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Être sur le terrain, faire du terrain

Pages 75 à 84

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  • Steck, J.-F.
(2012). Être sur le terrain, faire du terrain. Hypothèses, 15(1), 75-84. https://doi.org/10.3917/hyp.111.0075.

  • Steck, Jean-Fabien.
« Être sur le terrain, faire du terrain ». Hypothèses, 2012/1 15, 2012. p.75-84. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hypotheses-2012-1-page-75?lang=fr.

  • STECK, Jean-Fabien,
2012. Être sur le terrain, faire du terrain. Hypothèses, 2012/1 15, p.75-84. DOI : 10.3917/hyp.111.0075. URL : https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2012-1-page-75?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hyp.111.0075


Notes

  • [*]
    Maître de conférences à l’université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense.
  • [**]
    G. Perec, La Vie, mode d’emploi, Paris, 1978, p. 144.
  • [1]
    Sur la question du lien entre pratique du terrain et écriture, voir en particulier ce qu’en écrit Philippe Descola (Les Lances du crépuscule, Paris, 1993).
  • [2]
    Le sens que je donne ici à territoire n’est pas nécessairement représentatif de tous les sens que les géographes (et autres) peuvent lui donner. À propos de la notion de territoire objet de l’histoire, voir, entre autres nombreuses références, le dossier « L’appropriation du territoire par les communautés », coordonné par N. Lyon-Caen, dans Hypothèse 2005. Travaux de l’École doctorale d’histoire de l’université Panthéon-Sorbonne, Paris, 2006, p. 17-104. Parmi ces communautés, on aurait pu évoquer les communautés scientifiques et leurs territoires, réels comme métaphoriques.
  • [3]
    Je me contenterais juste d’évoquer le mot, en me limitant à son sens commun, sans entrer plus avant dans les innombrables débats qu’il suscite, à juste titre.
  • [4]
    Y. Calbérac, « Terrain d’affrontement : la relecture d’une controverse scientifique (1902-1922) », Bulletin de l’Association de géographes français, 4 (2007), p. 429-436.
  • [5]
    Qui suscite nombre de publication, académiques comme non-académiques – ces dernières fournissant une source intéressante pour qui veut l’étudier : évoquons, entre autres, les très emblématiques E. Fottorino, C. Guillemin et E. Orsenna, Besoins d’Afrique, Paris, 1992 ; J. de la Guérivière, Les Fous d’Afrique. Histoire d’une passion française, Paris, 2001.
  • [6]
    Glissement amoureux. Panel organisé lors des deuxièmes journées du RTP Afrique, Bordeaux 2010, P. Gervais-Lambony dir. (Glissement de Terrain. Atelier 2/4). Résumés en ligne : http://rtpafrique2010.sciencespobordeaux.fr/ateliers_lambony.htm.
  • [7]
    On retiendra, à propos de la communauté des africanistes, les réseaux européen ECAS et français RTP-Afrique (site : http://www.etudes-africaines.cnrs.fr) qui dans leurs rencontres, séminaires et colloques interrogent toujours, au moins en partie, cette identification et ses significations.
  • [8]
    G. Balandier, Afrique ambiguë, Paris, 1957.
  • [9]
    C. A. Kane, L’Aventure ambiguë, Paris, 1961.
  • [10]
    Sur la notion de situation coloniale, voir l’article fondateur de G. Balandier, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, 11 (1951), p. 44-79.
  • [11]
    Et peut être analysée, pour partie, dans le cadre du débat postcolonial, en posant la question du positionnement du chercheur dans ce cadre épistémologique.
  • [12]
    Qui n’est d’ailleurs pas propre aux chercheurs ; voir J. Meimon, « Culte du terrain à la rue Monsieur : les fonctionnaires de la France d’outre-mer et de la coopération », Afrique contemporaine, 236 (2010), p. 53-65.
  • [13]
    Il peut aussi être moqué ; voir le film de Jean Rouch (Petit à petit, 1970, 96 min.), dans lequel il inverse les représentations en filmant les pérégrinations de Damouré conduisant une enquête de terrain à Paris.
  • [14]
    Voir, pour les géographes, Histoires de géographes, C. Banc-Pamard dir., Paris, 1991; et Glissement amoureux…, op. cit. Les mélanges offerts aux professeurs au moment de leur départ en retraite sont aussi souvent des mines d’informations, directes et indirectes, sur les différentes dimensions du rapport au terrain de ces derniers et de leurs élèves.
  • [15]
    T. Tamari, « Les appréciations portées sur les traditions orales maliennes : constantes et évolutions », dans Regards croisés Mali-France. Restitutions de recherches menées en commun et nouveaux projets, Bamako, 16 et 17 février 2010, GEMDEV-université du Mali, Paris/Bamako, 2005, p. 259-280. Ce livre est le résultat d’un travail associant chercheurs maliens et français sur des objets communs abordés en pluridisciplinarité, avec des méthodologies variées et des regards dont on supposait qu’ils pouvaient être influencés par les origines nationales des participants. Sur ce programme de recherche et ses résultats, voir l’analyse de Pierre Boilley. Bien d’autres auteurs ont évidemment abordé cette question de l’histoire orale et se sont efforcés de démontrer sa pertinence.
  • [16]
    Voir la définition qui est proposée de ce qu’est la « vérité terrain » dans Les mots de la géographie : dictionnaire critique, R. Brunet, R. Ferras et H. Théry dir., Paris/Montpellier,1993.
  • [17]
    J.-P. Olivier de Sardan, « La politique du terrain », Enquête, 1(1995), p. 72-91. En ligne : http://enquete.revues.org.
  • [18]
    Sur la question du regard, de l’appréhension d’un objet de recherche et d’une recherche associant les deux on peut consulter R. Sennett, La Conscience de l’œil : urbanisme et société. Lagrasse, 2009 (1re éd., anglaise, 1990) ; et S. Moreau, « Une géographie du regard », dans Les Raisons de la géographie, F. Landy, E. Lézy et S. Moreau dir., Paris, Paris, 2007. On peut aussi consulter avec profit les réflexions sur l’importance de la marche à pied dans la pratique de l’observation : S. Pink, P. Hubbard, M. O’Neill et A. Radley, « Walking across disciplines : from ethnography to arts practice », Visual Studies, 25/1 (2010), p. 1-7.
Quelque irritants que soient les déboires auxquels s’expose celui qui se voue corps et âme à la profession d’ethnographe afin de prendre par ce moyen une vue concrète de la nature profonde de l’Homme – soit en d’autres termes, une vue du minimum social qui définit la condition humaine à travers ce que les cultures diverses peuvent présenter d’hé- téroclite – et bien qu’il ne puisse aspirer à rien de plus que de mettre au jour des vérités relatives (l’atteinte d’une vérité dernière étant espoir illusoire), la pire des difficultés que j’ai dû affronter n’était pas du tout de cet ordre : j’avais voulu aller à l’extrême pointe de la sauvagerie ; n’étais-je pas comblé, chez ces gracieux indigènes que nul n’avait vus avant moi, que personne, peut-être, ne verrait plus après ? Au terme d’une exaltante recherche, je tenais mes sauvages, et je ne demandais qu’à être l’un d’eux, à partager leurs jours, leurs peines, leurs rites ! Hélas, eux ne voulaient pas de moi, eux n’étaient pas prêts du tout à m’enseigner leurs coutumes et leurs croyances ! Ils n’avaient que faire des présents que je déposais à côté d’eux, que faire de l’aide que je croyais pouvoir leur apporter ! C’était à cause de moi qu’ils abandonnaient leurs villages et c’était seulement pour me décourager moi, pour me persuader qu’il était inutile que je m’acharne, qu’ils choisissaient des terrains chaque fois plus hostiles, s’imposant des conditions de vie de plus en plus terribles pour bien me montrer qu’ils préféraient affronter les tigres et les volcans, les marécages, les brouillards suffocants, les éléphants, les araignées mortelles, plutôt que les hommes ! Je crois connaître assez la souffrance physique. Mais c’est le pire de tout, de sentir son âme mourir...

1Le « terrain » de l’ethnographe, ici chimérique, pourrait donc avoir pour conséquence de contraindre son objet d’étude à changer de « terrain »...

2Il y a dans l’emploi du mot terrain en sciences humaines et sociales un jeu continu sur ses significations multiples, issues de ses racines latines : terrenus, qui est formé de terre, et, plus fondamentalement encore, de terra, à la fois la planète, la matière… voire un pays, donc une délimitation, idée centrale que l’on retrouve aussi dans les mots terroir et territoire.

3Appliqué à la recherche et à la pratique de la recherche, le terrain serait donc d’abord une matière, formée à la suite de processus constitutifs longs, complexes et toujours inachevés, que l’on doit observer pour la comprendre et que l’on doit travailler pour la rendre intelligible, en amont dans nos pratiques d’investigation comme en aval par notre écriture [1], vecteur de la transmission de notre expérience, de nos analyses, de notre recherche. Mais le terrain c’est souvent bien plus que cela. C’est aussi un territoire [2], puisqu’il s’agit d’un objet, parfois d’un lieu, parfois encore, le plus souvent, des deux, précisément délimité par celui qui a l’ambition de l’étudier, et qui, de ce fait, a un projet (de recherche) pour lui et, ce n’est pas le moindre des problèmes à résoudre, se projette sur lui.

4On remarquera, si l’on a pris le temps de lire les contributions qui alimentent ce dossier, que les terrains dont il est question ici sont d’abord définis par leur localisation, sur un continent, par la distance, métrique mais pas seulement, qui les éloigne de la Sorbonne, par leur étrangeté et, pourquoi ne pas le dire puisque tout le monde y pense ?, par leur exotisme [3].

5Aller faire du terrain, aller sur son terrain… autant d’expressions qui impliquent toujours un objet, un lieu, une source et une démarche scientifique, qui ne prennent sens que conjointement et que parce qu’ils sont portés par le déplacement du chercheur. Faire du terrain, c’est en effet par ce déplacement tenter de réduire, à défaut de pouvoir toutes les abolir, les distances, métriques, mais aussi culturelles, linguistiques et cognitives. Yann Calbérac, dans un article historiographique sur la notion de terrain en géographie, définit d’ailleurs ainsi le terrain comme étant « la collecte des données au contact direct de la réalité étudiée » [4]. Je ne reviendrai pas sur cette délicate question de la « réalité » qui, je le crois, mériterait discussion, mais sur cette idée de « contact direct » qui est, il me semble, au cœur de ce qui nous préoccupe ici. Elle recoupe, éclaire et inter- pelle en effet fort bien les différents textes qui constituent ce dossier, comme en attestent les débats qui ont accompagnés leur présentation en séminaire. Mais que puis-je en dire, et quels éléments de synthèse puis-je tenter d’en tirer ?

6J’évoquerai d’abord le contact comme étant le moment où le chercheur rencontre son terrain et son objet d’étude sur son terrain. Cette rencontre ayant lieu ailleurs, un ailleurs ici africain qui suscite bien des représentations a priori, il ne sera sans doute pas inutile de commencer par la contextualiser et de rappeler combien elle s’inscrit dans une relation forte [5], ayant parfois beaucoup de la relation amoureuse et de ses complications [6].

7Mais au-delà de cette mise en situation, africaine, que peut-on attendre, plus généralement, d’une réflexion sur le terrain et sur la pratique de terrain ? Une amorce de réflexion sur le lien qui se crée sur le lieu de la rencontre et sur ses conséquences sur la posture du chercheur et la conduite de son travail d’enquête, de collecte des informations et d’analyse des situations. Un positionnement méthodologique, car on ne peut envisager que le terrain soit aussi – et il l’est – une démarche scientifique, sans que celle-ci soit précisée et spécifiée.

L’Afrique, « terrain » par excellence ?

8L’Afrique est à l’évidence un terrain complexe – et il est d’ailleurs significatif que ce soient des doctorants africanistes qui aient proposé ce dossier et qu’une partie du débat ait porté sur les soi-disant spécificités de ce terrain (localisé) autant que sur les soi-disant spécificités du travail de l’historien sur ce terrain (identifié comme objet historique singulier). Un terrain complexe, cela ne veut nullement dire qu’il le soit en lui-même ou par essence. Tout terrain est complexe, tout objet scientifique l’est, et chacun a ses spécificités. L’une des difficultés majeures à laquelle est confronté quiconque travaillant en Afrique est donc d’abord la représentation a priori de la spécificité de son terrain, une représentation qui, le plus souvent, nie d’ailleurs la diversité même du continent et la pluralité des situations. Les différents textes qui constituent ce dossier montrent une grand diversité de lieux, d’objets, de méthodologies et ne se retrouvent finalement que par leur identité « africaniste » (qu’il conviendrait d’interroger elle aussi, comme le font la plupart des communautés scientifiques localisées [7]) et par leur questionnement, commun quoique exprimé différemment, sur leurs pratiques de terrain. Le lien entre l’un (l’identité africaniste) et l’autre (le questionnement sur le terrain) n’est nullement évident, ou du moins ne répond à aucun impératif catégorique. Il est pourtant récurrent et, chose intéressante, pas seulement pour les disciplines qui font de la réflexion sur le terrain et ses pratiques un élément-clé de leur démonstration scientifique (je pense notamment à l’ethnologie, à l’anthropologie ou à la sociologie). L’Afrique serait-elle de ce fait singulière ? Je crois que l’on peut en faire l’hypothèse. Et je l’explorerai à trois échelles : celle, lointaine mais omniprésente, des représentations que suscite le continent, notamment, mais pas exclusivement, dans le cadre des relations si particulières que la France entretient avec certains de ces pays ; celle, plus proche des préoccupations scientifiques, des représentations sur l’accessibilité à l’information et au savoir, à la source et à la nature de la source – quelle soit historique ou non ; celle enfin du chercheur confronté au déplacement, à la rencontre de l’autre – mais là, quelle est la spécificité de l’Afrique ?

9Il est délicat d’évaluer le poids qu’une représentation collective peut avoir sur un travail de terrain. On le retrouve dans le regard des autres et dans l’étonnement que suscite la démarche. Celui-ci n’a pas d’impact direct quand il vient du pays d’origine, si ce n’est peut-être de nous faire douter, de nous contraindre à nous considérer comme porteurs, sur le terrain, d’une part de cette représentation collective, combien même notre démarche peut justement être fondée sur la volonté de la déconstruire. Il a plus d’impact quand il est par contre exprimé par nos partenaires d’enquêtes, par les personnes auprès desquelles nous conduisons nos enquêtes et qui, elles aussi, nous perçoivent avec leurs propres représentations de ce que nous sommes, ou de ce que nous sommes supposés être.

10On peut revenir sur deux textes, que je choisis volontairement anciens, qui permettent de mettre en perspective critique ce rapport à l’Afrique, ce rapport à l’Afrique et à son étrangeté, à la représentation de son étrangeté, au retournement de son étrangeté, voire au rapport de l’Afrique elle-même à sa propre étrangeté. Ainsi, si le jeune Balandier revient dans l’Afrique ambiguë[8] sur ses premiers contacts avec le continent, contacts à la fois littoraux, urbains et coloniaux – ce qui ne fut pas sans conséquences sur l’orientation de sa réflexion – un autre jeune, quelques années plus tard, effectue le voyage inverse, du Sénégal à Paris et, dans un roman cette fois-ci, revient sur les différentes étapes de son rapport à l’Europe en tant qu’Africain dans L’Aventure ambiguë[9]. L’ambiguïté qui est au cœur des deux textes est à mon sens emblématique des réflexions que peuvent susciter les découvertes d’un autre monde, l’Afrique pour un Européen, l’Europe pour un Africain… ambiguïté d’autant plus forte qu’elle est marquée du sceau du contexte et de la situation coloniale [10].

11À l’évidence tout ceci n’a qu’un rapport lointain avec les pratiques du terrain des chercheurs qui travaillent aujourd’hui en Afrique. L’ambiguïté héritée de la période coloniale n’est toutefois pas encore totalement levée [11], et il n’en demeure pas moins que ces éléments de contexte et les représentations qui les accompagnent ne sont pas à négliger pour quiconque travaille sur le terrain, en vouant parfois à ce dernier pour ce qu’il est et ce qu’il représente méthodologiquement un véritable culte [12], qui demanderait à être clarifié [13]. Les nombreux chercheurs qui sont revenus sur leurs pratiques de terrain, sur leur vocation africaniste et sur leur histoire personnelle en montrant en quoi certains d’entre ces trois éléments pouvaient être liées entre eux et, parfois, influencer non pas la recherche elle-même mais l’identification d’un objet et d’un lieu d’investigation, qui est lui-même une composante de l’objet, le montrent tous bien [14].

12Reste que c’est dans le questionnement sur la scientificité du rapport au terrain et de l’enquête de terrain que se posent les questions les plus essentielles, celles qui portent sur leur dimension heuristique, sur les conditions par lesquelles ils permettent d’accéder à l’information pertinente et de produire un savoir. Ce questionnement est-il posé partout de la même manière, ou bien l’Afrique suscite-t-elle, là encore, des représentations, y compris au sein de la communauté des chercheurs ? Sans survaloriser cette seconde hypothèse, je retiendrai, parmi bien d’autres, deux éléments qui font débats, qui de mon point de vu sont corrélés et qui trouvent leur place dans un questionnement sur les apports d’une recherche dite de terrain en Afrique. Le premier renvoie au débat sur la source, ce que l’on identifie comme étant une source et sur sa nature. Le second renvoie à la question de la valeur de la source orale, qui toujours discutée l’est plus particulièrement en histoire : les travaux de Tal Tamari montrent en outre qu’ils le sont, particulièrement à propos de l’appréhension que l’on a de l’histoire de l’Afrique [15]. Je crois ainsi significatif que si ces débats ne sont pas spécifiques à l’Afrique, ce soit (assez) souvent à l’occasion d’échanges sur les pratiques des chercheurs africanistes qu’ils émergent – comme ce fut le cas lors des échanges et de la discussion qui ont accompagné la présentation de ces articles en séminaire.

Recueillir et analyser, à propos du travail de terrain

13Une fois clarifiées ce que peuvent être les relations au terrain, marquées par des effets de contexte régionalisés collectifs et plus ou moins appropriés individuellement, il convient donc de préciser en quoi consiste le travail de terrain : une rencontre, une tentative d’abolition des distances et de création d’un lieu d’investigation ; la mise en pratique d’une méthodologie, ou plutôt de principes méthodologiques.

14Il convient peut être aussi, avant, de préciser pourquoi il peut importer d’aller sur le terrain. C’est d’abord aller chercher une information qui n’est pas disponible ailleurs, dont on ne peut se saisir sans aller à sa recherche, voire à sa rencontre. Mais ce n’est pas que cela. L’objet et les questions qu’il suscite impliquent ce déplacement qui seul peut permettre de les affiner, voire d’esquisser des réponses. Il ne s’agit évidemment pas de faire nôtre les méthodes des sciences dites exactes pour qui la « vérité terrain » est la confirmation de l’hypothèse énoncée, voire la condition nécessaire à ce que l’on puisse tester cette dernière, par exemple en étalonnant correctement ses modèles [16]. Rien de cela ici, ce serait d’ailleurs bien présomptueux que de vouloir, en sciences humaines et sociales, atteindre la vérité… réduire l’hypothèse de départ à une solution unique, voire chercher à la modéliser. Aller sur son terrain, c’est donc aller à la rencontre d’une énigme, se donner les moyens de la saisir, de se l’approprier et de mettre en place une méthodologie adaptée pour tenter d’y répondre.

15Le terrain est donc d’abord un lieu, lieu d’investigation, lieu de rencontre. Il convient de préciser d’emblée ce que l’on entend par là : quel est ce lieu, comment est-il défini, délimité, identifié ; quelle est cette rencontre, comment se fait-elle, comment la fait-on passer d’une dimension personnelle à une posture scientifique ?

16Le terrain est un lieu, un lieu défini par une question de recherche, délimité et identifié par les contours, pas nécessairement définitifs, de cette dernière. Elle conditionne en outre bien souvent sa territorialité et sa spatialité, et il y a autant d’espèces d’espaces en la matière qu’il y a de questions. Les articles de ce dossier en sont une illustration : l’espace d’investigation est marqué par l’importance des frontières ; il est un espace sexué ; il est identifié par un paysage ; il est une donnée « naturelle » construite. Le terrain est aussi un lieu en ce sens où il s’agit d’une portion d’espace terrestre où la distance est supposée nulle, à tout le moins une donnée négligeable, un critère non pertinent d’appréciation et d’analyse.

17En se déplaçant sur le terrain, c’est d’ailleurs, en partie, ce que recherche le chercheur : susciter la rencontre avec l’ailleurs, l’autre et l’objet de recherche par la (supposée) proximité ainsi créée. Jean-Pierre Olivier de Sardan évoque lui [17], entre autres éléments constitutifs de sa définition des pratiques et finalités de ces pratiques de terrain, l’imprégnation du chercheur que permet l’observation participante et que seule cette abolition des distances permet. Reste qu’il convient sans doute de préciser comment l’imprégnation du chercheur nourrit sa recherche, sa réflexion, son analyse ; reste aussi que la définition de ce qu’est une posture participante, fût-elle limitée à l’observation, ne va pas de soi. Nous ne « participons » jamais totalement : et si nous ne sommes pas dupes, nos interlocuteurs le sont encore moins que nous. Ainsi, au-delà de la rencontre et du plaisir de la rencontre, au-delà du goût de la découverte par l’expérimentation sensible, que l’on suppose ici essentielle, on reste un chercheur parce que, justement, on sait où et quand (ré)introduire une certaine forme de… distance. Se pose alors la question de la place qui doit être celle du chercheur, ou plutôt la place que le chercheur doit donner à sa propre présence dans l’enquête de terrain et dans le traitement qu’il en fera après-coup : le passage par l’ego-histoire/géographie/sociologie… n’est-il pas la meilleure façon de préciser sa position pour clarifier sa posture et éclairer ainsi ce qui a pu être mis au jour et clarifier, assumer pour mieux les traiter, les éventuels biais qu’une telle visibilité du chercheur peut introduire dans la production du savoir et de ses analyses.

18Si aller à la rencontre de l’autre et de l’ailleurs est bien être sur le terrain, s’il est nécessaire que cette présence soit connue et cernée, cela ne suffit pas à définir scientifiquement ce qu’est le travail de terrain. Il est des disciplines qui ont plus réfléchi que d’autres à ce que signifiait être sur le terrain et effectuer un travail de terrain, comme l’ethnologie, l’anthropologie, la sociologie… voire la géographie – même si la revendication récurrente d’être une « science de terrain » ne s’est pas systématiquement accompagnée d’une réflexion théorique sur la signification de cette dernière ni sur ses implications méthodologiques : l’histoire, telle que la voit Guillaume Blanc, n’est pas complètement isolée. La littérature est abondante, à ce propos, et je me permets d’y renvoyer le lecteur. Je tiens par contre à développer ici quelques remarques, en ayant en perspective les attendus et finalités d’une enquête de terrain, sur les liens entre contraintes du travail de terrain, mise en place d’une méthodologie d’investigation adaptée, et conduite et apports des enquêtes orales, car c’est là qu’il diffère vraiment des autres formes d’investigation scientifique, comme la recherche documentaire, la constitution de données statistiques ou le travail sur archives – et ce, même s’il est nécessaire de se déplacer pour y avoir accès…

19Le travail sur le terrain pose en fait, à mon avis, un problème méthodologique central, qui est aussi un problème d’organisation de la recherche : corrélativement au déplacement dans l’espace qu’il implique, il s’accompagne (presque) toujours d’une contrainte temporelle. Le « terrain », entendu comme le moment de l’enquête sur le terrain, est de ce fait souvent synonyme de « réductible à la mission du chercheur ». Cette dimension temporelle n’est pas sans importance et doit être perçue à plusieurs échelles : celle de la place du terrain dans l’économie générale du travail de recherche ; celle de la mission dans son ensemble ; celle de la réduction des opportunités de rencontre et de la longueur des entretiens. Elle impose que l’on associe, en un même lieu et dans le même temps, observations, enquêtes, réactions à l’enquête et analyses, ce qui n’est pas toujours aisé… et ce qui implique, mais qui en douterait, une solide préparation en amont.

20En précisant ce télescopage entre déplacement, temporalité et échéancier, enquête et analyse, on peut tenter de répondre à ceux qui s’interrogent sur la (les ?) particularité(s) de l’enquête de terrain par rapport à l’enquête en général et au travail critique, naturellement critique, qui est celui de n’importe quel chercheur face à son objet d’étude et à ses sources. L’observation, par exemple, associe dans un même ensemble identification de faits, sans doute partiellement biaisés par notre regard [18], de questions de recherche, de sources, d’éléments de réponse et d’hypothèses qu’il convient de traiter conjointement. L’enquête orale sur le terrain est un moment clé du travail de recherche, un moment de collecte de l’information, de constitution de la source et, en même temps et – indissociablement –, un moment d’analyse. La quasi-certitude de l’impossible répétition de l’enquête impose en effet que tout soit mis en œuvre pour tenter de s’assurer qu’elle soit la plus complète possible. Pour ce faire, l’analyse des réponses, l’analyse, « en direct » du dis- cours qui nous est proposé, est la condition première de la réussite de l’entretien sans laquelle aucun travail ultérieur ne sera possible – ou pertinent.

21L’ensemble de ce dossier permet donc de cerner ce que sont les enjeux d’une réflexion sur une pratique scientifique discutée, le terrain. Alors que les questions qui sont soulevées ne sont pas propres ni à une discipline, l’histoire, ni à un continent, l’Afrique, l’ambition de ces quelques lignes était de tenter de les remettre en perspective et d’attirer l’attention, au-delà des effets de contexte, sur ce qui me semblaient être des éléments structuraux. Elles complètent moins les articles de ce dossier, qui offrent d’amples perspectives de réflexion en eux-mêmes, qu’elles tentent d’apporter des éléments de réponse – ou de relance – aux débats qui avaient accompagnés leur présentation en séminaire. Elles sont en quelque sorte alimentées par une pratique observative participante au sein de l’École doctorale d’histoire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.


Date de mise en ligne : 24/09/2012

https://doi.org/10.3917/hyp.111.0075