Situation politique et culturelle au Mali
- Entretien avec Yaya Traoré,
- Propos recueillis par Jean Moreau
Pages 102 à 106
Citer cet article
- Entretien avec TRAORÉ, Yaya,
- Propos recueillis par MOREAU, Jean,
- Entretien avec Traoré, Yaya.,
- et al.
- Entretien avec Traoré, Y.,
- Propos recueillis par Moreau, J.
https://doi.org/10.3917/huma.299.0102
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- Entretien avec Traoré, Y.,
- Propos recueillis par Moreau, J.
- Entretien avec Traoré, Yaya.,
- et al.
- Entretien avec TRAORÉ, Yaya,
- Propos recueillis par MOREAU, Jean,
https://doi.org/10.3917/huma.299.0102
Ancien président du Conseil national des jeunes du Mali, doctorant en science politique, diplômé du Centre d’études diplomatiques et stratégiques, ainsi que de l’Ecole normale supérieure de Bamako, diplômé en droit international économique, Monsieur Yaya Traoré est l’auteur du livre, Barack Obama raconté aux enfants de 8 à 88 ans. Monsieur Traoré est également chargé de cours de bambara à l’Institut national des langues et civilisations orientales.
1Humanisme : Comment expliquer la chute du président Amadou Toumani Touré ?
2Yaya Traoré : ATT a badiné avec l’autorité de l’État. La faillite de l’État a fini par emporter son pouvoir mais le ver était dans le fruit malien depuis longtemps. Un État qui recule trop face aux forces protestataires finit par déguerpir à grandes enjambées. Le pouvoir du Président était sérieusement affaibli et son autorité entamée depuis son recul face à la pression du Haut Conseil islamique lors de l’affaire inhérente à la refonte du code la famille, réforme finalement remise en cause. Votée mais privée de ses ardeurs progressistes. Aussi, le coup d’État est-il intervenu au moment où ATT faisait face à la rébellion du Nord.
3Crise profonde à l’étiologie plurielle avant cette prégnance belligène. Crise de l’État-nation, fragilité structurelle bien qu’au Mali, l’État soit plus affecté que la nation. Les Maliens sont pauvres mais la nation malienne a résisté aux cyclones. Elle reste solide, ancrée, portée par une forte filiation symbolique avec les grands empires d’antan. À la réussite de la fabrique de l’imaginaire national au Mali s’ajoute ce que le théoricien français Ernest Renan appelait le désir de vivre ensemble. Ce désir est une réalité au Mali en dépit de l’exception séparatiste portée par une frange touareg. Il faut aussi ajouter que la faiblesse de l’État postcolonial est un phénomène global en Afrique, exacerbé par la faillite de l’évangile développementaliste et des désillusions du messianisme démocratique.
4Humanisme : Pourriez-vous nous expliquer l’imbroglio touareg ?
5Yaya Traoré : Le problème touareg est mal compris à l’extérieur. En réalité, il n’y a aucune discrimination contre les Touaregs au Mali malgré les asymétries développementalistes. Le Nord est moins développé certes, mais s’agissant du Nord, il n’est pas la région des Touaregs mais plutôt une région multi-ethnique et multiculturelle. Le Nord reflète aussi la toile des brassages ethniques au Mali. Le nord du Mali (abusivement appelée Azawad) est constitué de populations noires à plus de 80 %. Le problème essentiel est bien la persistance du projet séparatiste – non chez tous les Touaregs – mais chez une minorité qui sait – il faut lui reconnaître cette habilité – « surjouer » la victimologie comme rente médiatico-diplomatique et sémiotique envoyée à l’adresse de l’extérieur et de la martyrologie pour entretenir la mémoire des victimes des rebellions passées et susciter de nouvelles vocations. Le projet d’État est – chez une partie des Touaregs – un projet datant d’avant l’indépendance. En 1958 déjà, le Mouvement populaire de l’Azawad demandait l’érection d’un État touareg. La rébellion de 1963 fut durement combattue par Modibo Keita, le premier président malien.
6Il faut se référer au contexte. Aucun État ne consentait que son unité fût contestée ou son intégrité territoriale remise en cause. D’autres rebellions suivront jusqu’à celle de 2012.
7Comment répondre à des revendications presque très osées ? Même sur la partie du Mali que les indépendantistes ont appelée Azawad, ils ne représentent pas plus de 8% car c’est une imposture médiatique que de dire que le nord du Mali est indépendantiste. La majorité du Nord reste résolument attachée au Mali. Et même une partie des Touaregs se bat aux côtés de l’armée malienne contre les terroristes et autres indépendantistes.
8Humanisme : L’intervention française : quelles sont ses conséquences ?
9Yaya Traoré : Il faut reconnaître que sans cette intervention, le Mali serait déjà ce que d’aucuns ont appelé Sahélistan. Ce qui restait d’État malien serait aujourd’hui en exil. Cette intervention a sans nul doute sauvé le pays et redoré les relations entre le Mali et la France. L’équipée sahélienne du général Hollande aura également conforté l’image d’un Président auparavant jugé évasif et indécis, permis à la France de gagner en position géostratégique dans une région qui n’a pas fini de révéler tous ses enjeux, même économiques, au-delà de l’odeur de la poudre. Les conséquences immédiates sont donc l’adoubement, l’euphorie, mais le retour du réel pourra émousser les ardeurs. L’épineuse question de l’autonomie pourra même susciter des manifestations anti-françaises sinon de fortes oppositions aux négociations avec ce que la majorité des Maliens considère comme une minorité auteure de crimes atroces au Nord.
10Il faut tout de même souligner que plus de 400 000 Maliens du Nord furent chassés par les hordes indépendantistes, djihadistes ou terroristes. Aussi, en janvier 2012, environ cent militaires maliens faits prisonniers furent sauvagement exécutés, certains égorgés, d’où la difficulté de faire passer l’idée de négociations autour de la question de l’autonomie dans une région où les populations même n’en veulent pas. Si ailleurs, le séparatisme bénéficie d’un soutien populaire, les indépendantistes n’ont pas d’ancrage populaire en termes de partage du projet séparatiste.
11Humanisme : Compte tenu d’une ignorance certaine de la part de nos compatriotes sur la réalité malienne, on pourrait procéder par le jeu des idées reçues : Le Mali n’est pas un pays laïque… Qu’en est-il ?
12Yaya Traoré : La laïcité est bien consacrée dans la loi fondamentale du Mali. Dans la pratique aussi, l’État, de l’indépendance à nos jours, s’est inspiré des expériences de sécularisation sous d’autres cieux afin de préserver son caractère laïc. En dépit de la crise au septentrion et de l’intrusion de pratiques inédites d’application de la charia par les groupes salafistes au Nord, le Mali a toujours été une terre de tolérance religieuse. 90 % des Maliens sont des musulmans et cette majorité significative cohabite avec une minorité chrétienne et animiste et cela sans problème. Il faut néanmoins souligner les menaces réelles contre la laïcité avec le double mouvement d’un islam d’inspiration wahhabite au Sud et des velléités salafistes au Nord.
13Or, il convient de noter que l’islam au Mali est majoritairement de tradition malékite, conception et pratiques réputées assez ouvertes, tolérantes, acceptant même une bonne part de syncrétisme. Cette tradition islamique au Mali a permis une cohabitation entre valeurs musulmanes, chrétiennes et traditions endogènes.
14Humanisme : Tous les Maliens seraient animistes…
15Yaya Traoré : Pas totalement exact bien que la majorité musulmane du pays ait très souvent recours aux féticheurs, aux devins et autres services animistes, ce qui ne l’empêche guère de vivre sa foi musulmane. En réalité, la mosquée et les secrets des fétiches participent ici d’une certaine dynamique de vitalité de la foi ouverte aux brassages et aux syncrétismes.
16Humanisme : Comment se présente l’islam, religion majoritaire au Mali (il existe en effet des chrétiens) ? Il arrive que l’on soupçonne tous les musulmans d’intégrisme…
17Yaya Traoré : Au contraire, l’islam malien est tout le contraire du fanatisme, de l’intégrisme. En dépit d’une frange wahhabite prônant un islam beaucoup plus conservateur, les Maliens musulmans sont très ouverts, tolérants, loin de la doctrine intégriste considérée comme relevant de l’intolérance.
18Humanisme : Le Mali, tout comme le continent africain, ne serait pas encore entré dans l’Histoire…
19Yaya Traoré : Derrière cette phrase polémique, l’on voit un hégélianisme de mauvais aloi. L’Histoire a plusieurs visages, plusieurs noms et surtout plusieurs vérités. Or, la vérité est tragique tout comme l’Histoire sorcière aimant manger ses propres enfants.
20L’Afrique est trop entrée dans l’Histoire, n’est-ce pas d’ailleurs l’une des raisons qui font qu’elle n’a plus de souffle original ? Quant à la modernité, elle reste également relative. Cela ne veut surtout pas dire que toutes les traditions africaines sont sans reproches. Vivre, c’est s’adapter constamment. S’adapter ne signifie pas renier son âme. Enfin, l’Histoire – en dépit de la saillie péremptoire de Francis Fukuyama qui en avait proclamé la fin – a de beaux jours devant elle. Elle est loin d’être finie même avec le triomphe du couple démocratie/libéralisme. Le retour de la Chine sur l’échiquier avec le libéralisme sans la démocratie est une leçon invitant à regarder l’Histoire d’un œil plus lointain et prospectif.
21Humanisme : Qu’est-ce que le Mandé Kalikan, paru quelques années après la Grande Charte qui, en Angleterre fonde l’Habeas Corpus ? Est-ce une invention comme l’a suggéré un magazine philosophique ? Pourtant, il apparaît déjà comme une Déclaration des droits de l’homme « s’adressant aux douze parties du monde » ?
22Yaya Traoré : Ce n’est pas parce qu’un trésor culturel est aujourd’hui mis sous forme écrite qu’elle est une invention. Les mémoires ont porté le pacte de Kurukanfuga (mandé kalikan) et l’ont transmis jusqu’aux temps postmodernes, selon le sens que Jean-François Lyotard donne à ce concept. Ce magazine philosophique finira-t-il par écrire que Tombouctou est en Amazonie ?
23Dans le Politique de Platon on trouve le nom du dieu égyptien (Amon). Si l’influence égyptienne sur la pensée grecque devait être niée par exemple par un professeur du XXIe siècle, faudrait-il, dans ce cas, douter de Platon, plus proche de cette vérité-là et faire confiance à un « docte » des plateaux télé du temps du macdo ? Le Mandé Kalikan vit de son historicité, loin de toute lubie fictionnelle. Sa matérialité recoupant avec son historicité puisent dans les mémoires humaines vivantes qui l’ont sans cesse transmis jusqu’à nous.
24Humanisme : Les Maliens regrettent-ils l’époque où le Mali était une colonie française ?
25Yaya Traoré : Si les Maliens n’ignorent point qu’ils peuvent s’inspirer en partie du génie français dans certains domaines, s’ils savent l’entremêlement humain du vaste monde, la mobilité humaine rendant plus que jamais nos destins liés, je ne pense pas du tout qu’ils regrettent le temps colonial. Quel peuple n’aimerait pas vivre par lui-même, avec lui et pour lui afin de mieux honorer le rendez-vous de l’universel, cher à Senghor, vœux noble mais face auquel néanmoins Cheick Anta Diop conseillait que la civilisation de l’universel ne doit pas être l’effacement des uns au profit des autres ? Et pourtant, il est bien possible de concilier Senghor et Cheick Anta Diop sur ce point à condition de les intégrer dans la complexité telle que postulée par Edgard Morin. Les Maliens regrettent plutôt de n’être pas suffisamment libres et indépendants. Ce qui ne signifie pas qu’ils cherchent des responsables étrangers à tout leur mal. Ici, la critique du néocolonialisme recoupe l’autocritique.
26Humanisme : Les Français n’auraient plus d’intérêts économiques au Mali…
27Yaya Traoré : La géoéconomie dément cette affirmation. La France pourra même trouver bientôt au Mali un pays économiquement intéressant car sous le sable du Nord, il semble que l’or noir et d’autres ressources existent. De sources crédibles et spécialisées l’attestent avec plus de vigueur. De l’or noir, ATT, l’ancien Président, disait qu’il existait bien au Nord du Mali. Aujourd’hui chaudron !
28Humanisme : « Tous les Touaregs suivent Al-Qaïda… »
29Yaya Traoré : … et n’ont rien à voir avec Al-Qaïda. Je connais tant de Touaregs tolérants qui n’ont rien à voir avec l’extrémisme religieux à plus forte raison avec le terrorisme. Il faut tout de même souligner la collusion entre le MNLA, Ançardine et AQMI au début des attaques contre l’État malien bien que la bonne communication du MNLA en France l’ait fait un mouvement laïc, bien vu et perçu. Les Maliens ont une autre perception de ce mouvement.
30Humanisme : Quelle est la situation aujourd’hui ?
31Yaya Traoré : Les grandes villes libérées grâce à l’intervention prompte de la France, la catastrophe évitée de justesse. Les barbus fanatisés ne planteront pas leurs tentes à Bamako. Le général Hollande est passé par là. Il est même parti se faire bénir à Tombouctou, la sainte profanée, pour plus de vertus sondagières et politiques, ce qui n’empêche pas de célébrer la fraternité franco-malienne. Le défi reste l’endiguement de ce qui ressemble à une guérilla miniaturisée. Des unités djihadistes mobiles procéderont à des harcèlements qui peuvent s’avérer dangereux. Le Nord n’est pas totalement sécurisé. La guerre contre ce terrorisme mobile s’avère longue.
32C’est bien une guerre asymétrique exigeant plus de temps, d’intelligence au sens que la psychologie donne à ce terme, c’est-à-dire la capacité d’adaptation face aux situations difficiles, aux imprévus. Il est plus facile de libérer Tombouctou, Gao et Kidal que d’éradiquer le terrorisme, nomade et mobile par définition, surtout souvent sans visages identifiés.