Un étrange magistrat : E.T.A. Hoffmann 1766-1822
- Par Jean Kriff
Pages 96 à 100
Citer cet article
- KRIFF, Jean,
- Kriff, Jean.
- Kriff, J.
https://doi.org/10.3917/huma.335.0096
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https://doi.org/10.3917/huma.335.0096
Notes
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[1]
Il s’agissait d’un style qu’en France, on peut comparer au style « louis-philippard »
1 « L’Être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie mais il ne serait pas l’Être de l’homme s’il ne portait en soi la folie comme limite de sa liberté »
2 Lacan (Propos sur la causalité psychique, Ecrits, Paris, Seuil, 1966 p.151) e mot « junior » qui a remplacé « fils » est l’assurance de la continuité dans l’ordre et la morale des sociétés bourgeoises. Il arrive que certains héritiers dérapent, mais s’ils sont imaginatifs et géniaux à l’image E.T.A. Hoffmann, leur nom parvient, bien après le terme de leur existence, au monde paradoxal qui avait été leur but.
3 Ernst Theodor Wilhelm Hoffmann naquit le 24 janvier 1776 à Königsberg (Prusse). Son père, pasteur et homme de loi, d’une famille influente de magistrats, quitta le domicile en 1778 pour ne plus revenir. La famille du côté maternel prit alors en charge cet enfant nerveusement maladif et sa mère, une femme angoissée qui par bouffées, se prenait pour la Vierge Marie et tentait de se guérir dans des crises d’épilepsie dont l’une d’elles lui fut fatale. S’il survivait, la voie de l’enfant était tracée. Il serait magistrat, se marierait avec une de ses cousines, aurait des enfants et enrichirait la famille.
4 Son telos en décida autrement car il se fâcha avec la cousine désignée.
5 La postérité, elle, ne rendit hommage qu’à ses 341 romans et nouvelles puisqu’ils inspirèrent 155 romans et pièces de théâtre à des dizaines d’auteurs. Citons Honoré de Balzac avec Gambara, Alexandre Dumas avec La Femme au collier de velours, Théophile Gautier avec La Morte amoureuse et Alfred de Musset avec Fantasio ; une liste loin d’être exhaustive car Le Nez de Gogol, La Métamorphose de Kafka et Le Docteur Mabuse de Fritz Lang sont également issus de son univers fantastique. Son abondant legs littéraire, déchiqueté sans vergogne pendant tout le 19e et le suivant, fut transformé en ballets et en opéras : La Poupée de Nuremberg, Coppelia, Casse-Noisette, La Dame de Pique, Cardillac, Le choix d’une Fiancée et surtout Les Contes d’Hoffmann du prodigieux Offenbach en 1881.
6 Quant à sa musique, soit 73 œuvres dont 13 opéras, ainsi que de magnifiques compositions de musique de chambre et de musique religieuse, elle resta quasiment ignorée jusqu’au 20e siècle.
7 Après avoir terminé ses études juridiques « prussiennes et luthériennes », il se maria en 1802, converti au catholicisme, dans la ville polonaise de Płock (Plotsk), sous mandat prussien, et fut installé assesseur de justice. Son épouse polonaise devint de facto la traductrice de textes juridiques qu’il n’aurait pu comprendre. Mieux encore ! Sous l’emprise de fréquents et violents délires hallucinatoires qui hantaient ses nuits d’écriture, elle vint, jusqu’à sa mort, ange exorciste, tricoter en silence afin de calmer ses peurs.
8 C’est à Iéna, vers1797, que l’on vit se réunir les penseurs les plus représentatifs du premier Romantisme allemand, inspiré par la Révolution française. Ce fut le « Temps des Génies » illustré par Fichte, Goethe, Herder, Schiller et bien d’autres qui méritent leur propre encyclopédie. Ce cercle se dispersa après 1802 au profit du courant idéaliste de Berlin. Hoffmann y rencontra Von Arnim, Brentano, Von Chamisso et Kleist qui le sensibilisèrent à des considérations intellectuelles moins empreintes de rationalisme. En effet, l’occupation de l’Allemagne par les troupes françaises, bien qu’animées par les vertus révolutionnaires, provoquaient chez ces philosophes le désir de trouver une échappatoire différente, face à cette situation. L’étude des Lumières françaises n’empêchait pas les ravages du pays.
9 C’est ainsi qu’un concept nouveau apparut : la Naturphilosophie, cette nature, souvent sans pitié, qui savait engendrer la beauté après le temps de la destruction du grotesque, de la chenille au papillon. La société bourgeoise était à l’image d’un insecte rampant, dépassé, philistin, sans caractère. Il fallait lutter contre cette fermentation lente pour faire éclore la beauté et alors, les cultures disparates de l’Allemagne se ramifieraient en un magnifique destin culturel commun. Hoffmann ne se préoccupait pas de politique mais son métier d’homme de loi le mettait en contact avec l’insupportable société du Biedermeier [1]. C’est armé de son romantisme qu’il la combattrait par le grotesque, l’ironie et la caricature ; loin du monde des fées, il inonderait le quotidien par les sombres parfums du soufre, les murmures de l’au-delà et les sollicitations de l’occulte.
10 Nommé pour un temps à Varsovie mais n’ayant aucune envie de prêter quelque serment que ce fût devant les autorités d’occupation françaises, Hoffmann rejoignit Berlin, ville sous contrôle français, mais au moins allemande. Ce furent lors de ces deux années berlinoises, tirant son ami le diable par la queue, vendant des caricatures et ses vêtements pour se nourrir, qu’il se décida à publier une annonce dans un journal : « Directeur déjà félicité dans établissement musical prestigieux, désirerait être engagé comme animateur dans théâtre sédentaire. Conditions peu exigeantes ».
11 Dans l’attente d’une réponse, il se piqua d’explorer, au plus proche des gens, les disciplines dont il n’avait eu à connaître que juridiquement : médecine, zoologie, psychologie, philosophie, poésie, religion, étymologie, homéopathie, mesmérisme… Et quoi encore ! C’est là que son éveil fantastique prit forme littéraire et qu’il donna naissance à des personnages et des faits, décalés et dérangeants : un matou « inspiré des Lumières », auteur de… de l’influence des trappes à souris sur l’éducation des chatons ? Le son d’un violon, semblable à la voix d’une femme, donnant le chemin de son âme, un compositeur imaginaire, Johannes Kreisler - Hoffmann lui-même, en réalité – à qui il fait signer et éditer ses propres œuvres. En 1838, seize ans après sa mort, elles inspireront Robert Schumann et son émouvant Kreisleriana.
12 A la lecture de son annonce, le Comte Von Soden, écrivain et directeur du théâtre de Bamberg (Bavière catholique) le fit venir à l’essai. Le théâtre était moribond. Hoffmann remplit pendant cinq ans toutes les fonctions possibles : compositeur, chef d’orchestre, directeur de scène, peintre et même chanteur. Diaboliquement inspiré, il remplaça son prénom Wilhelm par Amadeus, « en hommage à Mozart », expliqua-t-il. Mais nous pensons plutôt qu’il répondit à son deuxième prénom Theodor (don de Dieu) par Amadeus en latin (qui aime Dieu).
13 C’était un clin d’œil appuyé vers Rome, ce qui, en Bavière ne pouvait être que positivement ressenti. Pour la population catholique de Bamberg, Hoffmann ne serait ni un Arlequin démoniaque, ni un luthérien. Désormais, il serait E.T.A. Hoffmann. Pour souligner ce changement, il offrit à l’évêché un éblouissant Miserere. On sait que le texte dit : « Effacez mes iniquités ». On n’aurait su mieux dire mais trois ans plus tard, caché sous la bure d’un moine, il sera la personnification de Satan lui-même dans un roman de trois cent pages, Les élixirs du diable, écrit en un mois.
14 Pendant ce séjour bavarois qui se prolongea jusqu’en avril 1813, il composa comme il ne le fera jamais plus, en particulier deux opéras écrits en collaboration avec Von Soden : Le breuvage de l’immortalité puis Aurora, qui ne sera créé à Bamberg qu’après… 182 années. Bizarre destin. En effet, après en avoir écrit, dit-on, 400 mesures en un jour et demi, E.T.A., de crises sentimentales en contretemps divers, termina son œuvre tardivement ; presqu’oubliée, cette œuvre attendit la seconde partie du 20e siècle pour que lui soit donné, à Bamberg même, le faste auquel elle avait droit.
15 La plus grave de ses crises sentimentales fut une passion frénétique pour une de ses élèves, Julia, la nièce du Docteur Marcus, la sommité médicale de Bamberg, âgée de seulement treize ans alors qu’il en avait trente. Dévoré de cette passion amoureuse restée platonique, il écrivit pour elle de nombreuses pièces à l’italienne, brûlantes de textes enflammés, qu’il chantait avec elle. La mère de l’adolescente, consciente de cette situation déséquilibrée, profita d’une courte réduction de flamme et mit fin à cette situation en mariant sa fille en urgence, avec un héritier oisif. Désespéré, désemparé, l’imaginatif Hoffmann quitta Bamberg et regagna la Prusse où, en 1813, toute trace de l’occupation française avait disparu.
16 La « bonne société » de Bamberg l’avait pourtant adopté. Friedrich Speyer, le médecin attaché au tribunal de Bamberg était devenu son ami et dès après le départ précipité de Von Soden, le docteur Friedrich Marcus avait fait nommer à la direction du théâtre une de ses anciennes connaissances. Enfin, il lui fit connaître Carl Friedrich Kunz, illustre mécène franc-maçon, qui édita son premier titre Fantasiestücke in Callots Manier (pièces fantastiques à la manière de Jacques Callot).
17 De retour à Berlin, son ami d’enfance, Gottlieb Von Hippel, lui obtint une charge de juge au tribunal de la Chambre criminelle. Ceci n’interrompit ni sa boulimie d’écriture littéraire ni sa passion pour la musique puisqu’en 1816, fut présentée, à l’Opéra Royal, Ondine, son ultime œuvre lyrique. L’incendie du théâtre interrompit le succès de l’œuvre après quatorze représentations. Dorénavant, Hoffmann ne se consacrerait plus qu’à la littérature et à sa prolifique et très professionnelle critique musicologique.
18 Devenu ami de Ferdinand Koreff, responsable de la chaire de « magnétisme animal » à l’Université de Berlin, E.T.A. fut initié par lui au vocabulaire de la toute nouvelle psychiatrie et des concepts de conscient et de subconscient. Par réflexe, il les identifia immédiatement aux deux faces constitutives des individus, l’une diurne, l’autre nocturne. Le compositeur, mieux que l’écrivain, comprit l’évidente correspondance qui existait entre elles, la musique étant « die inartikulierte Sprache des Herzens » : la langue inarticulée du cœur, cet idiome si étrangement constitué d’éléments insensibles en leur dépouillement : les sons. Il suffit d’écouter Bach pour ressentir ce dont il s’agit ou plus simplement, subir la violence que peut avoir un « point d’arrêt » musical. Hoffmann nota : « Le compositeur doit ressentir le besoin de se “ renier soi-même “ ; le génie se trouve dans la simplicité ». En cette matière, l’expertise n’a pas encore été inventée.
19 Dépouiller ? Comment Mozart aurait-t-il pu écrire une telle musique s’il ne s’était pas débarrassé du sujet « vaudevillesque » d’un Don Giovanni dépravé, séducteur ou impuissant sexuellement ? Le génie entra là où la place était faite. L’évidence musicale nous entraine vers l’au-delà d’où elle nous vient, un lieu où Don Giovanni sait qu’il pourra enfin se confronter à Dieu, quitte à en souffrir, quitte à en mourir.
20 Le 13 novembre 1818, Hoffmann réunit ses amis poètes et philosophes afin de définir les règles de la nouvelle écriture romantique. Il nomma ce nouveau cercle les Frères de Saint-Sérapion en accord avec ce rendez-vous de novembre qui est la Fête de ce saint orthodoxe. Il explicita sa pensée au cours de huit soirées pendant lesquelles il conta 23 histoires, illustrant les règles du nouveau romantisme : mêler l’imaginaire au réel, croire impérieusement aux sujets exploités, travailler avec minutie sur chaque détail mais surtout, ne pas oublier de laisser paraître l’arrière-goût philistin, le mauvais goût bourgeois.
21 Les litres de vin de Bourgogne et de Feuerzangenbowle (un punch à base de vin rouge et de jus de fruits), délectables à s’en rendre fou, animèrent les travaux mais après tout, le romantisme était-il imaginable autrement que dans la folie ? Cette sœur aimante qui savait donner accès à « l’ailleurs fantastique », ce fantastikos grec (« Φάντάστϊχός » : qui donne la faculté d’imaginer).
22 Atteint d’une polynévrite due à l’alcoolisme, Hoffmann mourut à 46 ans, tétraplégique et couvert de plaies, dictant pendant sa longue et douloureuse agonie ses ultimes textes à son épouse. « Le véritable romantisme est celui de Beethoven qui laisse derrière lui tout résidu de mondanité » avait-il écrit. Au matin du 25 juin 1822, il en eut confirmation.
23 Une gloire mise en viager, en quelque sorte.
24 Sur www.youtube.com, on peut entendre les œuvres d’Hoffmann : piano, musique de chambre, musique religieuse, musique symphonique ou d’opéra.