Ressource humaine et populisme dans l'Histoire longue
- Par Jacques Demorgon
Pages 65 à 71
Citer cet article
- DEMORGON, Jacques,
- Demorgon, Jacques.
- Demorgon, J.
https://doi.org/10.3917/huma.317.0065
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- Demorgon, Jacques.
- DEMORGON, Jacques,
https://doi.org/10.3917/huma.317.0065
L’histoire millénaire planétaire montre que les populismes sont présents depuis longtemps dans l’histoire. L’ethnologie met en évidence une très ancienne dynamique « chef, groupe humain ». Pierre Clastres (2011, 1974) a conduit une étude exemplaire situant cette dynamique en deux temps. Le chef qui mène la tribu à la victoire est le héros célébré. La paix revenue, il continue de se penser important, veut maintenir ses prérogatives et devient encombrant. Les membres de la société veulent retrouver leur liberté. La ressource humaine est diverse, contradictoire : l’autorité du chef a sa nécessité, le temps d’après, c’est la liberté de chacun.
1Reste qu’un « chef » peut nous « sauver ». Les ressources doivent s’articuler selon les situations. C’est vrai des relations entre élite et peuple, au long de l’histoire, pour tout ensemble humain. Le glissement des situations familiales « parents, enfants » aux situations politiques est connu. Elites et couches sociales peuvent ou non s’en inspirer pour inventer leurs meilleures articulations. Tel est, dans sa généralité et dans sa globalité, le problème de la ressource humaine. L’histoire démontre que cette ressource considérable, très variée, est largement inconsciente dans ses bases comme dans ses développements imprévisibles. Tous les membres d’une société interfèrent, chacun de son point de vue, dans la conception et l’invention de la ressource humaine. Ils la stimulent, la dynamisent, la développent ou la réduisent, voire même la détruisent. Nous nous proposons ici l’essai d’une pensée consciente de la multiplicité des sortes de populismes en fonction des lieux et des temps. Mais une pensée attentive aussi à cette sorte de syndrome général du populisme que ses variétés doivent révéler. Le populisme a quelque chose d’une énigme, d’un mystère. Il est complexité, mobilité, ambiguïté, ambivalence. Ces caractéristiques requièrent une herméneutique globale des difficultés considérables des humains à développer pleinement leurs ressources humaines.
Changement de forme de société, crise de la ressource humaine et populisme
2Parler de ressources humaines conduit à préciser sous quelles formes elles apparaissent. Non dans le détail bien entendu mais dans les configurations les plus prégnantes et durables. L’histoire nous montre que ce sont les formes de société. Toutefois, elle traite plutôt des sociétés que de leurs formes. Par contre, elle est attentive aux antagonismes (Demorgon, 2016).
3Ainsi, à la fin du Ve siècle av. J.-C., Thucydide observe déjà le déclenchement par une puissance alors dominante d’une guerre préventive contre la puissance rivale montante. Au XIVe siècle, l’histoire fonctionnelle antagoniste de la ressource humaine fait un bond considérable avec l’œuvre exceptionnelle d’Ibn Khaldûn (1332, 1406). Il observe que la ressource humaine – énergétique et organisationnelle – se développe dans des directions opposées. Cela, en fonction des modes de vie des acteurs humains et des formes de société qu’ils inventent en conséquence. Comme par exemple les tribus et les empires dont les relations violentes répétées impressionnent Ibn Khaldûn. Ressources nomades contre ressources sédentaires. L’empire s’affaiblit au fil du temps. De par leurs mœurs, les tribus se renforcent, envahissent l’empire et sont victorieuses. Mais, paradoxe : elles ne sont pas en mesure d’en remplacer la complexité organisationnelle. Les chefs vainqueurs, au contraire, se coulent en elle, prennent la suite des empereurs vaincus. En Chine, il est arrivé qu’ils donnent même un nom chinois à leur dynastie. Le principe des vases communiquant s’applique à l’histoire. Les vainqueurs tribaux se fondent dans la vie sédentaire impériale. Les empires, de culture sédentaire, construisent, par exemple, en Chine, 21 000 kms de muraille pour faire barrage aux nomades mais, en même temps, ils tentent d’acquérir la mobilité guerrière de la culture tribale.
4Il conviendrait de développer l’histoire fonctionnelle des populismes sur le plan planétaire et, par exemple, en Chine, à travers une autre forme de transition de l’histoire impériale, celle des incroyables révoltes populaires qui surgissent quand les empereurs ne sont plus en mesure d’assurer le développement minimal de la ressource humaine pour leur peuple. On trouverait là des populismes à dominante clairement politique, avec parfois des « hommes neufs » énergiques et capables qui émergent du peuple et grâce à lui deviennent empereurs.
5En l’absence d’étude de ce type, du moins connue de nous, évoquons le populisme célèbre de la République romaine. Il met heureusement en évidence la très significative convergence entre populisme et forme de société évolutive. Dans ce cas, l’évolution commence avec la nécessité pour les patriciens de concéder aux plébéiens un magistrat dédié, le tribun de la plèbe. C’est la condition pour que celle-ci les aide dans leur lutte contre les dominations royales voisines.
6La dynamique antagoniste entre les uns et les autres ne cesse. Elle comporte d’autres concessions si nécessaire mais aussi des retours en arrière. Ceux-ci, souvent excessifs, engendrent des révoltes. Curieux mélange d’articulations volontaires et partagées mais surtout de coups de force allant jusqu’aux assassinats des plus hauts magistrats, comme les Gracques. Dans ces conditions, les conduites des patriciens et des plébéiens se dégradent. Ils s’enferment dans une inhumanité féroce autour du refus de partager et d’inventer entre eux la ressource humaine. Perdant toute crédibilité, les articulations ne sont plus de mise. Des pertes de revenus, suite au blé moins cher venu des pays conquis, conduisent à la misère des couches sociales hier aisées. Les plébéiens se transforment en populares. Les patriciens considérant toujours leurs privilèges justifiés, se dénomment optimates, les meilleurs mais restent décidés aux extrêmes. Les deux camps deviennent des adversaires absolus. Ils se trouvent des chefs exceptionnels. Ainsi, après les Gracques, on aura surtout l’affrontement entre Sylla, l’aristocrate, et Marius, homo novus sans ascendance notable comme, peu après, Cicéron.
7À propos de Marius, les historiens évoquent déjà le populisme. En effet, Marius ouvre l’armée qu’il dirige à une foule de volontaires soucieux d’acquérir gloire et fortune dans les batailles. C’est le cas de citoyens, les proletarii, qui ne sont pas propriétaires terriens. Selon R. Bloch (1994), on passe d’une armée de riches à une armée de pauvres, une armée de métier dévouée à son chef. Marius sera élu consul à sept reprises, de -107 à -86. On est à quatre décennies d’un Jules César proclamé « dictateur à vie » en -44. Et en -27, c’est le couronnement d’Auguste. Le populisme, loin de renforcer la République romaine, la conduit à sa fin. La dynamique conflictuelle autour de la ressource humaine se solde par le passage d’une République qui gardait encore quelques inspirations tribales à un Empire pur et dur. La forme triomphante de société signe l’état des enjeux sociaux de la ressource humaine.
Les populismes processuels entre articulations et crases, inventions et fantasmes
8L’esquisse historique précédente concernant l’évolution de la République romaine nous a déjà permis de voir à l’œuvre deux grands processus différents. D’une part, les « articulations ». Bien connues au plan biologique, elles le sont aussi au plan sociétal. Montesquieu abiendécrit l’articulation constitutionnelle. On parle de « séparation des pouvoirs » mais il y a toujours aussi articulation d’ailleurs variable. La raison d’une constitution est de permettre à trois ressources fonctionnelles – législative, exécutive et judiciaire – de contribuer à la meilleure articulation sociale. Le danger, c’est que tout soit décidé pour tous par une seule personne : le despote. Le processus qui s’oppose aux articulations est en l’occurrence la « crase » despotique. Le terme de crase surprend. Il n’est pas habituel. Pourtant, les formes de crase sont nombreuses dans la nature. Collages imitatifs des caméléonismes. Ou métamorphose : écrasement d’une organisation vitale antérieure au sein d’une organisation nouvelle très différente. Ou encore, juxtapositions, collages entre activités d’espèces rapprochées : parasitismes et symbioses. Le nom lui-même est d’usage très ancien. Pour éviter le hiatus, les Grecs effectuaient la crase langagière suivante « ta alla » : talla. Dans le domaine sémantique, la crase est constante. Exemple connu : l’auto (mobile) (omnibus) donne l’autobus : il se meut par lui-même au service de tous. Dans le domaine socio-historique, la crase est aussi une ressource. L’art de la peinture en fait un usage novateur. Tant l’impressionnisme que le cubisme sont des crases esthétiques. Le sujet et l’objet s’y confondent. Les visions des objets interfèrent. Toutefois, la crase négative est plus fréquente. Nous avons vu le despotisme. Exemples voisins : les fascismes ; le nazisme : crase socio-sémantique du national-socialisme.
9L’oscillation des populismes entre articulations et crases fonde leur ambiguïté, leur ambivalence. Si les populismes prennent des chemins positifs pour la ressource humaine, ils associent de plus en plus aux crases les articulations. A l’inverse, s’ils prennent des chemins négatifs, les articulations s’effacent, les crases positives aussi. Les crases négatives, voire monstrueuses, l’emportent. Nous l’avons vu, lors du passage des plébéiens aux populares. Constatons maintenant plutôt ce qu’il en est quand la relation entre élites et peuple tourne à l’articulation inventive. Choisissons Athènes, au début du VIe siècle av. J.-C. Les quatre tribus ethniques originelles sont en conflit extrême. Tant l’unité de la société que ses capacités de défense sont menacées. A preuve, l’échec répété dans la reconquête de Salamine. Solon persuade ses concitoyens de lui confier l’armée. On le nomme ; il réussit. Son charisme exceptionnel fait qu’on lui demande alors de résoudre la grave crise en cours. Il revient sur le sort des citoyens endettés, vendus comme esclaves. Il fait voter une loi qui interdit cette pratique à l’avenir. Il obtient même que chaque citoyen ainsi traité, ait sa dette annulée et soit rétabli dans ses droits. A la fin du VIe siècle, les rivalités extrêmes entre ethnies menacent de nouveau gravement la paix sociale athénienne. Un nouveau personnage charismatique, Clisthène, est sollicité. L’articulation politique qu’il invente est proprement impensable. Il remplace les quatre tribus ethniques originelles, sans cesse en conflit, par dix tribus instituées politiquement. Chacune est composée de trois tiers de citoyens : de la ville, de la côte et de l’intérieur ; elle peut aussi recruter des membres parmi les métèques et les affranchis. Chaque tribu doit articuler au mieux les ressources humaines qui existent en son sein, cela en gérant les conflits de ses membres fort différents du fait de leurs origines et de leurs intérêts. Chaque tribu peut s’inspirer de ce les autres inventent. Nombre d’arrangements sont alors testés et les meilleurs repris au niveau de la Cité.
L’accélération de l’histoire, l’extension des populismes
10Certes, nous n’avons pas la documentation nécessaire concernant les populismes des siècles passés sur la planète. Néanmoins, on ne se défait pas de l’impression d’une « floraison » croissante des populismes dans les derniers siècles. Alexandre Dorna (1999) en fait une démonstration exceptionnelle. Poursuivons notre lien entre les populismes et les formes de société comme systèmes synthétiques historiques de ressources humaines. Cette relation nous permet de comprendre que lorsqu’une forme de société l’emporte sur la forme précédente, c’est généralement parce qu’elle peut faire état d’une meilleure articulation inventive des ressources humaines. Si c’était là la seule vérité, l’histoire humaine ne serait qu’un long fleuve croissant tranquillement. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les acteurs humains qui vivent dans une forme de société dominante, en découvrent certains inconvénients mais en apprécient aussi bien des avantages. Si la forme de société nouvelle montante remédie peu aux inconvénients et nuit aux avantages, nombre d’acteurs humains qui le ressentent lui deviennent hostiles. Si un nombre important d’acteurs humains se ressent comme plutôt lésé, il donnera sans doute lieu à telle ou telle entreprise populiste. Que s’est-il passé depuis à peine plus de deux siècles ?
11La forme de société royale-impériale, aristocratique, alors dominante, a été remplacée en Europe de l’Ouest par la forme nouvelle de la nation marchande industrielle en relatif appui démocratique. Ce bouleversement est considérable. A preuve, en France, on a, en trois-quart de siècle, quatre révolutions, trois restaurations royales, deux empires, trois Républiques.
12Davantage encore, le changement de forme sociétale a conduit les régimes aristocratiques vaincus à se travestir en dictatures monstrueuses conduisant à deux guerres mondiales. La course technoscientifique dont celle aux armements a produit une telle accélération de l’histoire, qu’une nouvelle forme de société va encore s’imposer. Sur la seule base d’une concurrence économique rigoureuse entre Etats-Unis, Europe et Japon, elle parvient à vaincre, sans guerre chaude, l’URSS, et oblige la Chine à modifier sa culture.
13À la fin du XXe siècle, avec la dérégulation des entreprises nationales inaugurées au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, ces deux pays inventent la forme sociétale d’économie financière informationnelle mondiale. Dès lors, les nations ne cessent plus d’être mises en cause jugées systèmes dépassés dans l’articulation des ressources humaines. En Occident, deux changements de formes de société ont été vécus et le sont encore. Par contre, si nous passons de l’Occident à la planète, ce n’est pas deux mais trois changements de forme de société qui sont à l’œuvre. Le terme de « tribu » fait partie de notre vocabulaire quotidien. Le terme de « khalifat » refait surface et désigne une volonté de défier radicalement toute autre forme de société.
14Les résultats de cette accélération de l’histoire sont particulièrement bouleversants pour les personnes, les groupes et les pays. Les populismes se multiplient sous des formes imprévues. Au Royaume-Uni, élites conservatrices et peuple sont d’accord pour prendre le risque de jouer ensemble la carte d’une nationmonde. Aux Etats-Unis, l’émergence de Donald Trump signe également la « crase » d’une nation-monde. Sur la planète, nombre de quasi-royaumes ou empires ont à décider ce qu’ils vont devenir face aux deux dernières formes sociétales nationale et mondiale. Le populisme apparaît comme un syndrome géant plein d’avenir.
15Après cinq cents pages d’esquisse d’une histoire mondiale, E. Todd (2017 : 477) ajoute un post-scriptum ne traitant que de populismes. Il risque pourtant le bon sens qui sera difficile à saisir dans le tam-tam médiatique : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde. Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans élite, qui représente et guide, la dénonciation des élites est tout aussi absurde. L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »
Bibliographie
- Bloch R. 1994. Les origines de Rome. Paris : PUF.
- Clastres P. 2011, 1974. La Société contre l’Etat. Paris : Ed. Minuit.
- Demorgon Jacques 2016. L’homme antagoniste. Paris : Economica.
- Dorna Alexandre 1999. Le populisme. Paris : PUF.
- Ibn Khaldûn. 2012. 2002. Le livre des exemples, 2 t. Paris : Gallimard.
- Todd E. 2017. Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine. Paris : Seuil.
- Thucydide - Hérodote. Œuvres complètes. 1964. Intro. J. de Romilly Gallimard, Pléiade.