Article de revue

Une histoire du genre est-elle possible ?

Éléments de conclusion

Pages 343 à 348

Citer cet article


  • Schmitt, P.
(2005). Une histoire du genre est-elle possible ? Éléments de conclusion. Hypothèses, 8(1), 343-348. https://doi.org/10.3917/hyp.041.0343.

  • Schmitt, Pauline.
« Une histoire du genre est-elle possible ? : Éléments de conclusion ». Hypothèses, 2005/1 8, 2005. p.343-348. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hypotheses-2005-1-page-343?lang=fr.

  • SCHMITT, Pauline,
2005. Une histoire du genre est-elle possible ? Éléments de conclusion. Hypothèses, 2005/1 8, p.343-348. DOI : 10.3917/hyp.041.0343. URL : https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2005-1-page-343?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hyp.041.0343


Notes

  • [1]
    Professeure à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
  • [2]
    L. Capdevila et alii, Le Genre face aux mutations. Masculin et féminin du Moyen Âge à nos jours. Rennes, 2003.
  • [3]
    É. Fassin, « Le genre aux États-Unis », dans C. Bard, C. Baudelot et J. Mossuz-Lavau, Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoir, Paris, 2004.
  • [4]
    F. Thébaud, « Genre et histoire », dans C. Bard…, op…cit. p. 59.
  • [5]
    M. Riot Sarcey, « Genre et pouvoir », dans C. Bardop. cit., p. 20.
  • [6]
    É. Fassin, art. cité.
  • [7]
    J. Butler, Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity, New York, 1990.
  • [8]
    Un antagonisme entre un féminisme qui se définit principalement par la lutte contre la pornographie et la prostitution, et qui critique la domination par la sexualité : la sexualité n’est autre chose que le pouvoir dans sa forme sexuée. Et un féminisme qui refuse de définir entièrement la sexualité par la violence : la sexualité n’est pas seulement au principe de l’oppression, c’est aussi un principe de libération. Voir l’article d’Éric Fassin cité ci-dessus.

1Cette journée d’études qui vient clore une étape du séminaire sur le genre mis en place à l’université Paris I en septembre 2001 et organisé par Isabelle Brian, Didier Lett, Violaine Sebillotte et Geneviève Verdo, a bien montré les problèmes posés aujourd’hui encore par l’usage de la notion de « genre » dans les travaux historiques. Elle a permis de souligner à la fois les spécificités de chacune des quatre périodes historiques et les continuités thématiques. Elle a dessiné une palette très colorée et très diversifiée des situations possibles entre l’Antiquité et l’âge contemporain. Je vais regrouper les apports des communications et des discussions autour de trois axes : les sources, les contextes culturels, les thèmes, avant de revenir sur les problèmes soulevés par l’histoire du genre.

2Les sources. On entend parfois dire que pour faire l’histoire du genre, « il n’y a pas de sources ». Cette journée a au contraire insisté sur la multiplicité et la variété des sources mais en même temps sur la difficulté de leur exploitation. Les documents existent dans tous les domaines : textes écrits, images, vestiges de la culture matérielle, ils ont souvent déjà été exploités, il faut patiemment les ré-interroger dans la perspective d’une étude des relations entre le masculin et le féminin en histoire, « les lire à rebrousse-poil ». La moisson est alors abondante, comme en témoignent quelques-uns des exemples qui ont été rappelés dans ces pages. Les sources notariales de l’époque moderne retracent le travail des femmes en regard de celui des hommes dans des domaines réputés masculins comme ceux des libraires-imprimeurs. L’anthroponymie médiévale permet d’étudier les noms d’usage des femmes et fait entrer ainsi la catégorie du genre comme un des paramètres essentiels de la définition de l’identité sociale. Les cartulaires, en faisant la liste des biens donnés par les femmes à l’Eglise, dès le haut Moyen Âge, invitent à lire en terme de complémentarité la place des femmes dans la transmission des patrimoines. De la figure de la captive blanche à la culture du tango en Argentine, de l’impossible quête archéologique du gynécée à la représentation d’une femme entre panier à laine et fuseau, attributs que les peintres de vases grecs donnent aux prostituées, les sources abondent, et les recherches les plus récentes ont su les exploiter de façon très neuve.

3Selon les époques et les cultures toutefois, une différence importante a été bien soulignée : les sources directement écrites et produites par des femmes sont parfois totalement inexistantes, et la plupart du temps moins nombreuses que celles émanant des hommes. La construction du genre est donc, dès le témoignage de la pratique la plus banale, fortement dissymétrique. Nous le savons, mais nous l’oublions parfois dans le feu de nos synthèses !

4L’usage de sources non spécifiques à l’histoire du genre montre déjà clairement que la réflexion sur ce domaine de l’histoire n’est jamais coupée de toute autre forme d’étude historique (économique, sociale, culturelle, religieuse, politique). Mais il y a plus. Les sources utilisent souvent une mise en scène où le genre occupe le premier plan pour parler de tout autre chose et en particulier mettre en question le pouvoir politique. Ainsi, en déconstruisant le niveau narratif des Annales de Tacite, apparaît derrière le discours sur le genre – illustré en particulier par la figure d’Agrippine – une critique du pouvoir des empereurs Claude et Néron. Ces empereurs ne remplissent pas leur tâche masculine, ils ne maîtrisent pas Agrippine. Le discours des genres est alors le miroir du discours du pouvoir.

5Cette analyse faite par Thomas Späth pour un texte fameux de l’Antiquité romaine peut certainement être étendue à d’autres textes et d’autres époques. Elle rejoint d’une certaine manière la démarche de Nicole Loraux qui a étudié le genre dans son rapport au discours politique dans les cités grecques et les remarques générales de méthode de Michèle Riot Sarcey sur lesquelles je vais revenir. L’utilisation des sources nous mène déjà au vif du sujet, la construction du genre est part entière de l’analyse historique.

6C’est dans un tout autre contexte historique et à propos d’un autre thème, celui de la sexualité, que Sylvie Chaperon, qui rappelle le lien entre l’invention de l’homosexualité et l’instauration de la norme hétérosexuelle au début du xxe siècle, montre l’évolution et la transformation des pratiques sociales des gays et des lesbiennes encadrant fortement un discours médical qui ne fut jamais autonome.

7Les contextes culturels. Les époques produisent bien évidemment la diversité. Mais est apparue aussi la récurrence de certains thèmes. J’en retiendrai un : les larmes qui changent de sexe. À l’époque moderne, on vient de le voir, les hommes pleurent beaucoup ; au xixe siècle ce sont les femmes. Or un tel changement a déjà fait l’objet de discours au cours des siècles. Les textes grecs présentent les héros de l’Iliade secoués de sanglots amers, et dans la cité grecque classique ce sont les femmes que l’on voit pleurer. Une lecture sur la longue durée et des comparaisons seraient intéressantes pour voir à quoi répond la reprise de tels thèmes. Elle correspond peut-être à l’évolution de la conception de l’homme, du héros au citoyen, mais elle est sans doute aussi en rapport avec la manière dont nous, historien(ne)s, nous utilisons la problématique du changement.

8D’autres similitudes, moins ponctuelles, peuvent être repérées. Parmi elles, le parallèle fait entre la formation ou le renforcement d’un pouvoir politique et la plus grande différenciation entre les sexes. Cela semble avoir été le cas au xvie siècle, puis au xixe siècle et un texte célèbre de Varron, cité par saint Augustin dans La cité de Dieu, place de façon concomitante la suppression du droit de vote des femmes, l’institution du mariage et la mise en place du pouvoir royal, au temps mythique du roi athénien Cécrops.

9Le genre est une construction sociale et culturelle instable, en perpétuel renouvellement, sensible à tout changement social, économique, culturel, politique. Dans Le genre face aux mutations [2], les auteurs soulignent, ce que l’on voit bien aussi dans ce recueil, que toute mutation de la société s’accompagne d’un ajustement du genre, c’est-à-dire d’un polissage des stéréotypes du masculin/féminin, d’une variation des identités sexuelles, d’un changement dans les relations hommes/femmes, d’une adaptation des imaginaires sociaux. Les constructions du genre sont datées. On peut ainsi récuser, exemples à l’appui, la pente trop facile du « rien ne change dans le domaine du genre ». Mais ces ajustements et adaptations se font sur fond de permanences : un système bipolaire qui a structuré les sociétés y compris en période de crise d’une part, des rapports de pouvoir entre hommes et femmes d’autre part. Ainsi les changements décrits prennent toute leur place et leur sens dans les pratiques et l’imaginaire d’une période, mais les éléments de structure de ces constructions peuvent être récurrents.

10Les thèmes. Toutes les présentations rappellent le nombre et la diversité des thèmes traditionnels qui, une fois revisités par l’histoire du genre, ouvrent de nouvelles perspectives de recherches. L’inventaire est infini. Ici ce sont, dans le désordre, le corps, la sainteté, le pouvoir, la parenté, la pauvreté, le patrimoine, l’altérité… Dans chaque cas, la problématique du genre ouvre sur d’autres aspects de ces thèmes, voire modifie plus ou moins radicalement l’analyse historique que l’on en a fait. Elle augmente ainsi la matière historique, et cet enrichissement profite à tous les domaines.

11Les problèmes. La lenteur de l’adoption de la notion de « genre » dans l’écriture de l’histoire en France a été soulignée. En lisant les nombreux livres collectifs récents consacrés à l’histoire du genre, on pourrait de plus avoir l’impression que l’histoire ancienne est la parente pauvre de cette démarche : tous ces recueils commencent en effet sempiternellement au Moyen Âge ! Mais les acquis des recherches depuis quinze ans sur le genre dans l’Antiquité dans des domaines et sur des thèmes parfois moins exploités dans d’autres périodes de l’histoire nous rassurent. D’une manière globale en histoire, l’adoption de la notion de genre présupposait une évolution dans la façon de penser les rapports entre les sexes dans la société contemporaine. Elle était plus difficile à admettre dans les années 1980 qu’aujourd’hui. « Les termes du savoir ont changé parce que la société elle-même a bougé. Les questions de genre ont conquis leur place dans l’espace public, en particulier depuis la parité » [3], remarque Éric Fassin.

12Un certain flou continue à régner (et peut-être n’est-ce pas si épouvantable…) entre les catégories (singulier/pluriel) du genre et des genres : les genres en tant que catégories sexuées, le genre en tant que construction culturelle de la division des sexes et en tant qu’expression des relations de domination entre les sexes. En citant Françoise Thébaud, on peut en effet rappeler que « l’étude historique des rapports de sexe et de la construction des identités sexuées n’est pas équivalente à une réflexion sur le genre au singulier qui déplace l’accent des parties (les hommes et les femmes) vers le principe de partition et conduit à l’analyse des enjeux de signification de la division entre masculin et féminin » [4]. Il y a en arrière fond un débat entre les historiennes et historiens qui pensent que le genre est un outil pour analyser l’organisation sociale de la différence des sexes et celles et ceux qui ajoutent que le genre est un concept pour penser la domination hommes/femmes. Je cite ici Michèle Riot-Sarcey : « Si la résistance des disciplines se focalise sur le mot “genre”, c’est, me semble-t-il, pour éviter le questionnement critique d’une apparence, celle d’une invariante complémentarité entre le masculin et le féminin. Certes il ne s’agit pas d’inventer une guerre des sexes, inintelligible dans une vision ordinaire des conflits. Il s’agit d’analyser un système social où l’antagonisme de sexes se révèle fondateur des dispositifs hiérarchiques des sociétés, ce qui suppose de penser historiquement les enjeux de pouvoir à l’œuvre dans les pratiques de domination des hommes sur les femmes. » [5] Le débat se poursuit dans les publications actuelles.

13Le troisième point d’achoppement que j’ai relevé a trait aux rapports compliqués qu’entretiennent les études sur la sexualité et celles sur le genre. La problématisation de la notion de genre comme construction culturelle a semblé faire plonger le sexe du côté de la nature. On a assisté à un double mouvement de dénaturalisation du genre et de naturalisation du sexe [6]. Or, comme des études désormais classiques le montrent, rien de moins naturel que le sexe [7] ! Derrière ces études académiques pointe un réel antagonisme au sein du féminisme, voire une guerre des sexualités. [8]

14Cette journée a prouvé une fois encore (si besoin était) la vitalité d’un domaine des recherches en histoire qui, en dépit de sa relative jeunesse (quarante ans environ, l’enfance…, si on le compare aux autres champs classiques de l’histoire) a su renouveler ses questionnements, peut-être parce qu’il reste, plus que d’autres domaines historiques, adossé au mouvement social. N’en déplaise à certains, au CNRS et ailleurs, qui considèrent encore ce domaine de recherches comme peu fréquentable, je trouve cela plutôt réconfortant.

15Des expressions comme « la différence des sexes » ou « masculin/féminin » apparaissent sans doute maintenant comme des expressions datées, comme autant d’étapes de l’historiographie de l’histoire des femmes. Il n’est pas interdit toutefois de les considérer avec affection, tout simplement parce que nous les avons utilisées, même si on nous démontre aujourd’hui à quel point elles étaient insuffisantes : la notion de différence aurait ainsi un caractère intemporel et légitimerait le rapport inégal entre les sexes. Je ne suis pas sûre que l’on ne puisse pas penser ensemble la différence et la hiérarchie… La désuétude dans laquelle sont tombées si vite ces expressions nous rappelle en tout cas qu’il faut être attentive et attentif à ce que la notion de « genre », dont on a bien vu toutes les facettes parfois difficilement conciliables, conserve sa valeur heuristique et militante à la fois, et ne soit pas utilisée comme un fourre-tout, un cache-poussière, voire un cache-sexe !


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/hyp.041.0343