Ouvrage collectif sous la direction de Sami Biasoni, Encyclopédie des euphémismes contemporains et autres manipulations militantes de la langue Cerf, septembre 2025, 312 p., 22€
- Par Gregor Tacite
Pages 115 à 116
Citer cet article
- TACITE, Gregor,
- Tacite, Gregor.
- Tacite, G.
https://doi.org/10.3917/huma.350.0115
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- Tacite, Gregor.
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https://doi.org/10.3917/huma.350.0115
1 Fort de son Statistiquement correct publié en 2023, Sami Biasoni poursuit son œuvre de dynamitage des prurits d’expression du moment qui affectent les consciences. Après les chiffres, c’est donc au tour des mots de passer sous les fourches caudines d’une quarantaine de contributeurs, parmi lesquels Éliette Abécassis, Ferghane Azihari, Chantal Delsol, Pierre-André Taguieff ou encore Pierre-Henri Tavoillot, qui livrent leur décryptage critique d’expressions contemporaines qui envahissent l’espace public et dont la charge idéologique oriente implicitement les débats.
2 Ces mots totem (voilà encore un mot qui aurait pu faire l’objet d’un chapitre !) sont devenus des armes entre les mains des promoteurs du « politiquement correct qui, comme le dit Sami Biasoni dans son propos introductif, préfèrent le confort des conquêtes symboliques langagières aux luttes sociales réelles pour le Bien ». Il est vrai qu’on quitte l’ouvrage sonné de ces arrière-pays, que chacun des items choisis fait défiler en même temps que l’auteur le déconstruit. Car il s’agit bien, au fond, de la déconstruction salutaire d’une déconstruction perverse. Chaque mot obéit à un mécanisme historique, dialectique, précis, et devient, à lui seul, un dispositif idéologique féroce qui impose une lecture du monde que le contributeur décode devant nous.
3 Le choix du format encyclopédique (45 textes courts et autant d’auteurs) accrédite cette impression que certains termes, même simples, à force d’usage orienté, cessent d’être purement descriptifs pour devenir normatifs. Ils distribuent les rôles moraux, assignent des positions, et transforment l’objection en faute.
4 On citera pêle-mêle « démocratie participative », « diversité », « appropriation culturelle », « glottophobie », « masculinité toxique » mais aussi « justice sociale », « roman national » ou encore « vivre-ensemble », « Quartiers » ou « islamophobie », dont Samuel Mayol, à la manœuvre, rappelle qu’en « diabolisant par avance toute critique de l’islam, ce mot tend à museler les débats et à restreindre la liberté d’expression au nom d’un délit aux contours flous et mal définis ».
5 Chaque contributeur, laissé libre de sa démonstration et de ses partis pris, attrape le mot choisi par le bout qu’il veut et mène son propos avec une grande autonomie (et une grande diversité !). À peine est-il contraint par la taille courte de l’article, qui rend la lecture plaisante. Et une fois le livre refermé, lucide sur cette violence faite à la langue, on sent bien (Samuel Biasoni l’annonce en préface) qu’on aurait pu en traquer et en consigner deux fois plus.
6 On peut l’avaler d’une traite. On peut aussi lire quelques définitions et y revenir plus tard. On goûte en esthète les explications qui confortent notre propre conviction. D’une manière générale, le républicain critique sur la tournure que prend le monde y trouvera beaucoup d’eau pour son moulin, à la façon d’un follower qui se délecte des posts de ses amis Facebook qui pensent comme lui. Et c’est ce qui ravit. Mais les angles de traitement tellement différents les uns des autres, comme les points de vue successifs, créent une hétérogénéité de pensée rassurante quant au pluralisme des idées.
7 Finalement, voilà une encyclopédie de combat qui mérite sa place au premier rang de la bibliothèque de l’humaniste moderne ; dans une controverse avec l’un de ces falsificateurs militants du lexique, il faut pouvoir la dégainer vite. La solution y figure.