Patrice Morlat, La République des frères. Le Grand Orient de France de 1870 à 1940
Perrin, 2019, 848 p., 32 €
Pages 110 à 116
Citer cet article
- FOUSSIER, Philippe,
- Foussier, Philippe.
- Foussier, P.
https://doi.org/10.3917/huma.325.0110
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- Foussier, Philippe.
- FOUSSIER, Philippe,
https://doi.org/10.3917/huma.325.0110
1C’est à une colossale exploration du Grand Orient de France sous la IIIe République que nous convie Patrice Morlat. L’auteur, profane, spécialiste de l’aventure coloniale française en Indochine, s’est en effet livré sur plus de 800 pages à une analyse imposante des faits et gestes des Frères pendant ces soixantedix années. Comme le remarque Pierre Mollier dans son avant-propos au livre, il est sans doute le premier à avoir parcouru les milliers de pages des comptes rendus de convents et des réunions du conseil de l’ordre pour proposer ici une longue incursion dans ce qui caractérisa l’activité de la plus ancienne obédience française durant la République « impériale ». On sait en effet que la période est considérée comme une sorte d’âge d’or du Grand Orient par la capacité qu’il eût alors à peser sur le cours des choses dans le domaine politique et social, de l’école aux coopératives, de la laïcité institutionnelle à la création de la SDN, des retraites à la mutualité, entre autres multiples axes. Patrice Morlat nous le confirme, innombrables preuves à l’appui. La multiplicité des sources nous permet d’échapper à un balayage superficiel qui pourrait nous entrainer vers des raccourcis schématiques. C’est aussi tout l’intérêt de l’immense travail qui nous est ici soumis. Et on achève cette lecture en pouvant tirer quelques leçons instructives. La période de la IIIe République ne fut pas d’un bloc, mais constituée d’étapes successives pendant lesquelles l’action ou la réflexion du Grand Orient –« l’oratoire du progrès », selon la formule de l’auteur- connurent des phases parfois en forte cohérence, parfois moins. Si l’obédience précède souvent, au début de la période, les grandes évolutions politiques et sociales, par la suite, après la Grande Guerre notamment, elle a -plutôt- tendance à réfléchir et agir non pas en amont mais à la lecture des événements qui se produisent. Sa proximité avec le monde politique du moment -d’abord le radicalisme, ensuite le socialisme- l’a conduite à en épouser souvent les préoccupations et les priorités au détriment d’une logique interne propre.
2Patrice Morlat a parfaitement raison de ne pas commencer son examen de la période sans rappeler qu’elle fut précédée par une séquence -celle de la IIe République et du Second Empire- caractérisée par des changements très conséquents pour l’Ordre. « Les grands principes sur lesquels les francs-maçons du GODF reposent leurs travaux évoluent de façon plus importante en une petite trentaine d’années qu’en cent cinquante ans d’existence », souligne pertinemment l’auteur. Le caractère mouvant du contexte politique n’y est pas pour rien et on appréciera d’ailleurs la plasticité de l’Obédience au gré des circonstances, un légitimisme qui lui permettra de surmonter bien des évolutions, quand bien même il est -parfois- de façade.
3Quelque trois cents pages se proposent d’éclairer le lecteur quant à la question coloniale, et la parfaite connaissance qu’a Patrice Morlat de cette thématique sous tous ses aspects apporte sans aucun doute des éléments très nouveaux à la recherche historique sur la période. On en retiendra surtout la forte déconnexion entre les préoccupations de l’Obédience et la vie des loges disséminées dans l’Empire. Les ateliers y sont nombreux, et les projecteurs sont ici particulièrement braqués sur l’Indochine française. Et pourtant le Grand Orient en tant que structure ne se penche que très rarement sur les problématiques que soulève la présence coloniale et même le rôle que l’obédience peut jouer dans ces territoires. Lecture faite, on peut affirmer que le Grand Orient de France n’a développé aucune vision politique particulière sur cette question. Il n’a pas critiqué le colonialisme, il ne l’a pas davantage encouragé et lorsque des débats viennent irriguer la réflexion obédientielle, ils portent presque exclusivement sur la laïcité, ou plutôt sur la manière de contrer l’activisme et l’influence des réseaux catholiques outre-mer. L’appartenance même de l’un des principaux artisans de l’expansion coloniale sous la IIIe République, Jules Ferry, au Grand Orient depuis 1875, ne parait pas avoir influé davantage sur le cours interne des choses.
Républicains contre cléricaux
4Les questions religieuses, en revanche, alimentent la chronique de manière permanente. Dès sa création, la franc-maçonnerie française n’a pas nourri de prévention particulière quant aux questions religieuses, il n’est qu’à se rappeler le nombre de ministres du culte qui peuplaient les loges au XVIIIe siècle. C’est en revanche le Vatican qui, dès 1738, a commencé à stigmatiser l’ordre sans que cette tendance ne connaisse vraiment de répit. Les bulles pontificales se succèdent dans une régularité antimaçonnique assez implacable. L’ordre moral du Second Empire renforce la tendance et l’édification de la République dans les années 1870 démultiplie l’hostilité de l’épiscopat à l’endroit de la franc-maçonnerie. Là encore, le Grand Orient évolue au gré des événements, semblant souvent surpris par la vigueur que Rome déploie régulièrement pour le flétrir, notamment à de nombreuses reprises par la voix du souverain pontife lui-même. L’obédience est imprégnée d’un spiritualisme qui eut son heure de gloire sous la IIe République et la présence massive de frères croyants et pratiquants dans ses rangs le prémunit contre une hostilité primaire à l’égard des institutions religieuses que beaucoup d’entre eux fréquentent, par conviction ou par conformisme social. Le raidissement conservateur et même réactionnaire de l’Eglise et sa prétention à s’impliquer dans le champ politique dès la naissance de la IIIe République vont conduire le Grand Orient à jouer un rôle central pour endiguer ces velléités. A cette époque, il existe peu de forces organisées, les partis politiques n’en sont pas vraiment, les associations attendront 1901 et l’Obédience est l’une des rares puissances structurées du camp républicain. Ce n’est pas un hasard bien sûr si la question du Grand architecte de l’Univers vient alimenter le débat à cette période. C’est en effet en 1877 que, sur la proposition du pasteur Frédéric Desmons, le convent décidera de supprimer sa référence obligatoire, générant des controverses qu’il serait erroné de qualifier de théologiques mais dont les conséquences tant en interne que sur le paysage maçonnique mondial sont significatives. Quelques milliers de frères quittent le Grand Orient et aussitôt la Grande Loge unie d’Angleterre prononce à l’égard de l’obédience française une excommunication qui, un siècle et demi après, exerce toujours ses effets. En 1878, le Convent décide de commémorer le centenaire de la mort de Voltaire, opposant l’avenir -« l’instruction et la tolérance »- au passé -« l’ignorance et le fanatisme ». Au sein du Grand Orient, explique Patrice Morlat, « la religion n’est plus alors présentée que comme un masque derrière lequel se cachent tous les adversaires de la société moderne. Les tenants du parti clérical sont présentés comme des nouveaux croisés en lutte contre le gouvernement légal de la France : la République ». Et l’une des déclinaisons institutionnelles sera la mobilisation pour abolir le Concordat napoléonien : « Pour les loges du Grand Orient, la séparation de l’Eglise et de l’Etat est un héritage révolutionnaire qu’il faut remettre à l’ordre du jour. C’est l’aboutissement logique de l’avènement de la République comme système de gouvernement ». L’auteur décrit avec force détails la manière dont le Grand Orient de France accompagne le processus, et se replonger dans le contexte de 1905 permet aussi de tenir à distance les inepties aujourd’hui régulièrement distillées sur le fait que la loi du 9 décembre aurait constitué un « compromis » entre le parti clérical et le camp républicain. Il n’en est évidemment rien, puisque le Saint-Siège et la France rompent leurs relations diplomatiques dans la foulée et que le Vatican prononce en février 1906 une encyclique qui excommunie les parlementaires catholiques ayant voté en faveur de la loi.
5Patrice Morlat éclaire d’un jour nouveau le schisme entre la franc-maçonnerie anglo-saxonne et celle qui affirme son adogmatisme, et naturellement le Grand Orient de France en 1877, même s’il faut souligner que l’obédience française imprime cette orientation postérieurement au Grand Orient de Belgique et aux Grandes Loges de Hongrie et d’Argentine. En effet, l’auteur insiste sur les dissensions révélées par le premier Congrès maçonnique universel, réuni en 1855 à Paris. C’est avec les Américains que fossé se creuse, sur la question du refus de leurs obédiences d’admettre les noirs dans leurs rangs. Nous sommes alors peu d’années après l’abolition de l’esclavage en France, un combat auquel les frères ont pris une large part, Victor Schœlcher en tête : « Les maçons du Grand Orient traduisent dans les colonnes et dans les convents une vive réprobation face à cet ostracisme ». Au convent de 1868, l’obédience de la rue Cadet affirme « solennellement que l’humanité et la franc-maçonnerie sont outragées lorsque la race ou la religion suffisent pour interdire à un profane son entrée dans la grande famille maçonnique ». La séparation établie sur la base de la pigmentation de l’épiderme est encore aujourd’hui effective aux Etats-Unis d’Amérique, ce qui constitue a fortiori au XXIe siècle un anachronisme patent avec les si généreux principes maçonniques invoqués -aussi- par les Frères anglo-saxons.
La quête du bonheur social
6Précisément, les questions sociales, que s’interdit de traiter la franc-maçonnerie autoproclamée « régulière » autrement que sous l’angle de la charité, alimentent en revanche les travaux des loges du Grand Orient. Sous les régimes forts, l’obédience se replie sur ses actions de bienfaisance à travers son orphelinat ou la dispense de cours gratuits. Mais quand la République lui autorise toutes les audaces, alors les loges balaient des problématiques sociales très variées, où la condition ouvrière est une préoccupation forte pour beaucoup d’entre elles. « Une fois établi, le régime doit continuer de s’améliorer, et cela ne peut se faire qu’en poursuivant la quête du bonheur social des citoyens », souligne Morlat, qui ajoute que « si les républicains sont incapables de le réaliser, alors la société sombrera dans la révolution, dans l’anarchie ou dans le césarisme ». Avec une certaine malice, l’auteur admet que la composition sociologique de l’obédience, qui fait la part belle aux classes moyennes, la pousse à envisager la résorption des inégalités les plus criantes pour éviter -aussi- l’instabilité institutionnelle que génèrerait inévitablement leur extension. A partir des années 1900, la tendance va se renforcer, à mesure que le rapprochement s’opère avec les adhérents de la nouvelle SFIO, qui compte parmi ses dirigeants des maçons comme Sembat, Millerand, Viviani, Renaudel, Auriol, Frossard, Longuet, Diagne ou Augagneur. Et Arthur Groussier, bien sûr, mais dont l’auteur ne mentionne curieusement pas le rôle majeur qu’il joua dans l’élaboration du Code du travail, question sociale s’il en est.
7Les relations entre le Grand Orient de France et le monde politique occupent à juste titre une place très importante dans ce livre tant elles sont à cette époque intenses. Et évolutives. Entre la période du Second Empire où la soumission de l’ordre au régime impérial ne fait aucun pli et la manière dont l’obédience exprime en 1921 son hostilité à la célébration du centenaire de la mort de Napoléon Ier, que de chemin parcouru… On le sait, le légitimisme a toujours prévalu au sommet, même si les maçons se retrouvent plus à leur aise dans un régime républicain. A l’époque aussi, et dès sa fondation, la Grande Loge de France a des positionnements comparables, sous l’influence déterminante de Gustave Mesureur, qui sera député, ministre et même premier président du Parti radical en 1901. Le Grand Orient soutient toutes les grandes réformes de la jeune IIIe République, lesquelles ont souvent été travaillées en amont dans les loges. Mais l’apogée de cette proximité entre le Grand Orient et le monde politique sera sans doute atteinte en 1924 avec l’engagement de l’obédience en faveur du Cartel des gauches. Les années d’après-guerre voient aussi les membres de l’obédience débattre autour du communisme naissant. Les oppositions entre les frères qui voient ce nouveau régime avec une certaine faveur et les antibolchéviques traversent aussi les loges, qui se réfèrent de plus en plus aux débats politiques profanes et qui, dans un certain nombre d’entre elles, remisent la dimension initiatique de la démarche maçonnique à l’arrière-plan. Quant aux maçons communistes, après 1922, ils seront sommés par Trotski de choisir entre les deux appartenances. La séquence du Front populaire semble n’avoir eue qu’un impact très limité sur l’obédience. Il est vrai qu’elle est en revanche au même moment mobilisée pour soutenir les républicains espagnols, au contraire du gouvernement de gauche. Dans le cadre de ces relations avec le monde politique, il est un aspect qui ne cessera de provoquer des questionnements au sein de l’obédience, à savoir le lien avec les responsables politiques initiés, et en premier lieu les parlementaires. En 1896 nait ainsi l’idée d’un « parlement maçonnique » qui regrouperait tous les élus maçons. En 1899 d’ailleurs, une résolution du convent prévoit que les députés et sénateurs devront se rendre une fois par trimestre rue Cadet « pour discuter entre eux des intérêts généraux de la franc-maçonnerie et de la République », ce qui à l’évidence ne s’est pas réalisé. Après la Grande Guerre, l’idée revient par le biais de loges qui enjoignent le conseil de l’ordre de convier les élus nationaux au début de chaque session parlementaire pour qu’ils traduisent dans leurs assemblées les orientations définies dans et par les ateliers. Les élus se montreront toujours rétifs à de tels modes de fonctionnement. Le sujet revient à l’ordre du jour au début des années 1930 mais là c’est le conseil de l’ordre qui freine, redoutant des interprétations du monde profane préjudiciables à l’ordre, comme le fut en son temps l’affaire des fiches car l’antimaçonnisme, avec des intensités variables, jalonnera toute la IIIe République. Le 8 mai 1931, l’exécutif précise ainsi : « Le député n’a pas été élu comme franc-maçon mais sur un programme. C’est à son parti de le juger, et non à sa loge. De plus, cela risquerait de déteindre au sein même des loges entre les frères d’opinions politiques différentes ». Il faudra attendre la Libération pour qu’une solution à la fois plus souple et plus efficace soit imaginée par le radical Henri Caillavet et le socialiste Paul Ramadier avec la Fraternelle parlementaire, qui mêle les élus de l’ensemble des obédiences et qui continue à fonctionner aujourd’hui selon les mêmes principes.
Esprit munichois
8Il est un événement majeur qui va aussi considérablement marquer la seconde partie de cette IIIe République, à savoir la Guerre mondiale. Avant le déclenchement des hostilités, « la position de l’obédience apparait très complexe, pour ne pas dire ambigüe, explique Patrice Morlat. Le conseil de l’ordre affiche à la fois sa volonté de défendre la patrie si nécessaire mais il le fait de façon ambivalente en donnant tout son soutien au Parlement afin qu’il fasse preuve de sagesse et de prudence ». Une fois la déclaration de la guerre de l’Allemagne à la France proclamée, le Grand Orient rejoint l’Union sacrée. Le Grand Maître adresse une lettre au président du conseil, René Viviani : « Le Grand Orient de France, interprète fidèle des sentiments patriotique de la franc-maçonnerie française, vous renouvelle l’assurance de son entier dévouement au gouvernement de la République ». L’engagement des maçons allemands derrière leurs dirigeants amènera le conseil de l’ordre, invoquant un « militarisme prussien qu’il faudra abattre à tout prix », à placer ceux-ci « au ban de la franc-maçonnerie universelle ». On sait le rôle déterminant que la franc-maçonnerie française joua ensuite en faveur de la Société des nations, à travers notamment Léon Bourgeois, mais Morlat souligne à juste titre que l’absence au sein de l’organisation internationale née en 1919 des Etats-Unis, de la Russie et de l’Allemagne en réduisait nécessairement la capacité d’action. Face à la montée du fascisme, et en premier lieu en Italie, le Grand Orient se montre éloigné des réalités alors que la répression s’abat sur les maçons italiens peu de temps après l’arrivée au pouvoir de Mussolini, en 1922. « Il faut attendre 1927 pour voir plusieurs loges inviter à lutter officiellement contre le fascisme », précise l’auteur. La cécité des frères ne faiblira pas : « Au convent de 1932, les représentants des loges déclarent rester attachés au pacifisme et au désarmement au moment même où Hitler arrive au pouvoir en Allemagne », relève Patrice Morlat. L’année suivante, la question du désarmement revient à l’ordre du jour du convent : « La quasi-totalité des ateliers plaident en faveur de l’abandon des guerres et de l’instauration d’une ère de paix ». Seules quelques voix se font entendre pour redouter que « le désarmement de la France n’ouvre la voie à l’expansionnisme hitlérien ». Au convent de 1938, qui se tient quelques jours avant la conférence de Munich, le Grand Orient s’exprime avec d’autres obédiences sur un registre qui ne prend pas davantage la mesure de ce qui se joue entre Daladier et Chamberlain d’un côté face à Hitler et Mussolini de l’autre. La capitulation pour sauver la paix, on sait ce qu’il en adviendra, comme la réplique cinglante de Churchill à Chamberlain l’a si bien résumée : « Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre ».
9L’orateur du convent de 1894, Antoine Gadaud, qui fut député, sénateur, ministre, maire de Périgueux, résume finalement bien l’enjeu pour les francs-maçons du Grand Orient, sous la IIIe République comme peut-être encore aujourd’hui : « Il pourrait sembler à première vue que la franc-maçonnerie, qui n’est autre chose que la République à couvert, comme la République elle-même n’est autre que la franc-maçonnerie à découvert, doit arrêter là son rôle politique puisque ses efforts ont été couronnés de succès et que la République est devenue un gouvernement acquis et définitif. Il n’en est rien. Plus que jamais, le concours de la franc-maçonnerie est indispensable à la République ».