République, où est ton unité ?
- Par André Bellon
Pages 29 à 31
Citer cet article
- BELLON, André,
- Bellon, André.
- Bellon, A.
https://doi.org/10.3917/huma.302.0029
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- Bellon, André.
- BELLON, André,
https://doi.org/10.3917/huma.302.0029
1Il est d’autant plus facile de nos jours de se prétendre républicain que chacun y met la définition qui lui convient. Bien sûr, il y a toujours eu diverses tendances dans la grande famille de la République, mais le lien qui les unissait était fort, marqué par le respect du citoyen autant que de l’intérêt général.
2Ce lien était aussi historique, fondé sur la force de la Révolution française dont la dynamique était reconnue au-delà des divergences d’analyses. Le bicentenaire fut une tentative pour mettre fin à cette période, mettant en avant les analyses d’un François Furet ou les gesticulations d’un Jean-Paul Goude, c’est-à-dire la valorisation d’une conception relativiste, sorte d’auberge espagnole de la pensée qui cède finalement la place à la seule pensée libérale. Ainsi redevient d’actualité la fameuse interjection de Léon Bourgeois : « Vous acceptez la République, Messieurs, c’est bien ; mais acceptez-vous la Révolution ? ». Exclamation d’autant plus nécessaire à l’heure où la pensée plus ou moins dominante cherche à voir dans la Révolution française la matrice des totalitarismes du XXe siècle. Pensée malheureusement logique dans un monde où s’est répandue l’idée, chère à Mme Thatcher, que tout ce qui s’apparente à un lien social est nocif.
3Parler de l’unité de la République est donc un geste salvateur. Il permet non seulement de situer notre aspiration dans l’Histoire, mais aussi de s’opposer à toutes les tendances antisociales, à resituer l’humain comme élément de la société.
4La République est une. Dire cette vérité pourtant simple provoque, chez certains, des réactions bizarres comme s’il s’agissait d’une atteinte à leur liberté. Il est vrai que les esprits ont été formatés par trente ans de libéralisme sans grande opposition et que, pour beaucoup de nos concitoyens, Robinson Crusoë est plus un modèle que Jean Jaurès. L’idée de l’unité de la loi leur apparaitrait presque comme une agression et la valorisation des communautés leur semble tout simplement merveilleuse. L’essentiel n’est plus, pour eux, la capacité à construire ensemble ou de relever des défis communs, mais de réussir par l’argent roi, par l’écrasement des autres, par la capacité à communiquer. L’objectif collectif se résume souvent à des illusions comme l’avait naïvement proclamé cette pauvre Laure Adler s’extasiant que des individus aussi différents par la religion, le sexe, la culture ou l’âge soient tous tendus vers un même objectif : regarder une éclipse.
5Dire que la République est unité attire généralement l’accusation de jacobinisme, proférée avec d’autant plus de vigueur lorsque les accusateurs ne savent pas très bien de quoi ils parlent. C’est pourquoi l’article de Michel Biard est particulièrement important pour le rappeler, le préciser. Car, lorsqu’on déforme la vérité historique, le totalitarisme n’est pas loin. Proclamer que l’unité de la langue ne fut qu’un trait autoritaire, c’est faire fi de ce combat contre l’asservissement par les nobles et le clergé qui les soutenait, c’est ignorer la force émancipatrice de l’école au XIXe siècle, c’est mépriser la figure de l’abbé Grégoire qui fut le promoteur de cette unité en même temps que l’artisan de l’abolition de l’esclavage en 1794. Réduire l’action des jacobins à un centralisme brutal qui fut plutôt celui de Napoléon gomme l’importance des collectivités communales dans l’action des jacobins, oubli d’autant plus condamnable au moment où les gouvernements successifs s’attaquent aux pouvoirs démocratiques locaux comme le montrent l’interview d’André Laignel et l’article de Christian Berthier.
6S’extasier en revanche sur les projets européens telle la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, c’est revenir à la force des grandes féodalités grâce à la régionalisation du droit qui se masque derrière l’alibi de la préservation des cultures régionales, cultures bien loin d’être attaquées aujourd’hui. C’est ce que proclame le texte du regretté René Andrau et le discours de réception d’Angelo Rinaldi à l’Académie française.
7La question européenne ne saurait, cela étant, être ignorée dans une réflexion sur la République. C’est ce que développe Yvonne Bolmann dans une analyse qui sort de la conception transcendantale trop répandue de nos jours et qui se résume souvent à « C’est européen, donc c’est bon ! ». Qu’on soit favorable, un peu, beaucoup ou passionnément à la construction européenne ne saurait justifier une telle atteinte à la raison, ni des synthèses enfantines telles que l’appel à une Europe républicaine, légère contradiction dans les termes.
8L’unité de la République est avant tout la conception du citoyen, l’égalité en droit, le respect de chacun, la recherche du progrès et de l’émancipation sociale. Que ce concept soit largement bafoué ne légitime en aucun cas sa critique et les travaux d’Anicet Le Pors méritaient d’autant plus de trouver écho ici. La société française est en crise, entend-on de toutes parts. Certes, mais surtout il faut bien voir à quel point nos « élites » poussent à remettre en cause, voire à détruire, les fondements républicains au prétexte de l’intégration. Les propos de Malika Sorel recueillis par Louis Saisi apportent là un éclairage exceptionnel. Ils amènent inévitablement en écho la question du droit de vote des étrangers qui, au travers de sa résonance morale et affective tout à fait légitime, fait souvent oublier la question connexe : doit-on séparer nationalité et citoyenneté ? C’est ce délicat problème qu’aborde Philippe Foussier.
9Voilà plus de deux siècles que la question de l’unité de la République est posée. Elle a été incarnée par des hommes aussi différents que l’abbé Grégoire, Clemenceau ou de Gaulle, dont la pensée est ici évoquée. Jamais peut-être elle n’a été aussi attaquée et surtout de façon aussi générale. Il convenait et il conviendra d’y répondre avec force.
10Nous redécouvrons aujourd’hui l’importance qu’a, dans le débat social et politique, la polémique sur l’interprétation de l’Histoire. Le 20 juillet 2010, sur France Inter, Jean-François Copé, ancien ministre de la République, alors président du groupe UMP à l’Assemblée nationale et bientôt président de cette même UMP, s’insurgeait contre cette Révolution et, tout particulièrement, contre un de ses symboles jusqu’alors assez consensuel : l’abolition, en France, des privilèges qui caractérisaient, sous l’Ancien Régime, les pouvoirs exorbitants de la noblesse et du clergé. M. Copé, de façon assez ahurissante, estimait qu’il régnait, en cette année 2010, en France, une ambiance malsaine de Nuit du 4 Août. Cette déclaration demandant des précisions, il expliqua qu’à l’époque « on a fracturé notre pays et ça c’est terminé par une dictature, ne l’oublions pas. C’est bien de parler d’histoire… ». Eh oui, mais ce serait encore mieux de la connaître et de la comprendre. C’est pourquoi des textes comme ceux qui sont ici publiés ne sont peut-être pas inutiles.