S'abonner
Article de revue

Paul Doumer, La République audacieuse

Pages 34 à 40

Citer cet article


  • Combes, A.
(2022). Paul Doumer, La République audacieuse. Humanisme, 335(2), 34-40. https://doi.org/10.3917/huma.335.0034.

  • Combes, André.
« Paul Doumer, La République audacieuse ». Humanisme, 2022/2 N° 335, 2022. p.34-40. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2022-2-page-34?lang=fr.

  • COMBES, André,
2022. Paul Doumer, La République audacieuse. Humanisme, 2022/2 N° 335, p.34-40. DOI : 10.3917/huma.335.0034. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2022-2-page-34?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.335.0034


Notes

  • [1]
    Amaury Lorin : Paul Doumer - La République audacieuse, 2022, Champ-Vallon, collection Epoques 416 p.

1 Alors que plusieurs biographies ont été consacrées à Gambetta et à Clemenceau, il aura fallu attendre 2022 pour que soit publié un ouvrage d’une telle ampleur sur Paul Doumer, une des personnalités les plus singulières, attachantes et importantes de la Troisième République, aujourd’hui réduit à la portion congrue dans nos manuels scolaires. C’est au cours de son séjour au Vietnam et au vu des réalisations dues à Paul Doumer qu’Amaury Lorin, universitaire et lauréat de prix littéraires, a entrepris des recherches sur ce personnage et rédigé un ouvrage à la fois érudit et d’une lecture agréable et enrichissante. Il passionnera tous ceux qui s’intéressent à la Troisième République. L’itinéraire de Paul Doumer passe par une phase radicale et maçonnique jusqu’à sa nomination comme gouverneur général de l’Indochine puis il rompt avec la Maçonnerie et le Bloc des Gauches. Recentré, il confirme des qualités de bon gestionnaire et de patriote qui vont s’épanouir lors de la première guerre mondiale et dans l’après-guerre, lui permettant d’accéder à magistrature suprême.

2 Doumer, explique l’auteur, se différencie de la plupart des dignitaires républicains de sa génération par ses origines car il est issu, depuis sa naissance en 1857, d’une famille prolétarienne. Son père poseur de rails, qui vit misérablement avec sa compagne à Aurillac, la ligne de chemin de fer étant construite, monte à Paris où il décède tandis que Paul n’a pas un an. Il laisse sa veuve et ses enfants sans ressources. Couturière et femme de ménage, elle peine à nourrir sa famille et se trouve contrainte de placer son fils en apprentissage dans une fabrique de médailles où il travaillera ensuite comme ouvrier graveur. Il est un exemple de ces ouvriers méritants qui au 20e siècle, suivent des cours du soir pour acquérir une culture générale et il réussit à obtenir son baccalauréat, un titre encore très rare, en 1877. Il ne manquera pas de rappeler à ses électeurs qu’il a jadis porté « la cotte et la blouse ».

3 La première étape de son ascension est son mariage civil en 1878 avec Blanche, la fille d’un inspecteur de l’enseignement primaire, avec qui il aura sept enfants et qui lui survivra. Son futur beau-père exige du jeune homme qu’il achève ses études. Une fois licencié en sciences mathématiques, il enseignera cette discipline à Mende puis à Remiremont. Il s’engage dans le mouvement républicain, devient un responsable, à Laon, de la Ligue de l’Enseignement et reçoit l’initiation maçonnique en 1879 à la loge parisienne L’Union Fraternelle, fondée l’année précédente. Il sera passionnément républicain, libre-penseur, anticlérical, patriote comme ceux de la génération de 1870 mais aussi humaniste et d’une conduite morale exemplaire. Ferme radical comme Henri Brisson ou Charles Floquet, il se rattache au courant le plus progressiste des républicains qui se réclame du programme de Belleville et se préoccupe des questions sociales.

4 Le lecteur d’Humanisme, surtout s’il est franc-maçon, sera sensible à la précocité et à l’ardeur de l’engagement de Doumer au sein du Grand Orient ; toujours inscrit à sa loge d’origine, il fait ses premières armes au convent de 1884 en tant que rapporteur de la commission des finances et en 1886, il s’y oppose à une augmentation toujours impopulaire de la capitation. Orateur du convent en 1887, il intervient à propos d’un conflit politique concernant le soutien apporté par un franc-maçon à Andrieux, l’ancien préfet de police, exclu par le Grand Orient. Il rappelle dans ses conclusions que les travaux doivent rester dans une sphère élevée et sereine. Propos qu’il oubliera quand il sera face aux boulangistes.

5 Il est élu au Conseil de l’Ordre pour trois ans en 1888, propose en 1890 la mise à l’étude par les loges de la réforme de l’impôt, du droit à l’assistance, de la production des richesses et de leur redistribution par l’État. Au convent de 1890, il appuie, et avec quelle hargne, la mise en jugement par la Justice maçonnique des dirigeants du mouvement boulangiste : ces « aventuriers » qui ne méritent « aucun pardon, aucune indulgence ». Il réunit une vingtaine de maçons proches de la Place de la République pour fonder la Loge Voltaire, installée le 7 décembre 1890 par le Grand Maître Henri Thulié qui remettra le maillet de vénérable maître à Paul Doumer en présence de Charles Floquet, de l’ancien ministre Edouard Lockroy, et du futur ministre Gustave Mesureur. Le député Edouard Chautemps les rejoint ensuite pour le banquet. Léon Bourgeois qui fera entrer Doumer, Lockroy et Mesureur dans son gouvernement, s’est fait excuser.

6 Il aura été membre et plusieurs fois vénérable d’au moins sept loges : L’Union Fraternelle, Voltaire, La Libre Pensée à Paris, et en province, dans les départements où il est ou sera député et où il devra s’appuyer sur des militants éprouvés : Le Phare Soissonnais et Patrie et Humanité à Soissons, Les Frères du Mont Laonnois à Laon, le Réveil de l’Yonne à Auxerre. A son retour d’Indochine, il s’affilie à la prestigieuse Loge Alsace-Lorraine, fondée par des réfugiés des provinces perdues, où il retrouve Léon Bourgeois. Elle entretient la flamme patriotique et ferraille contre un courant pacifiste, favorable à un rapprochement avec l’Allemagne.

7 Président du Convent en 1892, il appuie la demande d’un député de mise en accusation de deux conseillers de l’ordre ayant voté le budget des cultes, les conduisant à démissionner de cette instance ; fermement laïque mais nullement extrémiste, il s’oppose à un vœu demandant que tout conseiller de l’ordre s’engage à se faire enterrer civilement. Doumer est réélu conseiller de l’ordre en 1892, en deuxième position, pour un second mandat de trois ans durant lequel il se fera plus discret.

8 Amaury Lorin, en observateur avisé de la vie politique de l’époque, situe Doumer dans son environnement et l’accompagne dans sa vie privée et publique. Après avoir quitté l’enseignement et être devenu journaliste, il fonde à Saint-Quentin La Tribune de l’Aisne pour « sonner le clairon de l’avant-garde de l’armée démocratique ». II est élu conseiller municipal en 1884 à Laon, puis maire-adjoint. II y fait installer le tramway, réunissant ainsi la basse et la haute ville, puis il devient député de la circonscription à la faveur d’une élection partielle en 1888. A la Chambre, il présente des rapports sur le projet de loi créant les syndicats de communes, préconise la réforme de la Trésorerie et, aux côtés de Léon Bourgeois, demande à l’État de venir en aide aux coopératives de production. Il ne résistera cependant pas à la vague boulangiste et il est battu aux législatives en 1891. Il retrouve un emploi comme chef de cabinet de son mentor Charles Floquet, ancien dirigeant du mouvement conciliateur sous la Commune de Paris, et ancien président du conseil où il a mené le combat contre le général factieux. Il est alors président de la Chambre des députés.

9 Parrainé par Floquet, Doumer est élu député en 1891 lors d’une partielle dans le département de l’Yonne. Il est réélu en 1893 au premier tour sur un programme radical de défense de la petite propriété notamment viticole, de l’impôt sur le revenu, de la séparation de l’Eglise et de l’État et de la protection de l’agriculture et de l’industrie française. Léon Bourgeois qui forme un gouvernement radical homogène et pour partie, maçonnique, en novembre 1895, lui confie le ministère des finances avec pour projet, en dépit de l’hostilité du Sénat et des modérés comme Jules Méline, d’un impôt sur le revenu « bras armé du solidarisme » qui ne pourra aboutir. Il veut également réformer l’impôt sur les successions et dégrever les boissons hygiéniques. Il est devenu, selon la formule de l’auteur « l’épouvantail des possédants ».

10 Doumer, rapporteur en 1891 d’un projet de loi sur la création d’un ministère des colonies et membre depuis 1892 du groupe colonial à la Chambre, accepte la proposition de Jules Méline d’être nommé gouverneur général de l’Indochine. Elle est alors plutôt mal gérée et coûte cher à la métropole. Doumer qui doit donc abandonner son siège de député va en quelques années redresser la situation et donner l’exemple d’une bonne gestion. Il fait preuve de nombreuses qualités : son énergie, son omniprésence sur le terrain, sa boulimie (il signe 14 décrets par jour), ses compétences dans les questions économiques, le choix de bons collaborateurs et surtout son attrait pour la culture indochinoise. Il séduit par son charme et galvanise par son énergie. Appelé le Colbert de l’Indochine, il met fin aux derniers îlots de résistance antifrançaise et envisage même la conquête du Yunnan.

11 Il centralise le pouvoir à Hanoï, rétablit les finances, met fin à la monarchie annamite et fait du prince impérial, l’auxiliaire de son action. Il conduit, avec du matériel importé, une politique de grands travaux dont le pont enjambant, à Hanoï, le Fleuve rouge, et la construction de bâtiments de voies ferrées avec la ligne Haïphong-Hanoï. A son passif, on mettra le recours à une main-d’œuvre réquisitionnée et une mortalité élevée sur les chantiers. Le lecteur découvrira dans le chapitre du livre intitulé L’Indochine, école de virilité, l’étendue de toutes ses réalisations, dont l’Ecole française d’Extrême-Orient. Doumer, pour qui « la civilisation suit la locomotive », est à l’origine de la fondation, entre autres, des services géologiques météorologistes et géographiques, de l’Ecole de médecine d’Hanoï, de l’Institut Pasteur, de la Mission scientifique pour l’étude de la flore et de la faune.

12 Quand il revient en France en 1902 au terme de cinq ans de mandat pour participer aux législatives, il ne se représente pas dans l’Yonne où il a été remplacé par un autre radical et franc-maçon, Jean-Baptiste Bienvenu-Martin. Il est élu dans son fief de l’Aisne. Mais ayant évolué du fait de son expérience indochinoise, il prend ses distances avec le gouvernement Combes, agacé en particulier par les maladresses du ministre de la marine Camille Pelletan. En conséquence, il se présente à la présidence de la Chambre des députés et l’emporte en janvier 1905, contre Henri Brisson, le candidat du gouvernement. Il rompt avec le Grand Orient à la suite de l’Affaire des Fiches. Ce sont « des procédés de haute police », dit-il publiquement, ajoutant dans l’une de ses loges : « Dans quelle caverne sommes-nous ? ». Rappelons que des correspondants soigneusement choisis avaient adressé au secrétariat du Grand Orient des fiches concernant des militaires jugés antirépublicains et cléricaux, susceptibles de favoriser un coup d’état contre le régime. Ces fiches avaient été transmises au ministère de la guerre, d’où des fuites pourtant prévisibles. Tous les conseillers de l’ordre et la plupart des francs-maçons parlementaires n’étaient pas dans la confidence. Doumer fut, sur le coup de la passion, considéré comme un traître et radié par une ses loges La Libre Pensée pour propos antimaçonniques. Il sera finalement démissionnaire et restera « membre d’honneur » de la Loge Voltaire. Des batteries de deuil seront tirées dans des loges après son décès.

13 Comme président de la Chambre, il s’abstient lors du vote de la loi de séparation des églises et de l’État. En 1906, il est battu par Armand Fallières, président du Sénat, un modéré soutenu par le Bloc des gauches à l’élection présidentielle, puis il perd le perchoir. En revanche, il est aisément réélu aux législatives de 1906, où il se présente comme réformateur. Il peaufine son image internationale, est reçu par le Tsar, fait part de son expérience coloniale à la Chambre ou par des conférences, devenant ainsi un chantre de la colonisation tout en plaidant face à l’Allemagne pour le réarmement de la France. Il perd son siège en 1910 et s’investit dans l’économie. « Professeur des affaires », il préside ou est membre de plusieurs conseils d’administration dont la Compagnie Générale d’Electricité.

14 Il se présente aux élections sénatoriales en Corse à la demande d’Eugène Etienne dont la mère en est native (député d’Oran, maçon et radical, il est à la tête du courant colonial à la Chambre). Doumer est élu et s’inscrit dans le groupe centriste de l’Union Républicaine où il retrouve Ribot et Poincaré. On ne sera pas surpris qu’il ait pris à cœur la défense de ses mandants, œuvré pour la mise en valeur de l’économie insulaire et qu’il ait été, au Sénat, un fougueux partisan du projet de loi présenté par Eugène Etienne - et combattu par Jaurès et Caillaux portant, en 1913, le service militaire à trois ans.

15 Il est l’un des politiciens les plus actifs pendant la première guerre mondiale. Lors de la bataille de la Marne, il gère les affaires civiles du gouverneur militaire de Paris, le général Gallieni, et se charge des travaux de défense. Il portera un jugement sévère sur Joffre, le décrivant comme lourd, lent, l’intelligence paresseuse, nigaud au point de s’éprendre d’une fille publique. Il fait partie ensuite, avec Clemenceau et Léon Bourgeois, de la Commission sénatoriale de l’armée qui l’élit à sa vice-présidence en 1915, est envoyé en mission auprès du Tsar pour obtenir l’envoi en France de soldats russes. Doumer entre pour la seconde fois dans un gouvernement, celui de Painlevé (septembre-novembre 1917), comme ministre d’état chargé des effectifs et de l’armement. Il aura, pendant la guerre, perdu quatre de ses garçons, l’un tué au combat, deux autres aux commandes de leur avion, le quatrième des suites du conflit. Ces malheurs renforceront son image de patriote et lui apporteront la sympathie des associations d’anciens combattants. Il assistera à de nombreuses manifestations commémoratives et sera toujours anglophile et anti-allemand.

16 Après-guerre, les élections sont gagnées par le Bloc National, alliance du centre et de la droite contre les radicaux et les socialistes. Doumer, réélu sénateur en 1921, qui se situe, de fait, dans la nouvelle majorité, est le rapporteur de la commission des finances au Sénat. Une fonction où il pèsera lourd auprès des gouvernements et qui lui conférera l’image d’un « grand argentier ». Nommé ministre des finances du gouvernement Aristide Briand (1921-1922), il participe à tous les débats d’ordre financier et fiscal sur les séquelles de la guerre et le redressement économique. Partisan de la plus stricte orthodoxie, il compte, bien imprudemment, sur le paiement des dettes de guerre par l’Allemagne, plaide aussi pour la réduction des dépenses publiques et pense trouver des ressources dans l’exploitation des richesses de l’Empire colonial et accessoirement, en taxant les produits de luxe et les capitaux improductifs. Il est depuis 1904 élu au conseil général de l’Aisne, le département le plus sinistré de France par la guerre, qu’il présidera en 1927.

17 Il rejoint opportunément le groupe sénatorial de la Gauche Démocratique dominé par les radicaux en 1924 pour asseoir son influence au sein de la Haute Assemblée, ce qui permettra son élection à sa présidence de 1927. Après l’échec de la politique économique du Cartel des Gauches, il reprend le ministère des Finances dans le cabinet formé par Aristide Briand (1925-1926). Réélu en Corse en 1929, il gardera, tout comme le fit Fallières, la présidence de la Haute Assemblée jusqu’aux élections présidentielles. Elles ont lieu en mai 1931, alors que vient de s’ouvrir l’Exposition coloniale qu’il visitera, une fois élu, en compagnie de son ami Lyautey. Il a pour principal concurrent Aristide Briand, soutenu par les gauches radicale et socialiste, qu’il devance au premier tour et le retrait de son rival facilitera son élection au second. Tous deux, bien que mécréants, s’étaient préalablement engagés à des obsèques religieuses pour se concilier les voix de la droite. Au seuil de la vieillesse (74 ans), les atouts de Doumer auront été son image de patriote, sa réputation d’intégrité et son attachement viscéral à la République. Doumer connaîtra une fin tragique : il est tué de plusieurs coups de feu le six mai 1932 alors qu’il visite le salon des écrivains combattants. L’assassin Pavel Gorgoulov est un Russe déséquilibré et extrémiste se référant à la « Sainte Russie ».

18 Dans sa conclusion, traitant du « doumérisme », Amaury Lorin souligne que Doumer fut « le type même du méritocrate sans équivalent dans l’histoire des chefs d’état français présentant au moins trois des qualités qui garantissent une longue carrière politique : la persévérance, le goût du combat et une conscience indépendante » et pour qui la République doit être une réalité bienfaisante pour ceux que le sort n’a pas favorisés.


Date de mise en ligne : 08/06/2022

https://doi.org/10.3917/huma.335.0034