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Article de revue

Numériser la bibliothèque, pour un avenir humaniste

Pages 66 à 70

Citer cet article


  • Girard, A.
(2018). Numériser la bibliothèque, pour un avenir humaniste. Humanisme, 320(3), 66-70. https://doi.org/10.3917/huma.320.0066.

  • Girard, Aline.
« Numériser la bibliothèque, pour un avenir humaniste ». Humanisme, 2018/3 N° 320, 2018. p.66-70. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2018-3-page-66?lang=fr.

  • GIRARD, Aline,
2018. Numériser la bibliothèque, pour un avenir humaniste. Humanisme, 2018/3 N° 320, p.66-70. DOI : 10.3917/huma.320.0066. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2018-3-page-66?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.320.0066


Notes

1Les bibliothèques jouent depuis des siècles un rôle essentiel dans la diffusion des savoirs. Longtemps, elles ont cependant donné accès à un savoir réservé à une élite, sociale ou religieuse. La confiscation des biens du clergé, des aristocrates et des institutions d’Ancien Régime abolies par la Révolution française a permis un transfert des fonds dans des collections publiques. Sous l’influence de l’abbé Grégoire, « un géant dont aucune toise ne peut mesurer la grandeur » [1], à l’origine de la notion de « patrimoine national », les décrets de 1792 et de 1794 placent « les bibliothèques et tous les autres monuments des sciences et des arts appartenant à la Nation, sous la responsabilité de tous les bons citoyens » [2]. Le législateur voit donc dans les bibliothèques un vecteur à la propagation des idéaux des Lumières et de la liberté, un moyen de combattre l’obscurantisme et le fanatisme dans les populations. « Il faut que les Lumières arrivent par torrents » par les livres, comme le demande les commissaires du conseil exécutif de Corse au Comité de Salut public le 3 pluviôse an II (22 janvier 1794) [3].

Les bibliothèques, le numérique et la diffusion universelle des savoirs

2L’ouverture au XIXe siècle à Paris et en province de grandes bibliothèques d’étude encyclopédiques, qui ont alors joué un rôle crucial dans la transmission de la culture et de la connaissance, a mis le savoir du monde à portée de main de ceux qui étaient suffisamment formés intellectuellement et favorisés socialement pour prendre possession de la connaissance enfermée dans les livres. À côté des cabinets de lecture privés qui se sont parallèlement développés, se sont également créées au XIXe siècle des bibliothèques « populaires », au rôle éducatif affirmé. La fréquentation de ces bibliothèques – ouvertes en soirée après l’école ou le travail, le jeudi et le dimanche matin afin de détourner les citoyens du chemin de la messe – favorisait alors la construction de l’individu, tout comme le permettait l’école publique, laïque, gratuite et obligatoire, à partir des lois Ferry-Goblet de 1881-1886.

3« Que vous avez raison, citoyens, de vouloir la lumière, d’aller demander conseil à la science », comme s’en réjouissait Anatole France, dans l’allocution qu’il prononça le 4 mai 1900 à la fête inaugurale de l’Université populaire « Le Réveil des Ier et IIearrondissements [4]». De facto une incitation à fréquenter les bibliothèques. La bibliothèque publique a cependant longtemps été considérée comme une annexe de l’école. Elle a dû prendre ses distances par rapport à celle-ci pour exister en tant que telle et affirmer ses principes : un accès libre et gratuit pour tous les citoyens à un savoir encyclopédique, à travers une collection soigneusement constituée par les bibliothécaires, classée et renouvelée. Incontestablement la bibliothèque, « lieu de la continuité, mais aussi de la rupture de la tradition[5]», a été au XIXe siècle un des piliers de la République et de la laïcité, elle a contribué à l’enrichissement tout au long de la vie de ceux qui ont été « institués » par les instituteurs comme hommes, citoyens républicains et laïques. Passons sur quelques épisodes de dérives où le pouvoir – politique, religieux – a censuré, a voulu orienter la constitution des collections pour répondre à des objectifs partisans, réactionnaires, sectaires. La mission de la bibliothèque publique est bien d’enrichir la connaissance, de développer l’esprit critique, d’accompagner l’évolution de l’individu, « d’équiper sa pensée », de garantir la diffusion universelle des savoirs. La bibliothèque est à la fois une institution politique qui assure l’égalité citoyenne et une institution sociale qui préserve la liberté de pensée et de conscience et permet l’exercice de la raison. De ce fait, il a toujours été évident qu’hier devait éclairer aujourd’hui, les œuvres du passé constituant la toile de fonds du savoir récent.

4Aujourd’hui, le savoir du monde n’est plus dans les bibliothèques, il est sur le web. Du moins le croit-on. On entend souvent dire en effet que les bibliothèques ont perdu toute utilité puisque le web donne accès à toute l’information. Tout, tout de suite, partout. étendue, immédiateté, simultanéité, disponibilité permanente. Il n’y a plus de limite ni d’entrave, pas plus spatiale que temporelle. Mais il n’y a plus de sélection non plus, plus d’accompagnement des individus face à l’océan d’informations qui les submergent, non triées, non classées, non hiérarchisées, non vérifiées. Ils sont seuls et démunis. Pire encore, ils ne le savent pas. Les dangers sont grands, mais les opportunités le sont aussi. Comment ne pas considérer en effet que cette disponibilité de l’information est une extraordinaire aubaine pour qui veut s’ouvrir sur le monde : des contenus infinis, des liens multiples entre les ressources numériques, un dialogue entre les individus connectés. Quelle place les bibliothèques peuvent-elles encore jouer dans cet univers de l’information 2.0 et du savoir virtuel ? « Peut-on refonder un humanisme critique dans l’infosphère numérique ?[6] »

Un patrimoine numérique au service des citoyens : Gallica

5Il est un domaine où les bibliothèques ont un rôle majeur à jouer. À côté du flux d’information, il leur revient de créer un patrimoine numérique et de le mettre à la disposition des citoyens pour les éclairer à une époque où le présent n’a plus de passé, où l’obscurantisme veut éteindre certaines lumières, où l’on veut faire croire que tout se vaut. La Bibliothèque nationale de France, depuis plus de vingt ans, crée le patrimoine numérique national, seule dans un premier temps, aujourd’hui avec de très nombreuses bibliothèques françaises. Elle le diffuse dans Gallica [7]. Des principes universalistes ont guidé la création de Gallica, bibliothèque numérique patrimoniale au service des citoyens.

6Le projet de la nouvelle Bibliothèque nationale de France, qui a vu le jour en 1994, a été novateur, puisqu’il créait une bibliothèque hybride, physique et numérique. On se souviendra de cette formule de Jacques Attali conseiller de François Mitterrand, alors président de la République : il s’agissait de concevoir « une très grande bibliothèque d’un genre entièrement nouveau ». Gallica est la principale concrétisation de cette politique innovante. Conçue dans la perspective de créer une « bibliothèque de l’honnête homme », encyclopédique et raisonnée, Gallica a ouvert en 1997 riche de 20 000 titres, avec un objectif de 100 000 titres : éditions consacrées par la postérité dans toutes les disciplines, textes présentant les contextes culturel et scientifique des grandes œuvres, documents connexes pour l’étude et la recherche, comme les périodiques et les ouvrages de référence.

7En 2004, coup de tonnerre : Google défie l’Europe. C’est le titre du livre de Jean-Noël Jeanneney, alors Président de la BnF, qui met en garde contre les risques d’un quasi-monopole consenti à une entreprise commerciale tentée par les vertiges de la toutepuissance. L’auteur réagit contre l’intention affichée par Google de numériser quinze millions de livres en six ans à partir des fonds de quelques grandes bibliothèques du monde. Ce fut un « choc stimulant ». La première réaction, devant cette perspective gigantesque, pouvait être de pure et simple jubilation. Pouvait en effet se réaliser le rêve messianique défini à la fin du siècle dernier : tous les savoirs du monde accessibles gratuitement sur la planète entière. Donc une égalité des chances pour tous, notamment au profit des pays pauvres et des populations défavorisées. Mais s’est vite posée la question de l’indépendance et de la souveraineté culturelle. Soutenue par le Président Chirac, la BnF se lance alors dans la numérisation de masse de ses collections patrimoniales et porte parallèlement le projet de la bibliothèque numérique Europeana dans l’esprit peutêtre de Victor Hugo qui espérait la naissance « un jour de la Bibliothèque des États-Unis d’Europe. [8]»

8En 2007, Gallica offre 350 000 titres. Aujourd’hui elle a atteint près de 4,5 millions de documents, majoritairement en français et du domaine public. Gallica est au service de tous ceux qui veulent notamment donner de la profondeur historique et un arrière-plan culturel à l’information brute, décontextualisée et souvent tronquée.

9Robert Darnton, grand dix-huitièmiste et ancien directeur de la bibliothèque de Harvard, sensibilisé à l’offensive Google, affirme dans son ouvrage Apologie du livre paru en 2009 : « Numériser et démocratiser – la formule n’est pas simple, mais c’est la seule qui marchera si nous voulons vraiment accomplir cet idéal d’une République des Lettres qui semblait jadis désespérément utopique ».

10En quoi le patrimoine numérique de Gallica est-il au service des citoyens, dans toute leur variété ? En quoi est-il un facteur de démocratisation des savoirs ? En quoi constitue-t-il un appui dans le combat pour l’universalisme ?

11Le patrimoine numérique national est composé de documents extrêmement variés : livres, revues, presse, manuscrits, cartes, partitions, monnaies, objets, enregistrements sonores. La bibliothèque numérique est le reflet de la diversité et de la richesse des collections nationales, contrairement à la bibliothèque numérique de Google qui ne donne accès qu’à des livres et revues. C’est aussi une bibliothèque collective, qui diffuse près de 700 000 documents de 380 bibliothèques partenaires (bibliothèques territoriales, universitaires, spécialisées, publiques ou privées), l’État ayant confié à la BnF la mission de favoriser la consultation des ressources patrimoniales numérisées par la création d’un site web à forte visibilité.

12Cette vaste collection numérique permet le retour aux sources, dont la consultation a toujours été difficile et complexe du fait de leur « enfermement » dans des institutions de conservation. Pour Gallica, il s’agit notamment des sources publiées, celles qui témoignent de la vie intellectuelle d’une société, entrées par dépôt légal à la Bibliothèque nationale.

Des textes fondateurs à la portée de tous

13Où accéder en quelques clics ailleurs que dans Gallica aux débats qui, à la Chambre des députés [9] et au Sénat [10], ont précédé le vote des lois sur l’instruction publique ou la loi de séparation des Églises et de l’État ; aux manuscrits de Hugo intégralement légués à la Bibliothèque nationale ; au manuscrit de « J’accuse » de Zola [11], à la Une de l’Aurore[12] et à tous les journaux qui de 1894 à 1906 ont permis de vivre « l’Affaire », tout en écoutant la voix d’Alfred Dreyfus [13] ; au texte de 1851 de Victor Schœlcher sur l’abolition de la peine de mort [14] et au manuscrit du discours de 1981 de Robert Badinter [15], complété par l’écoute de sa conférence « Vers l’abolition universelle de la peine de mort [16]» ? Où consulter, grâce à une organisation documentaire pensée par les conservateurs de la BnF, l’ensemble des textes de pensée politique du Siècle des Lumières [17] et les écrits des grandes figures de la Révolution et de l’Empire [18] tout en découvrant les journaux clandestins de la Résistance [19] ?

14Dans son essence, Gallica est au service de tous : du « grand public » (notion difficilement qualifiable, mais qui regroupe les curieux, amateurs, érudits), mais aussi au service des chercheurs et universitaires, des enseignants, étudiants et élèves, des animateurs et médiateurs culturels. Gallica appartient à tous les citoyens, tout comme le patrimoine national conservé à la BnF.

15Gallica se met à la portée de tous. Tout d’abord, elle est d’un accès libre et gratuit. Les textes imprimés sont consultables en mode image et en mode texte (obtenu par reconnaissance optique de caractères), ce qui permet une recherche au cœur des œuvres. Ensuite, ses documents sont librement réutilisables par tous pour tout usage non commercial, qu’il s’agisse d’un usage privé ou pédagogique. Des outils de partage sont proposés aux internautes – aux « Gallicanautes » - favorisant la réutilisation, la dissémination, la réappropriation des ressources numériques. Les documents de Gallica sont également mis à la disposition des autres bibliothèques numériques françaises et d’Europeana, sur le principe de la coopération numérique et de l’interopérabilité des données. Enfin, le patrimoine numérique national est constitué pour les générations futures. Les données sont donc archivées de manière pérenne dans un « coffre-fort numérique » et leur lisibilité est régulièrement testée.

16Passons la parole à nouveau à Robert Darnton pour affirmer le rôle universaliste de la bibliothèque à l’heure du numérique : « L’avenir, quel qu’il puisse être, sera numérique. La bibliothèque pourrait passer pour la plus archaïque de toutes les institutions. Cependant son passé augure bien de son avenir car les bibliothèques ne furent jamais des entrepôts de livres, mais elles ont été et seront toujours des centres de savoir. Leur position au cœur du monde du savoir en fait des lieux idéalement adaptés pour servir d’intermédiation entre les modes de communication imprimés et numériques, des lieux de médiation ».


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.320.0066