Le tremblement de terre de Bordeaux du 10 août 1759 vu par un compagnon vitrier
- Par Grégory Quenet
Pages 39 à 46
Citer cet article
- QUENET, Grégory,
- Quenet, Grégory.
- Quenet, G.
https://doi.org/10.3917/hyp.991.0039
Citer cet article
- Quenet, G.
- Quenet, Grégory.
- QUENET, Grégory,
https://doi.org/10.3917/hyp.991.0039
Notes
-
[*]
Prépare actuellement une thèse sous la direction de Daniel Roche (Université Paris I), Les tremblements de terre en France au XVIIIe siècle.
-
[1]
J.-L. Ménétra, Journal de ma vie, présenté par Daniel Roche, Paris, 1982 ; rééd., Paris, 1998.
-
[2]
V. Jamerey-Duval, Mémoires, enfance et éducation d’un paysan au XVIIIe siècle, présentées par Jean-Marie Goulemot Paris, 1981 ; A. Fillon, Louis Simon, étaminier (1741-1820), dans son village du Haut-Maine au Siècle des Lumières, thèse, 2 vol., Le Mans, 1983.
-
[3]
D. Roche, op. cit., 1982, p. 19-20.
-
[4]
Les conventions d’édition choisies par Daniel Roche ont été respectées. Cf. D. Roche, op. cit., 1982, p. 6. Dans la suite de l’article, nous citerons, à l’appui de notre argumentation, des expressions de ce texte identifiées par des guillemets.
-
[5]
D. Roche, op. cit., 1982, p. 365.
-
[6]
S. Briffaud, Naissance d’un paysage. La montagne pyrénéenne à la croisée des regards. XVIe-XIXe siècles, Toulouse, 1994.
-
[7]
M. Foisil, Le sire de Gouberville, Un gentilhomme normand au XVIe siècle, Paris, 1981, p. 74-87 ; J. Peret, « Climat et mentalités en Haut-Poitou, XVIIe-XVIIIe siècles », Actes du 102e Congrès national des sociétés savantes, Limoges 1977, Section d’histoire moderne et contemporaine, Paris, 1978, t. 1, p. 51-65.
-
[8]
G. Quenet, Les tremblements de terre en France au XVIIIe siècle, Mémoire de dea sous la direction de Daniel Roche, Université Paris I, 1995.
-
[9]
Les tremblements de terre en France, J. Lambert dir., Orléans, 1997, p. 90-93 ; Mille ans de séismes en France. Catalogue d’épicentres. Paramètres et références, J. Lambert et A. Levret-Albaret dir., Nantes, 1996, p. 51-52.
-
[10]
L’échelle msk est une échelle d’intensité macrosismique c’est-à-dire qui estime l’intensité d’une secousse à partir des effets sur les hommes et les bâtiments, et qui a été élaborée en 1964 par les sismologues Medvedev, Sponheuer et Karnik, à partir d’une compilation des échelles macrosismiques les plus utilisées. Elle est utilisée en France et dans la plupart des pays européens pour exprimer l’intensité car elle est adaptée aux régions de faible sismicité. Comportant 12 degrés, il ne faut pas la confondre avec la magnitude, introduite par Richter, et qui quantifie la puissance d’un tremblement de terre, représentative de l’énergie rayonnée au foyer sous forme d’ondes sismiques.
-
[11]
L’ordre du récit laisse supposer qu’il était toujours à Bordeaux et, de toute façon, au moins dans la région proche.
-
[12]
D. Roche, Histoire des choses banales, Paris, 1997, p. 128 et p. 133.
-
[13]
Communication de Daniel Roche, le 15/11/95, dans son séminaire « Espace et société ».
-
[14]
D. Roche, op. cit., 1982, p. 310.
-
[15]
N. Zemon Davis, « La règle à l’envers », dans Society and Culture in Early Modern France, Stanford, 1975, trad. fr. Les cultures du peuple, Paris, 1979, p. 159-209.
-
[16]
R. Darnton, « Une révolte d’ouvriers : le grand massacre des chats de la rue Saint-Séverin », dans Le grand massacre des chats, Paris, 1985, p. 75-100.
-
[17]
D. Roche, « Ménétra et Simon : autobiographies et ruptures de la conscience sociale », dans Les Républicains des Lettres, Paris, 1988, p. 371-388, p. 380.
-
[18]
D. Roche, ibid., p. 380.
-
[19]
D. Roche, La France des Lumières, Paris, 1993, p. 53.
-
[20]
Dans le cadre d’un contrat entre l’ipsn et l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine (cnrs).
1Dans le cadre de cette matinée de l’École doctorale sur la catastrophe, nous avons choisi d’étudier le tremblement de terre de Bordeaux du 10 août 1759. Ce séisme, pour lequel nous disposons de sources nombreuses, serait une bonne occasion de présenter la complexité de la géographie sismique de la France car, avec un épicentre localisé dans l’Entre-Deux-Mers, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Bordeaux, c’est un des rares foyers sismiques en région bordelaise. Il peut donc sembler étonnant, alors qu’il est tout à fait représentatif d’un pays de faible sismicité comme la France : les tensions mettent longtemps à s’accumuler dans le sol et les secousses ont donc une période de retour très large, de plusieurs centaines d’années, ce qui rend possible les séismes dans des zones considérées habituellement comme a-sismiques, même s’ils sont moins probables.
2Notre propos sera cependant différent, en se centrant sur le récit qu’en fait un compagnon vitrier, Jacques-Louis Ménétra, dans son Journal. Ce récit est à plusieurs titres mystérieux, et il permet de réfléchir sur la signification des tremblements de terre et de la catastrophe dans la société d’Ancien Régime. Après une présentation générale montrant ces aspects mystérieux, nous analyserons la signification de cet épisode, pour finir sur la manière dont Jacques-Louis Ménétra s’est approprié certaines représentations de la catastrophe au XVIIIe siècle.
Un récit mystérieux
3Le Journal de ma vie de Jacques-Louis Ménétra, édité par Daniel Roche [1], est bien connu des modernistes, tant ce texte est exceptionnel à bien des égards. Si l’histoire du texte, qui se trouve à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, n’a pu être reconstituée, il constitue en tout cas une des rares autobiographies populaires conservées pour la France de Louis XV [2]. Jacques-Louis Ménétra est né en 1738 à Paris, d’un père maître vitrier ; après une enfance parisienne, il quitte Paris le 29 mars 1757 pour faire son tour de France de compagnon vitrier. L’épisode analysé ici se situe pendant son passage à Bordeaux à l’été 1759 [3]. Quant au manuscrit, sa rédaction a commencé en 1764, de façon discontinue, et il a sans doute été recopié, mis en forme et terminé quand la Révolution s’achève.
Je restai à Bordeaux aux environs de trois mois où arriva un tremblement de terre Il était environ de dix heures du soir qu’une secousse me poussa tout à coup sur mon bourgeois et une autre secousse fit qu’il retomba sur moi C’était un bruit épouvantable tout le monde criait tout se brisait Le père et la mère étaient au lit et appelaient à toute force leur fils il s’appelait Bordas Lorsque nous montâmes non sans crainte que la maison ne vienne à tomber malgré la frayeur je ne pus m’empêcher de m’éclater de rire de voir l’homme et la femme dans la ruelle du lit par terre et tout nus La femmes par-dessus l’homme et montrant un maître fessier car ils étaient tous deux très puissants Nous les relevâmes et fûmes courir toute la nuit les champs l’on ne voyait qu’hommes et femmes avec des draps sur le corps qui représentaient ces tableaux où l’on voit le jugement dernier La frayeur avec le jour se dissipa et cela donna aux prêtres bien des sottises à entendre car il y a aussi bien des idiots (ici) que dans tous les autres pays.
5La présence de ce récit de tremblement de terre est étonnante par rapport au reste du Journal dans lequel la perception de la nature occupe une place réduite. En effet, si « l’ébauche d’une perception de la nature ou de la variété des campagnes et des villes apparaît dans certains passages […] Ménétra, homme des villes, ne perçoit que la nature policée, aménagée, complice » [5]. Il ne décrit pas la nature pour elle-même, et celle-ci apparaît le plus souvent dans l’économie du récit, comme obstacle ou lieu favorable à une action (les bois, refuges des voleurs par exemple). Ce récit ne relève donc pas du sentiment du paysage, utilitaire ou esthétique, qui commence à se répandre en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle [6]. Les observations sur les saisons et les jours sont, elles aussi, très rares – moins de dix occurrences – essentiellement quand le temps gêne ou facilite le voyage. Ceci le distingue très nettement des livres de raison et des annotations de registres paroissiaux, dans lesquels les notations de tremblements de terre s’inscrivent dans une attention quotidienne aux cycles du temps, caractéristique des vieilles civilisations rurales [7]. Ce texte n’obéit donc pas aux principales motivations des récits de tremblements de terre du XVIIIe siècle [8].
6Le caractère extraordinaire de cet événement pourrait peut-être expliquer cette curiosité, d’autant plus que ce séisme de 1759 est exceptionnel par son intensité [9]. Il est estimé aujourd’hui à VII-VIII sur l’échelle msk [10], ce qui en fait un séisme relativement fort à l’échelle de la France, un des huit séismes majeurs du XVIIIe siècle. Les dégâts matériels sont importants avec de nombreuses chutes de pierres (à Bordeaux, celles-ci tombent des maisons, plusieurs cheminées sont renversées) et des édifices gravement endommagés (crevasses et fissures très menaçantes à l’église Notre-Dame de Bordeaux, à celle de Carignan, de La Grave d’Ambarès, de Cadarsac, Arveyres…). Pourtant, Ménétra n’esquisse aucune description ou bilan des effets de la secousse, ne rapporte même aucun de ces dommages, alors qu’il ne peut les ignorer puisqu’il est à Bordeaux. Le reste du texte montre qu’il ne s’intéresse pas aux tremblements de terre en tant que tels. Il ne rapporte pas celui qui a eu lieu à Bordeaux six jours plus tard, le 16 août 1759 à 19h00 [11], ni la secousse qui a touché Paris le 18 février 1756 entre 7 et 8 heures du matin, d’une faible intensité mais qui a donné lieu à une littérature abondante. Il ne fait non plus aucun rapprochement avec le tremblement de terre de Lisbonne du 1er novembre 1755, souvent mentionné dans les autres récits bordelais. L’écriture a posteriori permettait pourtant facilement de tels rapprochements.
7La présence de ce récit ne s’explique donc ni par un intérêt plus large pour la nature, ni par un étonnement devant un certain type de phénomènes naturels. Jacques-Louis Ménétra a pourtant choisi, plusieurs années après cet événement, de le rapporter dans son autobiographie : il est nécessaire d’analyser précisément le texte pour comprendre la signification de cet épisode.
La rupture introduite par le tremblement de terre
8La signification de ce récit est donnée par la rupture créée par l’irruption du tremblement de terre et l’opposition entre l’ordre et le désordre. Cette opposition structure tout le texte et présente un caractère quasi systématique, tant elle est déclinée dans ses différentes modalités.
9La première rupture est spatiale car l’espace de la ville est ébranlé à toutes les échelles : l’ensemble de la ville, que ses habitants quittent ; les maisons, d’où la «crainte que la maison ne vienne à tomber » ; l’intérieur des maisons où « tout se brisait » et l’intérieur des pièces, avec la chambre du père et de la mère où ceux-ci ne sont plus sur le lit mais en dessous. À l’espace structuré et rationalisé de la ville, enclos de murailles et divisé en habitations, en pièces définies par leur fonction, s’oppose l’espace sans limite et sans hiérarchie de la campagne, « les champs » dans lesquels Ménétra et ses bourgeois vont courir.
10La deuxième rupture est sociale. Les comportements n’obéissent plus à aucune règle, dominés par la « frayeur », et Ménétra dit : nous « fûmes courir toute la nuit les champs ». La hiérarchie entre le maître et le compagnon, le « bourgeois » et le jeune Ménétra, est renversée quand le second tombe sur le premier et vice versa. En se retrouvant par terre et tout nus, le père et la mère sont ridiculisés devant le compagnon. Dans le domaine sexuel et corporel, le plan des représentations est bouleversé quand la femme surmonte le mari, de même que l’ordre des interdits puisqu’il s’agit d’une position sexuelle interdite et jugée contre nature par l’Église. Enfin, l’ordre des apparences qui fixe les conditions sociales est détruit, par la nudité du père et de la mère, par la demi nudité des habitants qui laissent place à une foule indistincte où se mêlent conditions et sexes, « hommes et femmes », dans une commune frayeur.
11La dernière rupture est temporelle. L’irruption du tremblement de terre introduit une discontinuité, par l’opposition entre la répétition du quotidien (« Je restai à Bordeaux aux environs de trois mois ») et le moment d’exception qu’est la catastrophe (« où arriva un tremblement de terre »). S’opposent aussi le jour et la nuit car les secousses surviennent « environ de dix heures du soir », tandis que « la frayeur avec le jour se dissipa ». Le sens symbolique de cette opposition est fort, car au XVIIIe siècle la nuit est le temps du désordre aussi bien dans le discours des policiers que des clercs : à la ville, c’est l’heure des voleurs et de la criminalité ; à la campagne, c’est le temps des assemblées illicites et des pèlerinages nocturnes combattus par l’Église [12]. À l’activité réglée du sommeil s’oppose la course sans but dans les champs, qui libère les corps. Le temps du travail, la journée, est remplacé par le temps des activités interdites et suspectes, la nuit. La notation temporelle va dans ce sens car le récit de l’épisode de Bordeaux donne une heure approximative, sans la compléter par les renseignements temporels plus généraux qui devraient l’accompagner (l’année, le mois et le jour). Cette utilisation du temps des montres est exceptionnelle dans le Journal de ma vie, qui ne contient que vingt occurrences, généralement très larges [13] (en situant par exemple un événement le matin). Rappelons aussi que ce récit a été écrit au moins cinq ans après l’épisode lui-même. L’heure donnée renforce le thème de l’opposition entre le contrôle social et le désordre, car la nuit tombe à peu près vers 22 heures au début du mois d’août, ce qui montre l’opposition entre le temps du jour et celui de la nuit et a peut-être permis à Ménétra de se souvenir de l’heure à plusieurs années de distance.
12Cette série d’oppositions montre comment chez Ménétra le tremblement de terre obéit à la figure de la catastrophe – définie dans l’introduction de cette séance de l’École doctorale – privilégiant systématiquement la signification culturelle et sociale plutôt que la description des effets. Il est difficile de ne pas croire au caractère construit de ce texte, tant les séries d’oppositions sont systématiques et structurent tout le texte. Même si les caractéristiques du séisme rendent tout à fait plausibles les épisodes rapportés par Ménétra, l’écriture à l’œuvre dans le Journal de ma vie légitime cette hypothèse car « ce qui compte dans le récit de Ménétra, c’est moins la vraisemblance des détails que la signification de l’ensemble » [14] et la vantardise dans le récit des épisodes vécus. En tout cas, ce récit est bien le résultat d’un tri, d’une sélection dans ce qui s’est passé cette nuit-là. La signification de cet épisode est éclaircie, mais pas les raisons pour lesquelles il a été rapporté et ses relations avec le reste du texte, ce qui révèle en fait plusieurs déplacements.
La catastrophe, la communauté et l’écart
13En apparence, le texte de Jacques-Louis Ménétra obéit à l’archétype de la catastrophe et à une figure traditionnelle du tremblement de terre, car l’opposition entre l’ordre et le désordre est récurrente. En réalité, et de façon plus ou moins masquée, plusieurs déplacements sont à l’œuvre.
14Le premier déplacement se manifeste dans la contagion de la catastrophe par une figure carnavalesque. La rupture introduite par le tremblement de terre signifie une discontinuité, mais qui ne menace pas l’ordre culturel et social au point de rendre un retour à la normale impossible. Ce récit est donc une variation sur l’opposition entre le temps réglé du quotidien et la rupture de la fête, entre le contrôle social et la libération festive, ce qui explique le ton nullement tragique ou catastrophiste et l’allure de farce. La libération festive est à rapporter à la culture et à la sociabilité des compagnons et des groupes de jeunesse [15]. La moquerie envers le couple marié, dans lequel les rôles sont renversés, rappelle, avec l’humiliation du mari et les allusions sexuelles, l’activité des groupes de jeunesse. Chargés de se moquer de tous les écarts envers les règles, ils se moquent souvent des maris trompés. Ces groupes jouent aussi un rôle fondamental dans la libération festive, dont les excès ont été longtemps tolérés car elle régulait le fonctionnement de la société. Il n’est donc pas étonnant de retrouver une telle lecture du rapport entre l’ordre et le désordre chez un compagnon âgé de 21 ans au moment du tremblement de terre de Bordeaux, et encore célibataire.
15Le second déplacement, permis par le premier, consiste à mettre ce récit au service d’une critique sociale déguisée. En effet, cette confrontation des âges se double d’une critique des hiérarchies sociales fondées par le travail, avec les moqueries envers le maître et sa famille, qui rappellent que Ménétra a été un apprenti déluré qui s’est heurté à plusieurs reprises à l’autorité professionnelle. Le rôle de l’humour est essentiel dans cette contestation et dans ce texte, qui est une farce car, comme l’a bien montré Robert Darnton avec Le grand massacre des chats [16], la contestation des maîtres par les compagnons se joue souvent sur un plan symbolique et humoristique. Cependant l’humour n’a pas forcément pour but d’aller plus loin dans la contestation que ne le permettent les limites de l’ordre social, il joue aussi le même rôle régulateur que la libération festive. Par l’écriture de ce texte, Ménétra fait preuve d’une maîtrise certaine de codes traditionnels, qu’il peut ensuite réutiliser en les détournant de leur signification originelle.
16Le troisième déplacement réside dans le détachement par rapport à l’unanimisme de la peur et des réactions faisant des catastrophes naturelles des objets de la volonté divine. Le compagnon ne reprend à son compte aucune des rares allusions religieuses de l’épisode de Bordeaux (les « draps sur le corps qui représentaient ces tableaux où l’on voit le jugement dernier »), voire s’en moque et prend ses distances (les « sottises » racontées au prêtre comportent sans doute des interprétations providentialistes). Ménétra se moque des superstitions et des préjugés de ses contemporains, sans pour autant ici attribuer ce défaut à la manipulation du clergé, comme il le fait ailleurs ; ce texte oppose plutôt les prêtres aux « sottises » qui sont racontées, ce qui dénoterait une évolution de l’attitude cléricale face aux catastrophes naturelles. La frayeur de Ménétra ne dure que le temps du séisme, à cause de risques évidents, et ne repose donc sur aucune interprétation des causes du phénomène, à la différence de ceux qui redoutent la colère divine et vont parler aux prêtres le lendemain. La transformation de ce séisme en farce est peut-être aussi le signe d’un détachement par rapport à une certaine interprétation magico-religieuse des catastrophes naturelles, à la lumière de la peur de la mort et du Jugement dernier. Ménétra s’est pleinement approprié les catastrophes naturelles, indépendamment du discours religieux, en les naturalisant complètement.
17Nous comprenons mieux maintenant la place de cet épisode dans un récit qui rapporte peu d’événements extérieurs et qui valorise la période de la jeunesse par rapport à celle de l’âge mûr et de l’âge stabilisé (ces deux périodes représentent moins de cent feuillets sur les trois cent trente de l’autobiographie [17]). Le tremblement de terre de Bordeaux est à la fois une « farce » que l’on prend plaisir à raconter et un moment de la formation de la conscience sociale du jeune compagnon. Cette conscience se libère peu à peu de ses maîtres, ce qui aboutira à en faire un maître indépendant par rapport aux corporations de métier, mais de façon plus profonde ce compagnon est aussi en rupture avec la conscience sociale de son temps et de son milieu. Daniel Roche a montré comment cette rupture est une des leçons finales de ce texte, à partir du pacte autobiographique qui le fonde, « l’affirmation de l’individu, l’articulation d’un destin et de l’histoire » [18].
18Dans cet épisode, le détachement de Ménétra par rapport à l’interprétation providentialiste semble peu partagé, car « l’on ne voyait qu’hommes et femmes avec des draps sur le corps qui représentaient ces tableaux où l’on voit le jugement dernier ». Le problème du rapport entre l’individualité et la collectivité n’est pas propre à ce texte, il concerne de façon générale l’événement sismique. Celui-ci fonde l’unité d’une communauté dans une expérience identique qui appelle une réponse commune, dans la mesure où le signe divin s’adresse à l’ensemble du groupe. Ce détachement de Ménétra par rapport à la communauté est révélateur de sa position sociale à Bordeaux en 1759, celle d’un voyageur de passage dont l’identité sociale se fonde plutôt sur l’appartenance à un groupe qui transcende la ville de Bordeaux, celui des compagnons, mais aussi d’un homme du XVIIIe siècle sur la voie de l’acculturation. Voici donc la seconde raison de la place de ce récit dans le Journal de ma vie, être une étape de l’affirmation progressive d’une identité sociale originale. Il montre aussi que cette originalité ne s’accompagne pas d’une rupture totale, car elle s’appuie sur un fonds culturel et une sociabilité, ceux des compagnons et des groupes de jeunesse.
19À travers ce texte, se dégage à la fois la complexité de la figure des catastrophes et leur originalité. Cette figure est particulièrement riche dans une société traditionnelle qui « se conçoit organiquement comme une société stable et fixe où chacun doit être à sa place » [19]. Ce récit montre aussi comment la catastrophe a un pouvoir fédérateur d’autant plus fort qu’elle est aussi l’occasion de manifester sa différence. En ce sens, l’exemple de ce compagnon vitrier montre que la rupture avec l’unanimisme de la période précédente dans le rapport à la nature, ne concerne pas que les élites.
20Cette lecture du récit de Jacques-Louis Ménétra montre que le tremblement de terre est une figure de l’espace social, et ne peut être réduite à une relation de causalité simple entre la réalité des faits et l’ordre des représentations. La charge symbolique de la catastrophe ouvre la possibilité de différentes formes d’appropriation, voire d’utilisation par les différents acteurs. L’originalité des tremblements de terre tient à ce qu’ils participent à la fois du concret et de l’abstrait ; d’un côté, les dégâts et la frayeur, de l’autre, la rareté du phénomène et le filtre des textes le rapportant.
21Enfin, cette étude propose une complémentarité possible entre l’approche naturaliste et l’approche en termes de représentations de la catastrophe, qui se sont longtemps opposées, tant la seconde gardait une perspective anthropocentrique, sans s’attacher à une reconstitution fine des faits. L’historien des représentations peut aider à reconstituer les phénomènes du passé en mettant à jour les représentations et enjeux qui sous-tendent le texte. Dans le cas du tremblement de terre de Bordeaux, l’enjeu est minime car les sources disponibles sont très nombreuses, mais il en serait tout à fait autrement si le récit de Ménétra était la seule source retrouvée et qu’il fallait en déduire les caractéristiques du séisme. Notre travail de collaboration avec l’Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire sur la sismicité historique de la France, engagé depuis deux ans [20], obéit à ces nouvelles exigences et traduit de nouveaux besoins d’interdisciplinarité.