Pour un humanisme militant
Pages 5 à 11
Citer cet article
- FOUSSIER, Philippe,
- Foussier, Philippe.
- Foussier, P.
https://doi.org/10.3917/huma.317.0005
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- Foussier, P.
- Foussier, Philippe.
- FOUSSIER, Philippe,
https://doi.org/10.3917/huma.317.0005
1Christophe Habas étant parvenu au terme de son mandat, le Conseil de l’Ordre a élu l’été dernier son successeur à la présidence de l’exécutif du Grand Orient de France en la personne de Philippe Foussier, cinquante-deux ans, journaliste de profession. Nous publions des extraits de son discours d’installation, prononcé au convent de Marseille le 25 août 2017.
2Très respectable président, dignitaires au Debhir, vénérables maîtres délégués mes frères et sœurs,
3« Tout humanisme comporte un élément de faiblesse qui tient à son mépris du fanatisme, à sa tolérance et à son penchant pour le doute, bref à sa bonté naturelle, et peut, dans certains cas, lui être fatal. Ce qu’il faudrait aujourd’hui, c’est un humanisme militant, un humanisme qui découvrirait sa virilité et se convaincrait que le principe de liberté, de tolérance et de doute ne doit pas se laisser exploiter et renverser par un fanatisme dépourvu de vergogne et de scepticisme ». Thomas Mann écrivait ces lignes en 1935 […].
4Oui, francs-maçons du Grand Orient de France, nous sommes des humanistes militants et si nous ne devons jamais confondre notre rôle avec celui des institutions profanes, les dates anniversaires que nous célébrons en cette année 2017 nous permettent de baliser facilement nos repères conceptuels. Nous fêtons le tricentenaire de la franc-maçonnerie moderne. Dès sa création, de manière plus volontariste ensuite, notre institution a cherché à abolir les catégories du monde profane. Il y avait, dans nos loges du milieu du XVIIIe siècle, des hommes que tout séparait dans la vie civile et sociale. Des nobles et des roturiers, des pasteurs, des curés et parfois des évêques, des militaires, des commerçants, des scientifiques, des hommes de lettres… […]. Oui, dans nos loges, nous avons cherché à fabriquer cette République universelle en réduction qui demeure notre utopie et pour laquelle nous construisons sans cesse le Temple. Nous avons fait et nous faisons toujours œuvre d’universalisme.
5Nous célébrons aussi le 140e anniversaire du Convent de 1877 qui, à l’initiative du pasteur Frédéric Desmons, décida de supprimer toute référence obligatoire à une vérité révélée ou à un principe créateur. De cette date naît le schisme majeur au sein de la franc-maçonnerie, puisque celle qui continuait à exiger de ses membres la croyance en Dieu nous considérera à partir de cette date comme irrégulière. Foin des querelles, nous sommes ici au Grand Orient et le dynamisme de notre obédience, sa croissance permanente, nous démontrent que nous avons fait le bon choix en 1877 en retenant comme postulat la liberté absolue de conscience, sans borne, que nous avons sans cesse à déconstruire les dogmes plutôt qu’à les révérer et que si chacun d’entre nous est libre de croire ou de ne pas croire à une vérité révélée, les conceptions métaphysiques relèvent d’un choix individuel. […] Car ce qui fait la spécificité de notre obédience, comme d’un certain nombre d’autres bien-sûr, c’est d’avoir toujours été inscrite dans le combat, que nous concevons en amont de la politique, au service de la République et non au niveau des partis. Un combat pour la République, pour l’école publique, pour l’émancipation, pour la laïcité, pour le progrès social et scientifique, pour la liberté de disposer de son corps, pour la liberté de conscience aussi. Nombre d’exemples viennent illustrer ces engagements. Oui, beaucoup de nos maîtres vénérés qui formaient cette chaîne qui nous relie à eux sont morts pour que nous soyons libres.
6Nous avons d’ailleurs coutume de dire que nous sommes des maçons libres dans des loges libres. Complétons : nous sommes dans une obédience libre, pleinement indépendante. Nous n’avons pas à plaire à tel ou tel courant, nous n’avons pas à flatter telle ou telle catégorie, nous n’avons pas de coteries à entretenir ou à dorloter, nous n’avons que faire des sondages et des indices de popularité. Contrairement aux partis politiques à la recherche d’électeurs, aux associations tributaires de subventions publiques, le Grand Orient de France est une institution totalement libre. […]
7La franc-maçonnerie que nous pratiquons, celle de 1717, des Constitutions d’Anderson de 1723, de 1738 avec le Discours de Ramsay, celle de 1773 avec la création du Grand Orient de France, celle de 1877, présente cette particularité d’aspirer à bâtir le temple intérieur en même temps et autant que le temple extérieur. Des traditions maçonniques se refusent à aller au dehors, on a même vu parfois certaines d’entre elles ne pas s’offusquer outre mesure de dictatures avérées. Pour nous, les loges sont des refuges temporaires pour nous ressourcer à l’aune de nos principes, de nos outils symboliques et de notre méthode. Elles ne nous protègent que temporairement du tumulte, de la pression et du chaos qui règnent parfois au dehors. Elles sont les espaces irremplaçables où nous nous construisons comme maçons, individuellement et collectivement, au contact de nos semblables. Notre modèle maçonnique nous a parfois exposés à la caricature, et certains à l’extérieur continuent à l’entretenir, ne nous voyant que comme des profanes égarés dans les temples, si soucieux de faire rayonner nos vérités au dehors que nous en oublierions d’être d’abord des francs-maçons. Oui, c’est vrai, le choix qui est le nôtre est sans doute le plus audacieux. Ne pas privilégier une dimension sur une autre, ne pas se focaliser sur une extériorisation qui nous ferait oublier que nous sommes d’abord là pour tailler et polir la pierre brute, ne pas se laisser bercer par la société du spectacle que nous propose le monde profane, ne pas oublier que nous ne sommes jamais aussi bons maçons que lorsque nous nous délestons de nos métaux pour nous plonger dans l’inconfort de la pensée et combattre les préjugés, ceux des autres mais aussi les nôtres, nos réflexes et nos postures. Gardons-nous de réciter les pensées préfabriquées, de répercuter toutes les modes et de n’être finalement qu’une caisse de résonance du monde profane avec des discours parsemés de références symboliques qui ne constitueraient qu’un habillage cosmétique et superficiel. […] Car oui, nous constituons cette société philosophique et initiatique où l’on s’émancipe des préjugés, où l’on travaille à la compréhension des imaginaires, ou même nous tentons de les « décoloniser » pour reprendre une expression de notre passé Grand Maître Christophe Habas […].
8Je vous propose de prolonger ou d’ouvrir de nouveaux chantiers cette année. Vous en serez partenaires si vous le souhaitez.
9D’abord, les Utopiales. Je souhaite en faire une opération nationale, en métropole, outre-mer et pourquoi pas aussi à l’étranger. Elles se tiendront les samedi et dimanche 17 et 18 mars prochains, partout où vous le souhaitez, où les loges, les collectifs de Loges, les Orients peuvent et veulent s’y engager. Elles auront pour thème la fraternité. […] La fraternité telle que nous la concevons n’est pas une posture ou une incantation, encore moins une généralité abstraite, elle est ce projet mobilisateur et exigeant qui consiste à unir tous les hommes dans une société plus juste. […] Nous dirons combien notre République – si tant est que ses responsables fassent vivre ses principes constitutionnels sans en oublier aucun : indivisible, laïque, démocratique et sociale – est le cadre qui permet le mieux le déploiement harmonieux de cette fraternité. […]
10Parallèlement à la poursuite des Chantiers de la République qui ont rencontré un vif succès, nous lancerons un cycle de réflexion autour de la problématique « connaissance et croyance ». Il s’agira de continuer à éclairer les questions relatives aux sciences et aux enjeux éthiques qui y sont liés. La confusion croissante entre croyance et connaissance, la contestation du progrès favorisée par le retour des idéologies obscurantistes et millénaristes qui suscitent ou instrumentalisent les peurs et l’ignorance, l’amplification de l’offensive créationniste menaçant des siècles d’avancées scientifiques, la propension de la foi à venir concurrencer le savoir, la remise en cause du primat de la raison sont autant d’exemples qui démontrent l’utilité du combat maçonnique pour endiguer des phénomènes croissants comme le complotisme, la « post-vérité » et autres manipulations qui visent à substituer le dogmatisme à la rationalité. […].
11Autre thème. Beaucoup de vos orients se sont mobilisés, parfois depuis plusieurs années, sur les questions des réfugiés. Parfois de manière théorique, parfois de façon plus pratique, en concourant activement à l’accueil et à l’intégration de réfugiés et de migrants. Ces initiatives, il nous semble utile de les inventorier. L’idée consiste à faire converger ces réflexions et ces actions pour, pourquoi pas, élaborer en fin d’année maçonnique un document que nous pourrions remettre aux autorités publiques du pays pour leur faire état de la réflexion et de l’engagement des francs-maçons sur cette thématique. Depuis l’engagement de la Fondation du Grand Orient de France à Calais, dès 2015, beaucoup a été fait en matière d’actions. De réflexion aussi, et il n’est pas inutile de ce point de vue de reprendre celle engagée par l’Obédience avec le choix du Convent 2015 de consacrer la question à l’étude des loges sur la paix et les droits de l’homme à la question migratoire. […]
12Nous ne sommes pas les ravis de la crèche, nous savons quels sont les problèmes que cet accueil et cette intégration posent. Nos responsables publics nous ont fait croire que, depuis les années 1960 et 1970, nous pratiquions l’intégration alors que par des mesures de répartition géographique et urbaine, nous ne faisons en réalité qu’organiser le repli ethnique et religieux, incompatible avec une véritable intégration. Nous reproduisions, sans nous l’avouer, ce que le modèle anglo-saxon représente de pire : le développement séparé, les ghettos, sociaux, ethniques, identitaires, qui engendrent inévitablement le communautarisme et les replis, les défiances et les intolérances. Nous en payons aujourd’hui très cher le prix. […]
13Il est aussi un chantier qui ne peut pas s’interrompre, c’est celui de la laïcité. Foin de grands discours, d’envolées lyriques et d’incantations. Pendant des décennies, nous avons été avec quelques autres d’inlassables militants du combat laïque. Nos dirigeants, nos élites, médiatiques et intellectuelles, ne voulaient pas en entendre parler. Le résultat est là. Nous avons laissé prospérer les revendications religieuses dans notre société à un point que nous n’avions sans doute pas connu depuis un siècle. Les questions religieuses envahissent tout, polluent les débats, et nous montrent à quel point le rappel de cette règle d’organisation politique et juridique qu’est la laïcité est plus que jamais indispensable pour contenir des prétentions cléricales sans limites. Et le pire, c’est que la plupart du temps, ce qui s’exprime, ce n’est pas une lecture et une pratique tranquilles, apaisées, des religions. C’est leur versant intégriste, fondamentaliste, c’est le retour des obscurantismes […]
14Si nous ne devions avoir qu’une action en la matière, elle est d’aider nos compatriotes à sortir des confusions qui l’entourent. Elles sont de deux ordres.
15Il y a d’une part l’extrême droite. Nous sommes pour notre part avertis que ce courant a réalisé un véritable hold-up sur la laïcité alors que ce qu’il défend c’est une conception qui vise à dénigrer une religion et des croyants et à promouvoir une France chrétienne, blanche et en vérité à l’opposé de toute conception laïque. Il n’est qu’à comptabiliser ses responsables qui installent dans leurs mairies des crèches de la Nativité pour exalter les seules racines chrétiennes de notre pays. Continuons inlassablement à dénoncer ces usurpateurs. Nous le savons, ils détestent la laïcité et ce qu’elle représente en termes d’égalité des droits, de liberté de conscience et de promesse d’émancipation et de fraternité.
16Il y a d’autre part tous ces courants qui ne rêvent que d’accoler un adjectif à la laïcité : à droite, on la veut positive, à gauche on la veut plurielle ou apaisée. En réalité, ce que tous ceux-là cherchent à nous vendre, c’est un modèle qui organise la coexistence des religions, « l’interconvictionnel », un modèle qui permet la juxtaposition des croyances dans une plus ou moins bonne harmonie tandis que les non-croyants sont ravalés au rang de citoyens de seconde zone. Être croyant selon ces conceptions, qui sont en fait de nature et d’esprit concordataires, c’est finalement être privilégié. […]
17Parallèlement, et là aussi, nous avons avant tout à exercer un travail de clarification, il nous faut réinterroger la question de l’antiracisme. Celui-ci a été tellement dévoyé qu’il devient parfois même un instrument pour certaines associations pour organiser de nouvelles formes de racisme. C’est un chantier à travailler, tant il est vrai que nous avions l’habitude de voir l’extrême droite en pointe sur cette question du racisme et qu’hélas, on voit désormais des mouvances se réclamant de la gauche ou de l’extrême gauche y apporter leur concours. […]
18Nous avons à faire prévaloir un monde de raison, de progrès, d’émancipation, de justice sociale, de liberté de conscience et de fraternité. Si, depuis l’instauration de la République, après les grandes conquêtes républicaines, laïques, démocratiques et sociales des IIIe et IVe du nom, la franc-maçonnerie a parfois donné le sentiment d’un relatif assoupissement, l’heure est plus que jamais au réveil, à la reprise du combat.
19[…] Depuis le 7 janvier 2015, on tend à l’oublier, ce sont près de 250 personnes qui ont été tuées au nom de Dieu dans notre propre pays. Nous n’avions pas connu de massacres de masse au nom de la religion sur notre territoire depuis la Saint-Barthélemy ni de massacres de masse de civils depuis Oradour-sur-Glane. Le récent massacre perpétré en Espagne nous rappelle que ces tueries de civils, ces nouveaux Guernica, n’appartiennent pas qu’au passé ni qu’à notre pays ni même à l’Europe. […]
20Pour illustrer ce qui relie ces chantiers, ces constats, ces projets, le leitmotiv que je ne cesserai de marteler sera celui du nécessaire combat pour l’universalisme. Nous avons, en cette année de célébration du tricentenaire de la franc-maçonnerie moderne, l’ambition d’être d’abord le conservatoire du progrès que nous avons hérité du siècle des Lumières et qui contient ces principes intemporels d’humanisme et d’universalisme. Nous avons en effet le devoir de le conserver pour le transmettre. D’autant que, de toute part, ses adversaires relèvent la tête. Ils sont au choix les différentialistes, les ethnicistes, les racialistes, les tenants du relativisme culturel. Ils essentialisent sans cesse, ils pratiquent l’assignation identitaire permanente et d’ailleurs l’« identité » est leur mot fétiche. Ils veulent nous prendre en étau dans leur tenaille identitaire.
21Il y a bien sûr parmi eux l’extrême droite, qui a toujours récusé l’universalisme, car pour elle il y a des races, des ethnies, des couleurs de peau qui justifient une irréductible différence entre les êtres humains à raison de leur naissance. C’est à partir de ces thèses, notamment, que dans les années 1940, en France, il y avait des wagons de métro et des squares réservés aux Juifs, qu’il y avait aux États-Unis d’Amérique ou en Afrique du Sud, dans les années 1960 et au-delà, des autobus et des toilettes publiques interdits aux Noirs.
22C’est cette même idéologie, désormais revendiquée par des fractions de la gauche et de l’extrême gauche, qui vient justifier en France aujourd’hui la multiplication des « camps décoloniaux racisés »» et autres colloques interdits aux Blancs organisés dans des universités publiques ou des salles municipales avec la caution d’universitaires, d’intellectuels et même quelques médias. C’est en France. Aujourd’hui. Qu’ils soient de droite ou de gauche nous importe peu, leur racialisme, leur racisme nous révulse autant. Ils sont tous les ennemis de la République universelle que nous nous efforçons de bâtir depuis trois siècles. Ils appellent la mobilisation énergique de ce que nous sommes ardemment : des républicains universalistes qui continueront sans relâche à abattre les murs entre les êtres humains comme nos ancêtres francs-maçons le faisaient déjà au siècle des Lumières. […]
23Si nous ne gagnons pas cette guerre des idées — dont les implications pratiques s’étalent sous nos yeux — alors nous risquons de nouveau d’être ensevelis sous l’ordre barbare. Il ne faudrait pas que les francs-maçons n’aient pas tout entrepris pour l’éviter. […]
24Dans cette société déprimée où la politique semble régie par les lois de la communication, où l’on s’adresse au citoyen comme à un consommateur, sur laquelle pèsent une chape de confusion, de résignation, un curieux sentiment d’impuissance, les francs-maçons du Grand Orient de France, qui ont fait le pari des Hommes, ont l’optimisme rivé à leurs neurones. Il n’y a parmi eux ni fatalistes, ni déclinistes, ni défaitistes, ni Munichois de la pensée ou de l’action. Comme ils l’ont fait aux heures où le pays doutait sur son destin, de la Révolution française à la Résistance, ils sauront trouver en eux, individuellement et collectivement, l’intelligence et l’audace dont la République a cruellement besoin.
25Parce qu’ils savent que l’acacia refleurira.