L’étude du symbolisme est-elle primordiale à la construction du franc-maçon ?
- Par Loge La Rose
Pages 80 à 82
Citer cet article
- LA ROSE, Loge,
- La Rose, Loge.
- La Rose, L.
https://doi.org/10.3917/huma.315.0080
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https://doi.org/10.3917/huma.315.0080
Ce travail collectif est le rapport d’une question à l’étude des loges du Grand Orient de France pour l’année 2016-2017.
1Le symbolisme occupe une place centrale dans la pratique maçonnique (ne dit-on pas que dans le temple « tout est symbole »). Le libellé de la question suggère tout l’intérêt d’une démarche intellectuelle (étude) qui aurait comme but une action dans la durée (construction). Il est même implicite que cette étude ne serait pas simplement utile et importante mais bien primordiale (première et essentielle) dans la construction individuelle et collective du Temple de l’Humanité. Cette prise de conscience a comme cadre le travail au sein des loges et de l’obédience et suppose l’effort de chacun sur lui-même. Notre travail en loge et sur nous-mêmes s’organise à travers des rituels maniant des symboles qui s’éprouvent dans la maîtrise d’outils hérités d’une tradition opérative où ils prennent sens, force et vigueur.
2Deux moments semblent nécessaires pour répondre à notre question initiale. Premièrement, définir brièvement le symbolisme et montrer son importance dans les relations entre les hommes ; deuxièmement, insister sur ce que cette étude du symbolisme a de primordial pour la construction du franc-maçon.
Une définition succincte du symbolisme
3Toutes les traditions culturelles s’organisent autour de signes qui sont les conditions des échanges symboliques, incluant les échanges matrimoniaux ou encore économiques.
4Mais, contrairement aux signaux et aux signes, les symboles n’épuisent jamais leur mystérieuse complexité (la balance comme symbole de la justice ou encore le terme cœur symbolisant l’amour mais aussi un centre ville) : ils requièrent donc une interprétation continue chez les acteurs qui se veulent fidèles à un contrat initial voire à une alliance. Le mot symbole renvoie dans la Grèce antique à l’acte de rompre une tessère (morceau de poterie) en divers morceaux puis de les réunir pour provoquer une reconnaissance mutuelle ou une alliance confirmée (sum-bolori). Pas de symbole sans volonté de symboliser : cet acte suppose qu’avant leur volonté de se réunir, les parties en cause ont pu entretenir ambiguïté, méfiance ou confusion. L’activité symbolique est donc productrice de paix et de concorde mais elle réclame d’être sans cesse réinstituée. Le symbolisme renvoie donc à un acte de réunion qui rompt avec une indistinction préalable et dont le sens doit être interprété constamment. La volonté de « réunir ce qui est épars » est fondatrice. Appelons stéréotype ce que devient un symbole quand sa portée fondatrice et vivante se fixe en routine ; de cela le franc-maçon s’avise en glorifiant le travail comme processus continu de transformation d’une matière (la pierre brute) mais aussi sur soi-même ; ce travail sur soi se fait avec les frères et les sœurs dans les tenues. Mais aucun rituel qui appelle au travail n’est à l’abri du ritualisme où l’on ferait semblant de travailler. C’est pourquoi l’étude est sans doute requise pour réveiller les symboles endormis dans les stéréotypes.
5On doit au philosophe Edmond Ortigues dans son texte Le discours et le symbole (Aubier, 1962), une présentation de l’importance et de la fragilité de l’activité symbolique. Il précise : « Deux idées paraissent essentielles ; premièrement le principe du symbolisme comme raison mutuelle entre les éléments distincts dont la combinaison est significative et deuxièmement, l’effet du symbolisme comme liaison mutuelle entre des sujets qui se reconnaissent engagés l’un à l’égard de l’autre dans un pacte, une alliance (divine ou humaine), une convention, une loi de fidélité. » (Op. cit., p. 61).
6L’étude du symbolisme éclairera le principe par les effets et les effets sur le principe. Cet appel à la fidélité dans l’appropriation des symboles se confirme dans les multiples serments prêtés par l’initié à chaque degré de son parcours initiatique.
7On le voit, le sens d’un symbole est à refonder sans cesse ; d’autant plus que les symboles maçonniques (comme tout symbole) peuvent oublier leur force initiale. C’est avec raison que Christophe Habas, Grand Maître du Grand Orient, nous appelle à « décoloniser nos imaginaires ».
8Edmond Ortigues peut conclure : « Les symboles sont les matériaux avec lesquels se constituent une convention de langage, un pacte social, un gage de reconnaissance mutuelle entre des libertés. » (op. cit., p. 61).
9Le respect de la fidélité et de la réciprocité est donc important dans le maniement des symboles en général. Il gagne à être réfléchi et refondé sans cesse.
10Cependant, notre question nous invite à aller encore plus loin en nous questionnant sur le caractère primordial de cette étude du symbolisme.
Le caractère primordial de l’étude du symbolisme
11En devenant franc-maçon, nous prenons l’engagement d’étudier et de (re)vivre des traditions et des rituels au sein d’une obédience mais nous faisons plus encore : nous nous engageons à appliquer ces symboles au sein d’un travail de construction individuel et collectif : le Temple de l’Humanité.
12Si, comme le suggère le philosophe Kant, le symbole en général nous « donne à penser », le symbole maçonnique, lui, nous donne à construire. En franc-maçonnerie on étudie le symbolisme pour construire. Un frère de la loge traduit ainsi cette originalité : « Les symboles maçonniques sontde construction : construction de notre temple intérieur mais aussi construction collective et fraternelle », et le frère de préciser que « le Temple maçonnique est le lieu sacré par définition où les symboles peuvent s’entrechoquer en toute liberté et fraternité ». Cette exigence de construction requiert une étude préalable du symbolisme, mais à son tour, cette étude se vérifie dans l’unité de la construction (métaphore du plan architectural omniprésente dans les rituels). La vigilance intellectuelle est cependant requise car on peut confondre « tracer un plan » et « édifier un mur ».
Le symbole maçonnique donne à penser et à construire.
Le symbole maçonnique donne à penser et à construire.
13L’originalité du travail maçonnique résiderait donc dans l’affirmation que notre étude préalable sur les symboles est un appel à l’effort patient et continu pour ajuster effectivement (« polir sa pierre »). Le travail symbolique sera individuel sans être solitaire, et collectif sans être fusionnel. La complexité et la générosité du projet maçonnique a cependant des conditions (qualité de l’écoute, maîtrise de soi, rigueur de notre lexique, patience, sollicitude fraternelle), mais avec de grands effets émancipateurs. Une sœur de la loge résume ainsi nos échanges ; ces remarques nous serviront de conclusion : « L’étude du symbolisme est primordiale dans la construction du franc-maçon étant entendu que : le symbole est pluriel et sa signification profonde se dévoile par un travail personnel ; l’étude du symbolisme en maçonnerie n’est pas un exercice solitaire mais une mise en commun mobilisant à la fois l’imaginaire et l’esprit critique des francs-maçons ; cette étude du symbolisme obéit à des régles permettant l’expression libre de chacun (triangulation de la parole par exemple). »
14L’étude du symbolisme est donc primordiale car elle éclaire le franc-maçon, lui permettant de se construire avec et pour ses frères et ses sœurs, pour une société toujours plus fraternelle.