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Article de revue

Vous avez dit « jeune » ?

Pages 6 à 10

Citer cet article


  • Romand-Monnier, L.
(2016). Vous avez dit « jeune » ? Humanisme, 311(2), 6-10. https://doi.org/10.3917/huma.311.0006.

  • Romand-Monnier, Léo.
« Vous avez dit “jeune” ? ». Humanisme, 2016/2 N° 311, 2016. p.6-10. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2016-2-page-6?lang=fr.

  • ROMAND-MONNIER, Léo,
2016. Vous avez dit « jeune » ? Humanisme, 2016/2 N° 311, p.6-10. DOI : 10.3917/huma.311.0006. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2016-2-page-6?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.311.0006


Notes

  • [1]
    Extrait du discours prononcé par François Hollande au Bourget, le 22 janvier 2012.
  • [2]
    « Les Jeunes avec Macron » est une association née en juillet 2015 qui regroupe « militants de partis politiques, membres d’associations et de syndicats, entrepreneurs, salariés, apprentis, étudiants ou encore lycéens, […] des jeunes politisés et conscients de la période que traverse notre pays ».
  • [3]
    Extrait de la circulaire n° 906 du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France à propos de « l’Université d’Été des jeunes Sœurs et Frères, membres du GODF. »
  • [4]
    Définition du mot jeunesse tirée du Petit Larousse Illustré.
  • [5]
    Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Gallimard, 1987, 179 p., p.172.
  • [6]
    Extrait des propos tenus par l’historienne Anna Geifman dans le numéro du Un daté du 6 avril 2016 π« Attentats, comment vivre avec ».
  • [7]
    Régis Debray, Le Bel Age, Flammarion, 2013, 108p., p.105.
  • [8]
    À ce sujet, lire notamment L’Homme nouveau dans l’Europe fasciste (1922-1945). Entre dictature et totalitarisme, Sous la direction de Marie-Anne Matard-Bonucci et Pierre Milza, Paris, Fayard, 2004, 365 p.
  • [9]
    André Chastel, La Crise de la Renaissance, 1520 – 1600, Les Héritiers, Skira, 1968.
  • [10]
    R. Brasillach, Notre avant-guerre, Plon, 1941, p.207. « Giovinezza » (Jeunesse) est l’hymne du régime fasciste.
  • [11]
    Robert Redeker, Bienheureuse vieillesse, Éditions du rocher, 2015, 279 p., p.28.
  • [12]
    Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Gallimard, 1989, 179 p., p.176.
  • [13]
    Jean-Pierre Le Goff, La France morcelée, Gallimard, 2008, 257 p., p.168.
  • [14]
    Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Gallimard, 1989, 179 p., p.176.
  • [15]
    Robert Redeker, Bienheureuse vieillesse, Éditions du rocher, 2015, 279 p., p.28.

Le Jeune est partout. Il n’y a qu’à voir l’actualité récente pour s’en persuader. Il a d’abord été au cœur de la campagne du président François Hollande, qui affirmait : « J’ai beaucoup réfléchi, depuis plusieurs mois même, à ce que pouvait être l’enjeu de l’élection présidentielle, au-delà de la crise, du redressement à accomplir, de la justice à réaliser. J’en suis arrivé à cette conclusion simple : c’est pour la jeunesse de notre pays que je veux présider la France[1]». Il est maintenant dans la rue, car il ne veut pas de la loi travail, dix ans après avoir battu le pavé contre le tristement célèbre « contrat premiere embauche » (CPE). Paradoxe cocasse, on le retrouve également « avec Macron[2]», pourtant l’un des artisans de la loi objet de toutes ses colères. Enfin, rappelons qu’il fera l’objet d’une université d’été maçonnique, toute dédiée à « ses préoccupations, ses difficultés, sa culture, ainsi que son avenir[3]».

« La meilleure façon de servir la république est de redonner force et tenue au langage. »
(Francis Ponge)
« Une définition de mots est indispensable non pas au commencement, mais avant le commencement, pour le commencement de toute étude, au seuil de toute science (…). »
(Charles Péguy)
« Sans doute, les mots ne sont pas tout le langage, mais ils en sont de bonnes parties constitutives et l’on ne sait pas dans quel idiome on parle aussi longtemps qu’on n’a pas commencé par définir les mots principaux dont on se sert. »
(Charles Péguy)
« Comme ce sont des mots qui conservent les idées et les transmettent, il en résulte qu’on ne peut perfectionner le langage sans perfectionner la science, ni la science sans le langage.»
(Condillac)

1Le Jeune se retrouve ainsi écartelé aux quatre coins d’une tambouille politico-médiatique pour le moins burlesque, quand il n’est pas la figure de proue de la publicité, du cinéma ou de la télévision, apparaissant comme l’idéal catégorique de toutes les générations. Dès lors, la jeunesse n’apparaît plus aujourd’hui comme « la partie de la vie de l’homme entre l’enfance et l’âge mûr[4] » mais, au contraire, comme un état dont la durée devrait s’étendre non plus à « une » partie de la vie, mais bien à toute la vie. C’est que le triomphe du jeunisme est total, glissement sémantique vidant de sa substance le terme dont il est issu.

2Alors qu’il ne devrait être que de passage, c’est la biologie qui le dit, le Jeune s’est ainsi vu changé en valeur et transformé en être, reprenant sans le savoir (du moins nous osons l’espérer) un vieux refrain au goût amer. Une bien triste affaire en somme, qui n’agit pas autrement qu’un cache-misère, masquant avec bien peu de succès le déni de son propre objet, alors même qu’il s’agirait de porter la jeunesse aux nues.

Un peuple

3Le Jeune est devenu un être, un bloc, un monolithe, une quasi-espèce, en un mot : un peuple [5]. En un peu plus de quatre décennies, ce qui n’était qu’une classe d’âge s’est transformée en norme, le style de vie adolescent devenant le guide non plus d’une génération mais d’une société dans sa totalité. L’autonomie s’est transformée en hégémonie et il faut désormais être, ou pire, « faire jeune », sous peine de paraître dépassé. Ainsi, la jeunesse n’est plus l’âge des possibles ni l’avenir du monde, mais le moment central de l’existence, présent consumériste et moment biologique que l’on tente de figer dans l’éternité. Comme tout peuple qui se respecte, le Jeune se voit alors attribuer ses propres codes, son propre langage, ses propres aspirations, sa propre culture aussi. Il en devient d’ailleurs difficile d’avoir vingt ans sans apparaître aussitôt comme le porte parole de sa génération. Il n’est que de voir les désignés leaders des mouvements lycéens et étudiants à l’œuvre contre la loi El Khomri, prétendre représenter l’ensemble de la jeunesse, s’exprimer en son nom comme s’il s’agissait d’un tout homogène ; « nous les jeunes »… Néanmoins, le Jeune lui-même ne peut être le seul incriminé dans cette affaire tant c’est la société dans son ensemble qui court éperdument après lui, le ramenant sans cesse à une prétendue identité collective dont on cherche toujours les contours. Pendant navrant de cette situation, la vieillesse, devenu peuple elle aussi, indigène du temps cette fois, se retrouve traitée comme une minorité que l’on ne veut plus voir, plus regarder, dont on se contente de savoir qu’il existe. Un peuple dont la présence offense l’idéologie et les valeurs dominantes. Un peuple dont l’anachronisme est la définition.

Une valeur

4Face à lui, le Jeune, érigé en valeur à part entière, en devient l’archange du dynamisme, de l’énergie, de la vitalité, enfin de la « capacité » d’adaptation à tout type de situation ; une divinité externalisée en somme. Ainsi, à propos des attentats perpétrés par Daech, avons-nous lu « qu’en ciblant les enfants et les jeunes, les terroristes s’attaquent à la dernière valeur stable de nos sociétés postmodernes, dont la particularité est de remettre constamment toutes les autres valeurs en question[6] ». Insidieusement sont désormais opposés jeunot et résigné, vieillot et audacieux. Pourtant, nul besoin d’être sociologue pour remarquer que la sénilité n’attend par le nombre des années, et on se demande même parfois si la douteuse vertu de prudence, dont on fait la sagesse du temps, n’a pas plus d’attrait pour le jeune con que pour la vieille branche désormais euphémisée en senior pour faire « moderne ».

5À l’inverse, le courage ne disparaît pas avec le temps qui passe, la hardiesse et le toupet n’abandonnant pas l’aîné sous prétexte qu’il vieillit. Aussi, et c’est bien malheureux, le prestige du mot Jeune semble survivre à sa signification vraie, celui d’une tranche d’âge, par définition transitoire. Pas plus qu’il ne suffit d’avoir soixante-dix ans pour être un sage plein de fermeté d’âme, il ne suffit d’en avoir entre dix-huit et trente pour être un révolté défiant la force des choses. De même, si l’on se penche sur « nos grands moments de créativité, nos débordements d’énergie collective, la stupide antithèse de l’innovation et de la tradition [et donc de la jeunesse magnifiée face à la vieillesse reniée] ne résiste pas à l’examen[7] ».

« Un rêve totalitaire [8] »

6Voyez la Renaissance, « cet âge des répétitions acharnées, des redites, des reprises dont on ne se lasse pas[9] » disait André Chastel. Voyez la Révolution ! Voyez aussi la Résistance, cette troupe de gamins et d’amateurs, qui jamais pourtant ne s’est définie comme un mouvement de jeunesse, qui jamais ne lui aura lancé d’appel à la rejoindre. Une troupe menée par un vieillard de quarante ans qui, ombres rasant les murs d’une nation trahie par une partie de ses enfants, fit une armée. Bien au contraire, ce sont les vieilles badernes de Vichy qui ont conçu les Chantiers de la jeunesse, « une jeunesse régénérée et ardente, saine, épurée et virile ». Elle ne fut d’ailleurs jamais aussi encensée que sous Pétain, avec les Jeunes de France, Jeunes du Maréchal, et autres Compagnons de France. Rappelons-nous aussi Brasillach qui décrivait dans Notre avant-guerre sa découverte de l’Italie mussolinienne : « Des avant-gardistes de quinze ans, des fascistes de vingt-cinq conduisent ces troupeaux riants, et leur apprennent l’hymne d’un pays qui a choisi pour mot de passe le mot de jeunesse[10] ». Ainsi la jeunesse se déversait sur toute l’Italie comme une promesse de force, un fleuve de joie, un geyser de vitalité tout droit tourné vers la guerre et la tyrannie. Différence notoire tout de même, mourir n’est plus la grande affaire de notre temps, rester jeune étant le nouvel impératif. Héroïsée lorsqu’elle était fasciste, la mort est désormais escamotée, niée même dans le jeunisme consumériste qui sévit aujourd’hui.

Une idéologie en trompe l’œil : le jeunisme, un cache-misère grossier

7Reconnaissons qu’il est tentant de céder à la mythification du Jeune, lui qui est en pleine possession de ses moyens (oui, mais lesquels ?) et qui a l’avenir (oui, mais lequel ?) devant lui. S’y opposer, c’est à coup sûr se voir qualifié de réactionnaire, modernité et jeunesse allant, dit-on, de pair. Ne soyons pas dupes ! Alors que le discours jeuniste triomphe, que la vie rêvée du Jeune se cristallise en modèle, le taux de chômage des jeunes, justement, atteint des sommets. Au-delà de cette vision statistique, il devient très rare de considérer des moins de trente ans (car il semblerait que la jeunesse s’arrête là) pour leur intelligence et leur savoir plus que pour leur âge. Paradoxe amer qui s’explique justement par le truchement de l’idéologie jeuniste, « piège au visage avenant tendu dans les années soixante du siècle dernier[11] » ; « autrefois niés en tant que peuple, les jeunes le sont aujourd’hui en tant qu’individus[12] ».

8Le « je » s’est ainsi dissout dans le Jeune, parents, instituts de sondage et monde de la consommation veillant ensemble à la perpétuation de ce conformisme. Pire, l’école, au lieu de se cramponner à des hiérarchies jugées périmées (que peut Mozart face à Rihanna, Balzac face à Harry Potter), a depuis longtemps cédé aux assauts répétés de l’idéologie jeuniste et du pédagogisme qui l’accompagne. Derrière les proclamations de l’autonomie et de la liberté des enfants et adolescents devenus rois, « se cache un processus d’effacement des adultes qui a tous les traits d’un abandon[13] ». Il ne s’agit plus, comme le souhaitait Condorcet, « d’effacer la limite entre la portion grossière et la portion éclairée du genre humain » mais de satisfaire aux exigences et besoins du Jeune, en somme « d’enseigner la jeunesse aux jeunes[14] », niant alors définitivement l’état de transition et de formation que devrait être cette jeunesse. À ce propos, souvenons-nous des mots d’Edgar Quinet, pour qui la jeunesse, certes pleine d’énergie, était aussi le temps où il « sentait de trop près les bornes de [sa] raison, trop le vide de [son] intelligence […] c’est-à-dire [son] être encore trop incomplet, trop au-dessous de ce qu’il pouvait devenir ». En abandonnant la mission de transmission d’un savoir émancipateur, l’école entretient désormais le Jeune dans ce qu’il est, ou plutôt ce qu’il est supposé être, lui refusant par là même ce qu’il pourrait et même devrait devenir : un adulte citoyen.

9Ce n’est donc pas seulement que l’idéologie masque le réel, qu’elle produit de la fausse conscience, c’est encore et c’est surtout qu’elle empêche, qu’elle paralyse, qu’elle étouffe la vie, et prépare le terrain dès la formation des consciences. Le Jeune, et son travers idéologique, sont ainsi devenus des mots d’exclusion – « non seulement des vieux, comme il est évident, mais surtout, mezzo voce, des jeunes eux-mêmes[15] », les privant, comble de l’ironie, de jeunesse, précisément. Aperçu sous cet angle, le jeunisme dévoile alors sa vérité : un déni. ∴


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.311.0006