Une autre forme d'« apothéose infâme »
Médias et public face à la célébrité criminelle (années 1930-1950)
- Par Nicolas Picard
Pages 145 à 155
Citer cet article
- PICARD, Nicolas,
- Picard, Nicolas.
- Picard, N.
https://doi.org/10.3917/hyp.111.0145
Citer cet article
- Picard, N.
- Picard, Nicolas.
- PICARD, Nicolas,
https://doi.org/10.3917/hyp.111.0145
Notes
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[*]
Doctorant en histoire à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il prépare une thèse sur la peine de mort en France au xxe siècle, sous la direction de Dominique Kalifa et Olivier Wieviorka.
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[1]
Journal officiel de la République française. Débats parlementaires, Assemblée nationale, 1954, p. 5637.
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[2]
« Abolir la peine de mort. Le débat parlementaire de 1908 », Cahier Jaurès, 2 (1992), p. 24.
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[3]
Lacenaire avait ainsi orchestré son procès de manière à accéder à une célébrité exceptionnelle et le pouvoir aurait demandé à la Gazette des Tribunaux de modifier le récit d’exécution afin de faire croire à sa lâcheté. Voir A.-E. Demartini, L’Affaire Lacenaire, Paris, 2001.
-
[4]
D. Kalifa, L’Encre et le Sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Paris, 1995, p. 216 et suiv.
-
[5]
F. Chauvaud, « La confusion des sexes : l’assassinat de madame Suzanne, déserteur de la Grande Guerre », dans Figures de femmes criminelles de l’Antiquité à nos jours, L. Cadiet, F. Chauvaud, C. Gauvard, P. Schmitt-Pantel et M. Tsikounas dir., Paris, 2010, p. 68.
-
[6]
Frédéric Chauvaud, qui a réalisé une histoire sensible de la cour d’assises jusqu’au début des années 1930, ne s’attarde pas sur la présence des photographes, bien qu’ils soient déjà présents aux audiences. Il semble que les discours sur leur prolifération sont légèrement postérieurs. Voir F. Chauvaud, La Chair du prétoire, Rennes, 2010.
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[7]
Éditorial, « Protection sociale », Détective, n° 9, 27 décembre 1928, p. 2.
-
[8]
F. Chauvaud, « Les figures du monstre dans le seconde moitié du xixe siècle », Ethnologie française, 21/3 (1991), p. 243-253.
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[9]
Par exemple : « Saint Lazare eut dans ses murs des héroïnes célèbres comme Mme Steinheil, Thérèse Humbert, Mme Bessarabo, Mme Hanau et tant d’autres. […] [La Petite Roquette] abrite la grande vedette du jour : Violette Nozières, la détenue 2569 », S. Risser, « La vie de Violette Nozières en prison. La détenue 2569 », Police Magazine, n° 148, 24 septembre 1933, p. 12.
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[10]
M. Perrot, « L’Affaire Troppmann », L’Histoire, 30 (1981), p. 28-37.
-
[11]
M. Aymé, « Incestes », Marianne, 24 octobre 1934, p. 8.
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[12]
F. Chauvaud, « Les figures du monstre… », art. cité, p. 247-248.
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[13]
Éditorial, « La vedette », Détective, n° 263, 9 novembre 1933, p. 2.
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[14]
S. Risser, « La vie de Violette Nozières… », art. cité ; H. Danjou, « Le journal de Violette Nozière », Détective, n° 309, 27 septembre 1934, p. 7-9.
-
[15]
G. Ravon, « En courant », Le Figaro, 5 décembre 1954, p. 1.
-
[16]
R. Lindon, « La télévision à l’audience ? », Recueil Dalloz et Sirey, 14 (1985), p. 82.
-
[17]
G. London, Les Grands Procès de l’année 1934, Paris, 1935, p. 136.
-
[18]
P. Artois, « Violette la “perverse ” », Police Magazine, n° 146, 10 septembre 1933, p. 12.
-
[19]
E. Quinche, « Violette Nozière se défend sans succès devant le jury », Le Petit Parisien, 11 octobre 1934, p. 4.
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[20]
Collectif Maurice Florence, Archives de l’infamie, Paris, 2009, p. 23.
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[21]
Détective, n° 540, 2 mars 1939, p. 1.
-
[22]
D. Kalifa, L’Encre et le sang…, op. cit., p. 275 et suiv.
-
[23]
E. Quinche, « Violette Nozière se défend… », art. cité.
-
[24]
J. Farran, « Le monde entier est venu à Digne demander compte du massacre de Lurs », Paris Match, n° 296, 27 novembre 1954, p. 20.
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[25]
A. Breton et al., Violette Nozières, Bruxelles, 1933.
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[26]
G. Oubert et M. Roussel, La Monstrueuse Affaire Weidmann, Paris, 1939, p. 185.
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[27]
P. Bénard, « Le procès de Violette Nozière », Marianne, 17 octobre 1934, p. 9.
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[28]
S. Risser, « La vie de Violette Nozières… », art. cité.
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[29]
Voir par exemple les lettres du dossier Quinault (en 1950), Archives nationales, 4AG/669, 37 PM 50.
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[30]
« Certains même ont prétendu que [la peine de mort] était nuisible, parce qu’elle encourageait au crime, […] en poussant les malfaiteurs, par esprit de gloriole, à braver l’échafaud ». P. Bouzat, Traité théorique et pratique de droit pénal, Paris, 1951, p. 266.
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[31]
J. Créteuil, « La superstition chez les malfaiteurs », Police Magazine, n° 372, 9 janvier 1938, p. 6-7.
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[32]
Cf. notamment sur ce point le parallèle effectué entre saints et stars, et l’usage des reliques, dans J.-C. Schmitt, Les Saints et les Stars. Le texte hagiographique dans la culture populaire, Paris, 1983.
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[33]
A. Ancel, « L’interrogatoire de Petiot a pris fin », Le Parisien libéré, 22 mars 1946, p. 2.
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[34]
S. Yvon, Les Amoureux des criminelles, Paris, 1939.
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[35]
G. London, Les Grands Procès de l’année 1939, Paris, 1940, p. 26.
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[36]
S. Risser, « La vie de Violette Nozières… », art. cité.
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[37]
Éditorial, Voilà, n° 131, 23 septembre 1933, p. 2.
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[38]
« Michel Watrin deux fois condamné à mort va se marier… », Le Parisien libéré, 24 juin 1950, p. 5.
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[39]
L. Dornain, « Je m’accuse ! », Détective, n° 145, 6 août 1931, p. 11.
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[40]
E. Taïeb, La Guillotine au secret. Les exécutions publiques en France, 1870-1939, Paris, 2011, chap. 1.
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[41]
Et plus encore avec l’essor de la presse magazine. Détective et Voilà avaient notamment un service photographique commun. Voir C. Maisonneuve, Détective, le grand hebdomadaire des faits divers de 1928 à 1940, mémoire de l’Institut français de presse, 1974, p. 55.
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[42]
Collectif Maurice Florence, Archives de l’infamie, op. cit., p. 23.
1Le 1er décembre 1954, une loi est votée sans grands débats, pour interdire, sauf exceptions, tout enregistrement photographique, radiophonique et audiovisuel en cours d’assises. Pour justifier ce vote, le député Albert Matton déclare :
La justice doit être rendue dans une indispensable atmosphère de respect et de sérénité. Nous estimons également condamnable le caractère spectaculaire donné à certains procès où l’accusé, qui répond de crimes répugnants, fait figure de vedette ou de personnage extraordinaire [1].
3À la crainte de voir la justice sombrer dans le spectaculaire, voire le ridicule, s’ajoute ici la hantise fort ancienne de l’héroïsation des criminels, susceptible à la fois d’exciter la vanité de ces derniers et de corrompre le sens moral des honnêtes gens. Une trop grande publicité trahirait l’exemplarité du châtiment : pourtant partisan de la peine de mort, Barrès n’en critiquait pas moins l’« apothéose infâme » que représentait l’exécution publique [2]. Présents depuis le début du xixe siècle [3], exacerbés durant la Belle Époque, ces reproches sont consubstantiels à l’essor du fait-divers, jugé « criminogène » [4]. L’entre-deux-guerres voit la naissance de nouveaux journaux « qui donnent des affaires jugées un traitement inédit : photographies de cour d’assises, portraits visuels d’avocats et de criminel(le)s, montage et assemblage des différentes phases d’une Belle Affaire » [5], tandis que des nuées de photographes semblent s’abattre sur les audiences [6], ravivant une continuelle préoccupation à laquelle cherche à répondre la loi de 1954.
4Cependant, les journalistes se sont toujours défendus de participer à la glorification des criminels, se retranchant derrière des buts nobles, comme ceux énoncés par le premier grand hebdomadaire de faits divers, Détective, lancé en 1928 :
Pour combattre le criminel, il faut le connaître, et connaître aussi les moyens de le dénicher. […] Instruire le public, assurer sa protection, combattre préventivement le mal, tel est le but que Détective poursuivra sans relâche [7].
6De l’information de qualité, donc, et aucune place – du moins en apparence – pour une fascination malsaine, encore moins une célébration des malfaiteurs, bien que le but soit aussi « de distraire, de passionner ». Ces honorables dispositions ne tiennent qu’un temps. Certes, dans la plupart des cas, passée une éphémère citation dans les journaux, les criminels « ordinaires » retombent bien vite dans l’anonymat. Mais l’emballement autour de certaines affaires propulse sur le devant de la scène médiatique, outre quelques membres de la pègre, des figures de « monstres », tels que leur image s’est formée à partir de la fin du xixe siècle [8]. Plusieurs grands noms ressortent sur la période courant des années 1930 aux années 1950, au premier rang desquels les sœurs Papin, Violette Nozières, Weidmann, Petiot et Dominici. Ils sont accompagnés de figures aujourd’hui oubliées, comme Sarret, qui dissolvait le corps de ses victimes dans des bains d’acide ou le tueur de taxis Michel Watrin. Tous ces criminels voient leur notoriété se développer dans la presse magazine et quotidienne et deviennent explicitement des vedettes [9]. Les accusations portées par les moralistes contre la presse et la crainte de l’héroïsation des criminels s’en trouvent-elles pour autant justifiées ?
7En fait, les attitudes et les sentiments suscités par les médias vis-à-vis des criminels se nouent à chaque fois de manière complexe, contradictoire et souvent inconsciente. Si certaines figures bénéficient d’un éclairage exceptionnel, les discours tenus à leur égard restent ambivalents. Quant aux lecteurs, leurs réactions se dispersent en une multitude d’émotions et de pratiques, dont quelques-unes, bien que minoritaires, préoccupent ceux qui fustigent l’influence néfaste exercée par les criminels célèbres.
Des « monstres » dont la personnalité fascine
8Incontestablement, le crime fait vendre. On sait notamment le rôle qu’a joué l’affaire Troppmann en 1870 dans l’essor de la presse populaire [10]. Les affaires les plus marquantes se traduisent par une présence continue dans les grands journaux, ainsi que par l’édition de numéros spéciaux et de suppléments. L’intérêt est constamment réactivé par les grandes étapes judiciaires que sont l’enquête, l’arrestation, le procès, et le cas échéant, l’exécution. Signe d’exceptionnalité, elles reçoivent une audience internationale, et contaminent aussi la presse magazine : l’affaire Nozières est ainsi évoquée dans Marianne, « hebdomadaire illustré de la vie littéraire » [11]. En 1954, Paris Match consacre deux Unes au procès Dominici, avec des photographies présentant le vieux patriarche sous toutes les coutures. Ce qui fait le succès ou non d’une affaire reste difficile à discerner : le contexte médiatique, le nombre de victimes, l’horreur du crime, les rebondissements de l’enquête et de l’arrestation jouent un rôle, sans pour autant épuiser les explications. La personnalité du criminel importe également : celle-ci doit présenter les caractères du « monstre moral », cruel, sans remords, indifférent aux tourments de ses victimes. Plus encore, elle doit étonner : « le “monstre ” doit surprendre, dévoiler des faits dont on ne soupçonnait pas l’existence » [12].
9En effet, au contraire des faits divers « ordinaires », où tous les protagonistes bénéficient d’un égal intérêt, et où l’intrigue importe plus que les acteurs, l’accent est mis dans les grandes affaires sur la figure d’un criminel, dont le caractère exceptionnel le placerait d’emblée au cœur des attentions :
Ce désir fervent d’oubli, il est impossible à l’accusé de le formuler lorsqu’il domine trop l’affaire et que sa personnalité en dessine d’un trait ineffaçable les contours. Alors, il lui faut se montrer tel qu’il est : de partout il est vu ; rien n’échappe de ses gestes, de ses mots, de ses moindres aspects ; il est le centre du procès ; une lumière semble le baigner et l’entourer seul, projetant autour de lui une zone de pénombre qui va noyer les complices [13].
11L’intérêt se porte non seulement sur le volet judiciaire et policier de son histoire, mais également sur l’ensemble de sa vie, jusque dans ses aspects les plus intimes : ce sont par exemple la grand-mère et les amis d’enfance de Violette Nozières que l’on va interroger dans leur village, ou son journal, écrit en prison, dont on publie des extraits [14]. Mieux encore, sentant tout le profit que l’on pourrait en faire, un éditeur aurait proposé à Dominici sept millions de francs pour la publication de ses mémoires, ce qui amène les journalistes à déplorer la course incessante au « sensationnel », où « le condamné à mort fait prime » [15]. Le caractère somme toute très banal de la plupart de ces vies criminelles n’arrête pas la presse, qui joue précisément du contraste entre l’apparence calme de ces existences et la monstruosité du crime commis afin de susciter l’épouvante et l’édification des lecteurs.
12À cette intrusion dans leurs vies, à la pression médiatique, perçue physiquement par l’éblouissement des flashes de magnésium, les accusés se plient avec plus ou moins de bonheur. Un Petiot ou un Dominici semblent particulièrement à l’aise face aux photographes, comme face au public des assises, régalant l’assemblée de leurs bons mots. Ces attitudes, si elles semblent faire les délices des journalistes, alimentent cependant le soupçon selon lequel la presse apporterait aux criminels une reconnaissance dont ceux-ci jouiraient indûment, adoptant des comportements de vedettes frivoles et vaniteuses. Mais pour quelques-uns se prêtant au jeu médiatique, combien d’autres, comme le rapporte Raymond Lindon, sont « obsédés par le souci d’éviter que [leur] photographie paraisse dans le journal », et restent tétanisés sur le banc des accusés [16] ?
13Si la façon dont le criminel se comporte face aux médias joue un rôle dans le dispositif d’édification de la célébrité, cela n’est cependant pas déterminant, l’écriture journalistique parvenant souvent à pallier les défaillances de personnalités finalement trop ternes pour être véritablement intéressantes. Des chroniqueurs évoquent leur déception au moment où ils peuvent enfin voir par eux-mêmes le « monstre » supposé. Geo London s’écrie ainsi devant Violette Nozières : « Comme elle fut décevante devant ses juges, cette atroce héroïne d’un des crimes qui ont fait couler le plus d’encre, soulevé le plus de passions, excité le plus de curiosités ! » [17]. Plus que la personnalité même du criminel, ce sont bien les discours le mettant en scène qui le positionnent comme objet de scandale.
Des discours ambivalents
14De prime abord, il semble difficile d’accuser la presse de procéder à une valorisation du criminel. Le registre du monstrueux est amplement utilisé. Un magazine énonce ainsi : « Il est vrai que Violette Nozières déroute les plus fins psychologues. Le monstre !… La perverse !… L’odieuse criminelle ! On a cherché en vain des mots pour la caractériser » [18]. Mais la monstruosité n’exclut pas une certaine grandeur, et il s’agit aussi de démythifier la personne mise en cause en restituant ses aspects les plus lamentables, depuis ses intonations jusqu’à son aspect physique et ses attitudes : elle est ainsi désignée comme un contre-modèle absolu. Le Petit Parisien note par exemple l’échec des ridicules efforts de la jeune parricide pour apitoyer son public :
[Elle] choisit cette minute précise pour avoir une crise de nerfs. […] Les spectateurs, si pénible que ce soit à dire, restent sans pitié. On flaire, en effet, la mise en scène, le « chiqué ». Cette inhumaine créature ne parvient à émouvoir personne [19] !
16Violette subit par ailleurs une humiliante inquisition sur ses douteuses amours : au-delà du crime proprement dit, c’est tout un mode de vie qui est jugé et condamné. La figure du criminel célèbre, en particulier quand il s’agit d’une femme, sert ainsi de support à la réaffirmation d’un consensus social autour de valeurs et de normes.
17Ces ressorts de condamnation explicite et de stigmatisation morale ne parviennent cependant pas à supplanter complètement un autre type de discours, souvent concomitant, plus ambigu. On a pu remarquer « la parenté de ces récits avec ceux qui exaltent les héros et les saints […] : ici et là, il s’agit d’élever la singularité d’une vie aux dimensions du Vrai, de chercher dans les épisodes d’une biographie ou les postures d’un corps une leçon essentielle » [20]. La mise en lumière se fait à grand renfort de formules superlatives : Weidmann est par exemple décrit comme « le plus grand assassin du siècle » [21]. Les « monstres » se voient volontiers comparés à leurs illustres prédécesseurs et sont à leur tour posés en références pour leurs successeurs. L’invocation de ces grandes figures marque l’inscription des nouveaux venus dans la mémoire populaire collective, et consacre leur transformation en produits de la « culture du crime » [22]. Dans le même temps, les descriptions physiques ainsi que certaines photographies sèment le trouble : le charisme des accusés est mis en scène à la manière des acteurs. La relation de l’entrée de Violette Nozières lors de son procès pourrait être tirée d’un film :
Grande, jolie, vêtue d’un manteau et d’un chapeau noirs tout neufs, elle cherche, d’ailleurs vainement, à dissimuler le bas de son visage derrière ses revers de fourrure. […] L’aile du chapeau étend sur le front une ombre légère.[…] Tant de jeunesse, tant de charme et tant de vilenie ! On reste stupéfait [23].
19Dans un genre différent, Paris Match écrit à propos de Dominici :
Il était prodigieusement présent. Cela n’avait rien à voir avec le mystère ou la gravité du crime qui lui était reproché. Il ne lui devait pas son attrait. Ce n’était même pas parce qu’il était célèbre qu’il était fascinant [24].
21La promotion des images de criminels beaux, mystérieux ou charismatiques alimente une fascination, souvent qualifiée de malsaine.
22Plus encore, l’imaginaire du « criminel héroïque » inauguré par Lacenaire conserve une certaine influence. Il est renouvelé et transformé dans les années 1930 par les surréalistes qui prennent la défense successivement des sœurs Papin puis de Violette Nozières. Le crime des sœurs Papin, qui ont massacré leurs patronnes, leur arrachant les yeux, est présenté comme un acte de révolte contre la domination bourgeoise. Les surréalistes publient en faveur de Violette Nozières une brochure et l’applaudissent comme une héroïne ayant eu le courage de briser le cadre oppresseur et hypocrite de la famille traditionnelle [25]. Le criminel, la criminelle célèbre surtout, sert donc de support à des discours de subversion de l’ordre social, la majeure partie de la presse jugeant cependant sévèrement l’attitude de ces écrivains « amoralistes ».
Sentiments et pratiques vis-à-vis des criminels célèbres
23Face aux représentations des criminels dont ils sont abreuvés, les lecteurs réagissent par des sentiments et des pratiques allant d’un attrait passionné à une curiosité passagère teintée d’indignation ou d’amusement. La réaction la plus commune est celle de l’intérêt pour un événement et des personnages qui sortent de l’ordinaire. La célébrité des criminels pousse ainsi à la production et à la consommation de textes et d’images procédant d’une logique de mystère/dévoilement et susceptibles d’étancher les besoins des consommateurs, qu’il s’agisse d’un sincère souhait de compréhension ou d’un plaisir voyeuriste, ces détails permettant d’expérimenter mentalement des situations de vie inconnues ou nouvelles.
24L’intérêt suscité dépasse parfois la simple consommation de textes : nombreux sont ceux qui souhaitent voir de leurs propres yeux les lieux et les individus impliqués. Lors de l’arrestation de Weidmann en 1937, une foule importante est très vite présente sur les lieux des crimes. De même à Lurs, le bord de route où Dominici est présumé avoir assassiné la famille Drummond devient un « lieu de pèlerinage » pour les touristes. Cela excite des intérêts mercantiles autour de « reliques » : des acquéreurs se seraient précipités pour acheter la maison de Weidmann [26], comme on s’était arraché la cuisinière dans laquelle Landru avait enfourné les corps de ses victimes. La foule se déplace également lors des procès, y compris pour des personnalités assez secondaires. Faute de place dans la salle, une partie n’hésite pas à rester des heures dans les couloirs et sur les marches du palais dans l’espoir de pouvoir accéder à l’audience. Le soir du verdict de mort de Violette Nozières, un journaliste rapporte ainsi :
Avec la vitesse du télégraphe, la nouvelle atteignit la foule qui s’était massée sur le boulevard, devant les grilles. Elle y provoqua le remous qu’au théâtre produisent les dénouements. Une femme jeune et fardée entra dans la lumière d’un café proche, commanda une consommation et confia à la caissière : Je ne voulais pas rentrer chez moi avant de savoir ce qu’elle avait pris [27].
26Les journalistes stigmatisent ces foules d’audience au comportement grossier, soupçonnées de céder à de bas instincts carnassiers.
27Ces discours s’inscrivent dans un cadre plus général de délégitimation culturelle de publics féminin ou populaire qui seraient avant tout dominés par leurs émotions plus que par la raison. Il n’en reste pas moins que pour un grand nombre de personnes, l’intérêt pour ces affaires se double en effet d’un sentiment d’indignation, de colère, voire de haine viscérale pour le criminel ; sentiment que l’on cherche dès lors à exprimer publiquement. Les foules de badauds aux abords des reconstitutions ou des procès peuvent s’avérer périlleuses, l’intention étant de parvenir à insulter le « monstre » et, si possible, de pouvoir le menacer physiquement. Le risque de lynchage est une préoccupation constante des autorités. De manière décalée, la colère se traduit aussi en dérision et en ironie, notamment à travers des chansons cruelles, comme celle, intitulée Violette a-t-elle été violée ?, reprise devant les murs mêmes de la prison où se trouve la jeune parricide [28]. Cette haine et cette colère se manifestent jusque dans les lettres reçues à la présidence pour applaudir une exécution ou dénoncer une grâce jugée scandaleuse [29].
28Cependant, parallèlement à la fascination manifestée dans les discours médiatiques, une attirance ambiguë s’exprime à l’égard des grands assassins. Les condamnés à mort sont réputés être tenus en honneur chez les détenus, grands et petits délinquants, tant par le sens commun que par certains criminologues [30]. Une scène du film Nous sommes tous des assassins, sorti en 1952, montre comment un détenu préfère braver l’interdiction de regarder le passage d’un de ces « aristocrates du crime » et être puni de corvée, un article de Police Magazine signale que les malfaiteurs se procurent les reliques de suppliciés pour s’en servir de porte-bonheur… [31] Nul doute que ces descriptions sont en grande partie liées aux topoï littéraires concevant la « communauté » criminelle comme une contre-société disposant de ses propres valeurs et héros. On ne peut cependant exclure qu’elles reposent sur des sentiments réels et des pratiques fétichistes que l’on retrouve dans tout phénomène de célébrité [32]. Ces pratiques dépassent d’ailleurs le seul cadre de la « contre-société » criminelle : que penser de ces femmes se précipitant pour tremper leurs mouchoirs dans le sang de l’assassin Weidmann après son exécution, ou de cet individu louche qui, lors d’un « entracte » aux assises, « se glisse dans le box pour humer, à la place encore chaude, l’odeur de l’assassin » Petiot [33] ?
29La jeunesse, la beauté et l’élégance de Violette ont beaucoup fait pour lui assurer la sympathie des surréalistes et, de l’héroïsation à l’érotisation, le pas est dans bien des cas allègrement franchi. L’enclitophilie – c’est-à-dire l’attirance sexuelle éprouvée pour les criminels – n’est certes pas un phénomène récent, mais un ouvrage paru en 1939 contribue à la mettre en lumière [34]. Certains criminels, hommes ou femmes, et ce d’autant plus s’ils sont jeunes, beaux et célèbres, reçoivent en effet de nombreuses attentions. Geo London ironise sur les Weidmann girls qui assistent au retentissant procès de l’assassin, et « se sentent enclines, à travers leur épouvante, et peut-être même à travers leur dégoût, à une secrète admiration pour le “tueur ” ! », concluant : « Il doit certainement avoir du sex-appeal ! » [35]. Violette Nozières est aussi représentée croulant sous les offrandes :
Presque chaque jour, le concierge de la Petite Roquette reçoit pour sa célèbre pensionnaire quelque cadeau : des fruits de choix, notamment des fruits exotiques que la prisonnière prise de façon particulière [36].
31Elle est désignée, sur le modèle des concours de beauté qui se développent à l’époque, comme la « reine du crime » [37]. Michel Watrin, condamné à mort, épouse quelques jours avant son exécution une jeune fille avec laquelle il correspond ; son mariage fait l’objet d’articles dans la presse [38]. Le criminel est ainsi identifié à une sorte de héros rebelle, dont la vie aventureuse ressemble à celles que l’on peut voir au cinéma, et à qui on peut présenter des signes de dévotion dans l’espoir d’être distingué parmi les admirateurs.
32Un autre sentiment affleure parfois vis-à-vis des grands criminels : la pitié. Les années 1930 à 1950 ne sont pas caractérisées par de grandes mobilisations en faveur de la grâce de condamnés à mort, si l’on excepte les cas « politiques ». Pour autant, le discours de pitié n’est pas inexistant : il se retrouve dans le récit que les journalistes font de l’enfance de certains criminels, ainsi, après 1945, que dans quelques exemples d’éditoriaux ou de courriers de lecteurs portés par le nouvel esprit pénal d’après-guerre, plus enclin à l’indulgence et à la compréhension, et dont les idées se diffusent lentement dans la société. Il est cependant rare de cerner les traces des pratiques liées à ce sentiment, qui se manifestent d’abord par des courriers aux journaux, au président de la République, et par des prières. Ce ne sont qu’avec les affaires Fesch et Chessman à la fin des années 1950 que s’affirment d’autres gestes annonçant l’ère des mobilisations militantes.
33Si elle n’est pas neuve, l’inquiétude liée à l’héroïsation des criminels se nourrit des années 1930 aux années 1950 de discours et de pratiques, montrant, qu’au-delà de l’horreur, les monstres suscitent une étrange fascination. Le désir d’accéder à la célébrité, qui motiverait de fausses revendications de crimes [39], est soupçonné d’entraîner certaines personnalités fragiles sur une pente dangereuse. Dans un contexte de concurrence croissante entre publicité journalistique et publicité légale de l’exercice judiciaire [40], deux décisions politiques témoignent de ces préoccupations : la fin des exécutions publiques en 1939 et la suppression des enregistrements d’images et de son dans les salles d’audience en 1954. Il s’agit là de signes de défiance vis-à-vis d’un système médiatique dont on considère qu’il a tendance, sur le fond comme dans la forme [41], à traiter les grands criminels en vedettes, distillant une confusion au sujet de ces « icônes du mal », « dont on ne sait s’il faut s’en inspirer, s’en écarter ou les placer bien au-dessus de soi » [42]. En effet, aspirés dans le phénomène médiatique de la célébrité, ces criminels deviennent alors le support de représentations multiples, susceptibles d’être réemployées dans les productions de la culture populaire et demeurant de manière ambiguë dans la mémoire collective.