littéraire de son catalogue en obtenant l’autorisation de publier en livre de prix des ouvrages d’écrivains catholiques de premier plan. Casterman publie ainsi comme « prix d’honneur » le Charles de Foucauld de René Bazin en 1927. Cette opération coûteuse s’avère néanmoins exceptionnelle.
12 À l’image de ses concurrents, Casterman propose en prix soit des classiques de la littérature francophone ou étrangère tombés dans le domaine public, souvent expurgés de contenus jugés inadaptés, soit des livres destinés à la librairie qui sont recyclés en prix, soit des publications éditées spécifiquement pour ce marché. Les catalogues de livres de prix témoignent d’une grande permanence dans le choix des ouvrages : plus d’un livre de prix sur dix publié par Casterman entre 1924 et 1930 figurait déjà dans son catalogue en 1880, et plus d’un quart de la production était déjà proposé en 1900. L’éditeur de Tournai met en avant des classiques de la littérature catholique. L’ouvrage le plus représentatif à cet égard est sans contexte Fabiola ou l’Église des catacombes (1854) du cardinal Nicholas Wiseman. Grand succès de librairie au xixe siècle, ce roman édifiant met en scène Fabiola, riche Romaine touchée par la foi de son esclave chrétienne au temps des persécutions. Pour renouveler sa production, Casterman publie en parallèle des auteurs contemporains. Les manuscrits destinés à paraître en prix sont achetés moyennant un paiement forfaitaire par Casterman, sans versement de droits d’auteur, retirant à l’écrivain le principal attribut économique de l’auctorialité. Casterman acquiert en 1935 le manuscrit Ma première bataille d’Hélène Lauvernière, romancière qui officie notamment dans le magazine La Semaine de Suzette, moyennant 750 FF (590 € de 2018) [13] : si l’éditeur s’assure du monopole de la vente en livres de prix, l’autrice conserve le droit de publier ses ouvrages dans le circuit de la librairie.
13 Le contexte de distribution et la matérialité de l’ouvrage soulignent la valeur symbolique que l’éditeur et l’institution scolaire donnent aux livres de prix. En conséquence, les éditeurs affichent auprès des prescripteurs les valeurs éducative et morale de leur production, alors que la valeur littéraire passe au second plan dans leur discours. L’affirmation de la valeur morale des livres de prix est prégnante dans l’édition catholique, dans le contexte de la « bataille du livre ».
Construire la valeur morale de l’édition catholique de livres de prix à l’heure de la « bataille du livre »
14 Selon Frédéric Gugelot, « la littérature d’inspiration catholique ne peut se séparer d’enjeux théologiques ou apostoliques puisqu’elle porte avec elle une vue du monde, un rapport à la vie et à la mort qui participe du projet d’écriture [14] ». Les publications de Casterman participent d’un projet apostolique qui vise à diffuser de « bons » livres en produisant une littérature industrielle dotée d’une valeur morale [15]. Chez les catholiques, la valeur morale d’un livre se mesure à l’aune du respect et de la défense des normes sociales édictées par l’Église. Cette valeur s’incarne dans le catalogue Casterman à travers les livres édifiants et les « bons » romans.
15 Dans la littérature catholique, la valeur morale d’un livre s’exprime d’abord à travers le récit édifiant, qui se développe sous deux formes, la biographie ou le récit religieux. Destinée aux écoliers du primaire, la collection « Aux enfants sages » de Casterman propose de courts récits religieux comme La Providence veille sur nous ou Récits du bon Pasteur. Les biographies se situent dans la tradition des exempla qui édifient en soulignant le comportement exemplaire d’un personnage érigé en modèle à imiter. Les biographies édifiantes de Casterman mettent en avant des figures nationales compatibles avec le récit catholique comme Jeanne d’Arc (canonisée en 1920), des figures de missionnaires comme François-Xavier ou Charles de Foucauld, ainsi que des portraits d’enfants touchés par la grâce, telle Anne de Guigné. L’édification du jeune lecteur passe enfin par la mise en valeur de l’institution ecclésiastique. Les trente-sept volumes de la série des « Fastes de l’Église » (1898-1913) de Louis Le Leu ont pour mission de « faire toucher du doigt le caractère divin de l’Église et la sublimité de sa mission dans le monde [16] ».
16 La majorité des livres de prix de Casterman sont des romans qui ne comportent pas de message directement apologétique ou édifiant. L’émergence dans l’entre-deux-guerres d’un discours critique sur la littérature enfantine [17] contribue à écarter des récits édifiants jugés ennuyeux. Les livres catholiques de prix nouvellement proposés ne sont pas dénués de valeur morale pour autant. Casterman met en évidence la conformité des valeurs véhiculées par ses « bons » romans avec celles défendues par l’Église : charité, sens du sacrifice, dévotion, importance de la famille. L’éditeur présente Micheline, ma toute petite (1936) de Renée de Ruthène comme la « délicieuse histoire d’une toute petite qui se sacrifie pour ses parents » et affirme que le roman Mioche de Vincent de Beaufranchet (1938) « donnera une vivante leçon d’abnégation, de courage et de dévouement familial [18] ». Les romans de Casterman comportent également une « atmosphère catholique » qui passe par de multiples références à la liturgie chrétienne et par la mise en scène de la dévotion des héros. Ces passages sont généralement des ajouts effectués par l’auteur ou l’éditeur après la remise du manuscrit. Cette démarche est motivée par des raisons commerciales, comme l’explique le directeur éditorial de Casterman Charles Lesne à Hélène Langlois :
Nous avons omis, dans notre correspondance d’hier, de vous demander l’autorisation d’introduire, de-ci, de là, dans votre manuscrit Ma première bataille une note religieuse. Il s’agit tout simplement de mettre dans la bouche du petit héros, aux moments du danger, un appel vers Dieu, de laisser entendre que pendant les deux années que Zéphirin a vécu chez son grand-père, on s’est préoccupé de son éducation religieuse, et de laisser entendre aussi que la Mère de Zéphirin n’est pas morte sans avoir reçu les sacrements. Cette note religieuse est indispensable, pour notre clientèle des écoles libres [19].
18 Les démarches de l’éditeur ne suffisent pas seules à asseoir la valeur morale du livre catholique de prix. Les publications de Casterman destinées à l’enseignement libre sont soumises à l’évaluation de l’Œuvre catholique des livres de prix, également appelé « comité d’Angers » en raison de sa localisation. Ce comité est l’un des nombreux avatars qui témoignent de la volonté des catholiques d’exercer un contrôle sur le livre afin de (re)conquérir les âmes [20]. Il exerce une censure officieuse, distincte de l’imprimatur ecclésiastique, afin de s’assurer de la valeur morale des ouvrages proposés. Selon Charles Lesne, le comité d’Angers « contrôle, recommande ou interdit les livres à donner dans les écoles, groupements et bibliothèques catholiques [21] ». Casterman soumet pour examen ses livres destinés à être publiés en prix à Gabrielle de la Boullaye, secrétaire du comité, dans l’objectif de faire figurer ses publications dans le catalogue d’ouvrages recommandés par le comité. Le catalogue de l’Œuvre catholique des livres de prix constitue pour les responsables des écoles libres une garantie de la valeur morale des livres proposés.
19 La correspondance entre Gabrielle de la Boullaye et la maison Casterman nous renseigne sur les critères qui déterminent la valeur morale d’une publication aux yeux des prescripteurs catholiques. Gabrielle de la Boullaye émet à plusieurs reprises des critiques fondées sur le respect de la morale religieuse et de la vision catholique de l’histoire. En 1929, la secrétaire de l’Œuvre catholique dénonce la représentation de l’histoire que véhiculent certaines publications de Casterman. Elle affirme dans une note consacrée aux Dents de Jacques d’Armagnac d’Alfred d’Aveline :
Ce volume ne peut être mis au catalogue de l’Œuvre des Prix. Il donne du Moyen-Âge en France une idée fausse. Le Moyen-Âge fut autre chose qu’une époque de cruautés odieuses, s’exerçant même sur des enfants. Tel quel, ce petit livre pourrait être mis en parallèle avec les manuels d’Histoire de Aulard, qui représentent moines et seigneurs brûlant vif les paysans ! [22]
21 Accusé de ne pas épouser un regard catholique sur le Moyen-Âge, l’ouvrage est jugé immoral. Dans la lettre qui accompagne ses notes, elle affirme que donner une image négative du Moyen-Âge, c’est « faire cause commune avec nos adversaires » et souligne que plusieurs livres de Casterman donnent une image de l’histoire « analogue à celle des auteurs anti-catholiques comme Aulard », historien radical-socialiste et président de la Mission laïque française. Elle souhaiterait, au contraire, que les romans historiques de Casterman mettent en avant les « héroïques exploits des Croisades » ainsi que les règles d’honneur et de chevalerie [23]. Pour la prescriptrice catholique, la valeur morale du livre de prix s’évalue en fonction de sa capacité à promouvoir les normes défendues par l’Église et à propager un récit conforme au discours catholique sur l’histoire. Placé en situation d’intermédiaire entre l’auteur et le censeur, l’éditeur dispose d’une marge de négociation. Pourtant fervent catholique, Charles Lesne regrette l’étroitesse d’esprit du « comité d’Angers » qui souhaite « faire partout du prosélytisme religieux [24] » et ne juge la valeur d’un livre qu’à l’aune de la promotion d’un discours religieux. L’existence de l’Œuvre catholique des livres de prix et son rôle dans la stratégie éditoriale de Casterman nous renseignent sur l’importance que les catholiques accordent à ces publications dans le contexte de la « bataille du livre ».
22 Prescrit à l’enfant par l’institution scolaire, le livre de prix est toujours doté d’une valeur symbolique dans l’entre-deux-guerres, malgré une présentation matérielle moins attrayante qu’avant 1914 et la remise en question des cérémonies de fin d’année par les défenseurs d’une pédagogie alternative. Son statut symbolique fait de cette littérature un enjeu pour les catholiques engagés dans la « bataille du livre ». Pour ces derniers, un « bon » livre dispose nécessairement d’une valeur morale, évaluée en fonction du respect des normes sociales et de la vision du monde défendues par l’Église. Éditeur catholique, Casterman élabore un discours fondé sur le respect des normes de la morale catholique et propose des séries qui comportent des récits édifiants proches du catéchisme et des « bons » romans dotés d’une note religieuse. L’importance donnée à la valeur morale des livres catholiques de prix fait passer la figure de l’écrivain au second plan : l’impératif moral assigné aux livres de prix est plus important que la valeur littéraire dont ils pourraient bénéficier.