Construisons le « bien public » !
- Par Charles Coutel
Pages 48 à 52
Citer cet article
- COUTEL, Charles,
- Coutel, Charles.
- Coutel, C.
https://doi.org/10.3917/huma.315.0050
Citer cet article
- Coutel, C.
- Coutel, Charles.
- COUTEL, Charles,
https://doi.org/10.3917/huma.315.0050
Ce dossier reprend et développe un Chantier de la République organisé cette année à l’heureuse initiative de Jacques Hennion, deuxième Grand Maître adjoint du GODF.
Durant ces échanges, nous prîmes le temps de questionner l’expression « bien commun » qui a tendance à se banaliser dans la vie médiatique, voire politique. Cela peut intriguer mais peut aussi inquiéter, dès lors qu’elle est utilisée par les amis de la culture humaniste et les défenseurs des idéaux républicains. Une clarification s’impose donc. Un seul exemple : lors de la récente élection présidentielle, un candidat, dans l’espace d’une semaine, a pu indifféremment utiliser « bien commun » et « bien public », comme si ces expressions lui semblaient interchangeables.
1Que de confusion ! Or, parlons-nous de la même chose ? Nous le savons, beaucoup des mots que nous répétons ne sont pas nôtres ; ils nous forcent la main, peut-être même quand nous votons.
2Nous sommes saisis d’une sorte de vertige lorsque nous commençons à dresser la liste des expressions proches que nous prenons les unes pour les autres : par exemple, « sociétal » pour « social », « société civile » pour « corps politique », « les gens » pour « peuple ». La confusion actuelle entre « bien commun » et « bien public » entre dans cette catégorie.
3C’est pourquoi, aux interventions initiales, nous avons jugé utile et instructif, avec les analyses d’Annick Drogou et de Philippe Bobe, de revenir sur les sens précis et premiers des mots en les resituant dans leur champ sémantique, avant leur dérive actuelle. « Bien commun » est devenu une expression passe-partout, semblant valoir pour elle-même en dehors des champs juridique, économique, voire écologique de départ ; elle cherche même à s’imposer dans tout le champ politique. Notre dossier a la prétention de dire pourquoi.
4En un second temps, les interventions d’André Bellon et de Charles Coutel se veulent plus engagées et ouvrent le débat sur les usages médiatico-idéologiques de l’expression « bien commun » ; osons même suggérer qu’elle se substitue souvent à « bien public » qui, lui, sert l’intérêt général dans la tradition de la Révolution de 1789 et du combat républicain et ouvrier. Dans leurs contributions, les auteurs ont tenu à conserver une certaine alacrité, propre à l’oral. Faut-il nous en excuser ?
5Mais que l’expression « bien commun » ait un sens précis dès lors qu’elle est resituée avec rigueur dans ses présupposés philosophiques, cela ne fait pas de doute. C’est ce que montre avec simplicité et clarté Jean-Jacques Friboulet ; son texte est proposé sans aucun esprit prosélyte bien entendu. Il s’agit par ces analyses de nous instruire sur la genèse néo-thomiste de la notion de « bien commun », notamment chez le philosophe Jacques Maritain. Mais si cette « démonstration » est cohérente dans le contexte théorique de Jacques Maritain, ce qui l’est beaucoup moins c’est son usage subreptice dans l’idéologie néo-libérale des démocraties gestionnaires. L’omniprésence de l’expression « bien commun » exprimerait et voudrait rendre désirable la régression communautariste de la République, voire de l’Europe.
6Comment renouveler le discours laïque, républicain et humaniste si nous nous laissons envahir par de telles notions errantes coupées de leur contexte ? Aurons-nous la cruauté de rappeler qu’un collectif réactionnaire et intégriste se nomme Sens commun ? Le « commun » d’un groupe viserait-il à remplacer « l’institué » par le peuple ? Le « bien commun » peut-il même devenir une machine de guerre contre l’esprit de la loi de 1905 ?
7Enfin, concluant ce dossier, le philosophe Jean-Michel Muglioni dans une brève et pertinente synthèse nous redit combien il est urgent de reconquérir la langue républicaine, non seulement pour mieux se comprendre mais aussi pour mobiliser les citoyens.
8Si le « bien commun » entend nous être imposé par des forces cléricales, le « bien public », lui, se construit par l’engagement de tous les citoyens au service de la République et de l’intérêt général.
9Construisons le « bien public » !
GOUVERNEMENT
[…] Quelque forme que l’on préfère, il y a toujours une première fin dans tout gouvernement, qui doit être prise du bien général de la Nation ; et sur ce principe le meilleur des gouvernements est celui qui fait le plus grand nombre d’heureux. Quelle que soit la forme du gouvernement politique, le devoir de quiconque en est chargé, de quelque manière que ce soit, est de travailler à rendre heureux les sujets, en leur procurant d’un côté les commodités de la vie, la sûreté et la tranquillité ; et de l’autre tous les moyens qui peuvent contribuer à leurs vertus. La loi souveraine de tout bon gouvernement est le bien public, salus populi, suprema lex esto : aussi dans le partage où l’on est sur les formes du gouvernement, on convient de cette dernière vérité d’une voix unanime […]