Pierre Leroux, sa mort, sa vie
- Par Dominique Papon
Pages 25 à 28
Citer cet article
- PAPON, Dominique,
- Papon, Dominique.
- Papon, D.
https://doi.org/10.3917/huma.333.0025
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Pierre-Henri Leroux fut typographe, imprimeur, journaliste, philosophe, député. Et franc-maçon. Retour sur le parcours de ce grand républicain disparu il y a 150 ans cette année.
1Lorsque Pierre Leroux meurt le 12 avril 1871 à Paris, la Commune de Paris débat pour savoir si elle doit déléguer des représentants à ses obsèques. La figure du penseur socialiste, celui-là même qui popularisa le mot « socialisme », est controversée parmi les communards, certains lui reprochant sa conception de la vie spirituelle, inséparable selon lui du combat politique, ainsi que son opposition ferme et argumentée à Proudhon, qui reste une référence intellectuelle pour nombre d’entre eux.
2La Commune décide cependant l’ambassade de deux représentants au cimetière du Montparnasse mais elle refuse, sans doute par solidarité maçonnique, d’adopter la proposition que soutient Jules Vallès d’accorder à Pierre Leroux le bénéfice d’une concession perpétuelle. Ses funérailles modestes constituent cependant un événement officiel de la Commune et si elle n’a délégué que deux représentants, quatre se retrouvent à accompagner le cercueil : Ostyn, qui a proposé l’hommage officiel, Babick, Martelet et Verdure. Ostyn et Martelet ont été désignés officiellement lors d’une séance du conseil de la Commune. Martelet a été choisi car il est le représentant du XIVe arrondissement dont dépend le cimetière Montparnasse, mais il ne connaît ni la figure ni la pensée de Leroux, ce qu’il avouera dans son discours. Babick et Verdure sont venus de leur propre initiative. Babick partage le spiritualisme de Leroux et la présence de Verdure peut apparaître comme une reconnaissance de l’influence intellectuelle de Leroux car il est membre de la commission de l’enseignement de la Commune. Il est aussi vénérable de la loge La Prévoyante numéro 88 du Suprême Conseil de France.
3Il faut noter que ce sont les femmes qui suivirent les premières le corbillard pour rendre hommage à celui qui, à la tribune de l’Assemblée nationale en 1848, sous les quolibets de ses propres amis et les moqueries de ses adversaires, défendit en vain le droit de vote des femmes. Il combattit également, là encore, les positions antiféministes d’une partie de la gauche à la suite de Proudhon. Le frère Elie Reclus, alors directeur de la Bibliothèque nationale, note dans la Commune de Paris au jour le jour que les obsèques de Leroux se déroulèrent au son ininterrompu des tirs de fusils et de canons. Chacun déposa une immortelle sur le cercueil et tous se séparèrent au cri de « Vive la République universelle » avant de retourner sur les barricades.
Ses idées sont partout, son nom nulle part
4La déesse Némésis n’a pas eu besoin de châtier Pierre Leroux. Sa modestie n’a jamais été prise en défaut. Il disait « nous », il ne disait que rarement « je ». Cette façon de voir le monde a peut-être contribué à son relatif oubli ; cette façon de voir le monde, mais aussi le travail souterrain de certains de ses amis, son frère, initié à Besançon vingt ans après lui, ou encore Pierre-Joseph Proudhon, satisfait de reprendre ses idées pour en revendiquer parfois la paternité. Il suffisait alors de mettre en avant cette manie qu’il avait de tout théoriser sous forme de « triade » - il cherche « la trinité en toutes choses », écrivait Renan - et ainsi, de le ridiculiser.
5Pierre-Henri Leroux (1797-1871) fut typographe, imprimeur, journaliste, philosophe, député. Il a passé sa vie à tirer le diable par la queue, vivant mal de sa plume et peinant quelquefois à nourrir ses neuf enfants. Mais son aura et la puissance de ses idées lui valurent de nombreux soutiens. Il fut aidé par les collectes des ouvriers menées à son profit (la dernière aura été destinée à lui ériger une statue au cimetière de Montparnasse), ou par les dons de banquiers comme le Bordelais saint-simonien Isaac Pereire (à la fureur, semble-t-il, de son ami Victor Hugo qui, l’apprenant, le surnomma le « filousophe »).
Liberté, égalité, fraternité
6Il contribua incontestablement à imposer la triade républicaine « liberté, égalité, fraternité » même s’il nuançait ainsi, lors d’une réunion publique salle du Cygne à Bruxelles : « Nos pères avaient mis sur leur drapeau « Liberté, Égalité, Fraternité ». Que cette devise soit la nôtre, je mets la fraternité au centre de la formule parce qu’elle est le lien entre la liberté de chacun et la liberté de tous ou égalité ».
7Il théorisa l’économie circulaire (le « circulus ») et prôna la propriété des moyens de production par la classe ouvrière en précurseur du mouvement mutualiste. Il rappelait non sans fierté dans son poème philosophique La grève de Samarez qu’il avait été le premier à utiliser le terme de solidarité pour I’introduire dans la philosophie. « C’est-à-dire selon moi, disait-il, dans la religion de I’avenir. J’ai voulu remplacer la charité du christianisme par Ia solidarité humaine ». Il fut l’ami de George Sand, dont il inspira certains des plus grands romans. Il séduit, sans le convaincre toutefois, Karl Marx, qui l’appelait le « génial Leroux » et il servit de modèle à Jean Jaurès.
8Malgré une œuvre importante et la reconnaissance de ses contemporains, son image s’est pourtant un peu effacée et son rôle reste méconnu. Son nom ne figure pas sur la colonne Romanov, modifiée par les bolcheviques en 1918 pour rendre hommage aux « combattants de la Liberté ». En remplacement du nom des tsars, une liste de dix-neuf noms, établie par Lénine, y avait en effet été gravée (elle a été rendue à son état antérieur en 2003). Il s’agissait de penseurs considérés comme des précurseurs de l’idéologie socialiste, dont cinq Russes, six Français, cinq Allemands, deux Anglais et un Italien. L’ordre n’était pas chronologique et tous étaient déjà morts à l’établissement de la liste. Il y avait là Marx et Engels bien sûr, Liebknecht et Bakounine, Saint-Simon, le curé Meslier, Jaurès et bien sûr Proudhon. Mais aucune femme et surtout pas Pierre Leroux.
9Leroux est « tu, ignoré, passé sous silence », comme le remarquait déjà Charles Péguy. Cet effacement est tel que ses héritiers ignorent même parfois ce qu’ils lui doivent : « Savez-vous quelle est mon œuvre ? J’ai porté la République dans le socialisme et le socialisme dans la République ».
Pierre Leroux franc-maçon
10Il faut concéder que son socialisme n’avait aucune prétention scientifique, qu’il mettait l’humain au centre, et qu’il n’avait pas renoncé à la dimension spirituelle de l’homme.
11Celui qui fut un jeune carbonaro sous la Restauration et avait écrit un mémoire sur la nécessaire réforme de cette société secrète qu’il avait soumis au marquis de La Fayette, fut initié en 1848 dans la loge du Grand Orient de France Les Artistes Réunis, fondée à l’Orient de Limoges vingt ans auparavant. Il sollicita son admission comme philosophe mais, devenu entre-temps membre de la Constituante, il fut longuement interrogé sur ses conceptions politiques avant d’être reçu. Il fréquenta les loges à Paris ainsi qu’à Jersey et à Londres au temps de l’exil (il siégeait sur les colonnes de la loge « les Philadelphes » avec le Creusois Martin Nadaud qui y avait été initié). De retour d’exil, il participe aussi aux travaux de la loge de Grasse. Cet atelier organisera d’ailleurs une souscription pour éditer Job, un drame en cinq actes adapté du Livre de Job qu’il avait traduit à Jersey.
12Georges Sand lui avait dédicacé Spiridon en ces termes : « À Pierre Leroux, ami et frère par les années, Père et Maître par la Vertu et la Science, agréez l’envoi d’un de mes contes, non comme un travail digne de vous être dédié, mais comme un témoignage d’amitié et de vénération ». Elle lui avait écrit avant même qu’il ne soit initié : « Vous ne savez pas dans quel labyrinthe vous m’avez fourrée avec vos francs-maçons et vos sociétés secrètes ». Elle soutiendra l’imprimerie et l’exploitation agricole organisées sur un modèle communautaire à Boussac, en Creuse, commune où Leroux proclama la République avant d’en être désigné maire par le gouvernement provisoire en 1848.
13Les préoccupations politiques de Leroux fondées sur la liberté et la solidarité humaine méritent d’être réévaluées aujourd’hui. Elles sont indissociables de son engagement maçonnique. Et si cet engagement désintéressé au service des hommes et des femmes fut parfois moqué, il est aussi reconnu. Renan, encore lui, le résume ainsi : « Monsieur Pierre Leroux a raison, il faut faire place à tous au banquet de la lumière ».