S'abonner
Article de revue

Le post-fascisme : la part maudite des Lumières

Pages 79 à 86

Citer cet article


  • Dorna, A.
(2012). Le post-fascisme : la part maudite des Lumières. Humanisme, 297(3), 79-86. https://doi.org/10.3917/huma.297.0079.

  • Dorna, Alexandre.
« Le post-fascisme : la part maudite des Lumières ». Humanisme, 2012/3 N° 297, 2012. p.79-86. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2012-3-page-79?lang=fr.

  • DORNA, Alexandre,
2012. Le post-fascisme : la part maudite des Lumières. Humanisme, 2012/3 N° 297, p.79-86. DOI : 10.3917/huma.297.0079. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2012-3-page-79?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.297.0079


1L’époque contemporaine est devenue brumeuse, au sens optique et psychologique du terme. Un soupçon préfasciste s’exprime, un peu partout, au sein des sociétés libérales actuelles, en réaction aux folies de la consommation de masse et au mépris des élites politiques en charge de faire fonctionner encore le système financier et la toile d’araignée de la technologie.

2Les hommes acceptent tour à tour (ou presque) toutes les métamorphoses, comme si l’appréciation subjective du contexte objectif d’aujourd’hui pouvait bâtir la réalité de demain. Et, parfois, de vieilles et sinistres apories s’imposent : c’est là toute l’ambiguïté de notre époque, et de l’attente des peuples et de la peur des individus.

De nulle part ailleurs aux avatars postfascistes

3Personne n’arrive à voir clair dans la viscosité de la « crise planétaire » que nous traversons. Le monde est sans loi ni morale. C’est la cloaca de l’homo economicus où la pensée néolibérale conservatrice puise ses racines pour façonner une conception de l’homme moderne. La crise mondiale actuelle est censée retenir une aveuglante et simple évidence : les économistes et autres membres de cette espèce sont médusés, leur science et leurs techniques économiques se sont transformées apparemment en art « divinatoire ». Les technocrates du système se taisent, certains universitaires sont atterrés, les politiques au sommet font semblant de maîtriser la situation.

4Ainsi, l’optimisme des Lumières s’est sérieusement dégradé et ses valeurs ne sont plus les valeurs garanties de l’avenir des peuples : la raison, le progrès, le travail glorifié, la solidarité universelle, la liberté pour tous, l’égalité des droits et des chances, la fraternité humaine et le principe inaliénable de la laïcité. La confiance dans la res publica s’est presque effacée. L’(infra)structure sociétale s’est fissurée et l’ordre politique menace de s’effondrer. Tout indique que le temps de la convergence du néo-libéralisme et de la social-démocratie est porteur d’un retour progressif aux pratiques autoritaires sous une forme paradoxalement molle. Le dragon chinois offre au monde une synthèse inattendue dont le réveil menace de recouvrir d’un manteau de glace les espoirs de démocratie. La montée en puissance des tendances politiques d’inspiration néo (ou post)-fascistes en Europe et d’un populisme de nouveau type traduit de manière subliminale une peur de l’avenir et un manque de confiance dans les institutions que les hommes politiques en place ne savent pas endiguer.

5Faut-il concevoir dans ce contexte le retour des révoltes et des attitudes pré-totalitaires consécutives à la crise économique de 1929 ? Cela est aujourd’hui un fantasme, mais nullement impossible. Inutile de scander que l’histoire ne se répète pas. Certes jamais à l’identique, mais les réminiscences restent vivantes. Il suffit de savoir que la « bête immonde » n’est pas morte : plusieurs indices militent en faveur d’une reprise et d’une actualisation de ses avatars. Pire encore : il y a la mise en marche d’une métamorphose autoritaire, dont les traits sont déjà connus, à force de maximaliser l’utilité technicienne, le renforcement de l’égotisme et les troubles de l’âme de la cité. D’où le besoin de réfléchir au diagnostic et à la recherche préventive d’antidotes contre toutes les rechutes postfascistes.

6Peut-on nier que la société moderne tout entière est en question et que les formes démocratiques sont en panne ? Que la lutte entre les deux versions de la modernité, ombres et lumières, s’actualise ? Il s’agit de nouvelles formes que les philosophes et les sociologues n’arrivent plus à cerner, ni à en révéler le sens. C’est le non-sens d’un monde technique qui semble un trou noir imaginaire avec plus des questions que de réponses. Ce sont des apories, c’est-à-dire l’absence de passages, et l’embarras à trouver la solution aux problèmes.

7La postmodernité serait donc une vision aporétique (idéologique donc) qui se caractérise par le doute et la part d’ombre. La vision irrationnelle se révèle comme une autre rationalité, mais plus profonde. Une réalité qui sécrète pénombre et attente sans remise en question. C’est la présence d’un trans-humanisme, c’est-à-dire la fabrication d’un nouveau code de vie.

8L’attitude postmoderne est le constat de l’effondrement des valeurs humanistes. En somme : là où la modernité envisageait l’avenir dans une continuité à travers le perfectionnement de l’homme, la post-modernité le projette dans l’impasse du moment. C’est le temps des « vicissitudes » et du rejet à la fois de l’homme libéral et de l’homme communiste. L’émotion instantanée comble le vide de l’insuffisance des sentiments d’avenir et du projet incapable de cultiver l’humus chez les hommes. Le rite de consommation prend la place de la transcendance. L’homo economicus, dans la post-modernité reste un homo rationnel, mais livré en toute logique à ses besoins primaires. L’universel se réduit à un monde clos fragmenté et au « zapping » de la réalité : communautés restreintes, églises ou associations multiples, réseaux des cultures intermédiaires de civilisations en concurrence. Le scénario du choc des civilisations en est un modèle déjà envisagé dans la guerre des étoiles. La transmission reste figée. Seules les règles pragmatiques de la communication servent à véhiculer des choses sans projet d’ensemble.

9Anecdote. Un jeune homme à une terrasse de café l’exprime ainsi avec une merveilleuse platitude : « Tout est foutu, humainement ». La « Nausée » n’est pas loin et, même si nous ne sommes pas dans les années 1930, l’image nous renvoie à une sensation de télé-transportation dans un passé récent au milieu d’un processus de déshumanisation de la société.

Rappeler le monde clos entre chien et loup

10Ce constat n’est pas un aveu de résignation. Bien au contraire, la post-modernité est un frisson de lucidité tardive. Le rappel de quelques éléments peut nous aider à reprendre le chemin, en marchant sur les traces des anciennes traditions, afin de dépasser l’agonie de la modernité que les chantres du conformisme sociopolitique dépeignent comme un objet de réflexion quotidienne. Sauf que, dans cette quotidienneté, la contradiction entre le statu quo et l’exacerbation technologique (mi-rêvée et mi-mystique) s’engouffre dans une brume épaisse où se blottit l’alternative postfasciste. Voilà le sens de l’image entre chien et loup.

11La mollesse politique a rendu impuissantes les forces vives des nations par l’acceptation du statu quo ressenti comme une fatalité : nous ne pouvons rien faire, disent-ils, avec le cynisme habile des spécialistes. Rien d’étonnant alors que la « banalité du mal » se répète avec le renforcement des pratiques d’obéissance, le bâillement de l’esprit critique, l’encrassement des vertus républicaines et l’absence de politiques qui fassent confiance au peuple.

12La cohésion sociale s’est brisée contre l’individualisme du chacun pour soi et la perte de participation active du peuple dans les décisions des gouvernements, les compromissions des appareils politiques, l’aveuglement volontaire des élites et surtout la rupture des liens affectifs, le manque d’altruisme et la soumission permissive de la majorité devant un nouveau Léviathan, qui offre la sécurité en échange d’une corruption progressive des idéaux par « voie démocratique » et par « propagande » interposées.

13Retour en arrière. Les années 1930 en Europe sont une période particulièrement ambivalente. Les quiproquos se succèdent. Au point que même l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 suscite une expectative positive dans une opinion publique dupe et idéologiquement fatiguée, sans espoir d’avenir. Et pourtant, les bases et les méthodes du fascisme et du nazisme étaient déjà connues. Aujourd’hui, le risque est-il moindre ? Sommes-nous immunisés ? Rien n’est moins sûr. Car ni le 8 mai 1945, ni la chute du mur de Berlin en 1989 ne nous ont délivré un vaccin efficace contre le fanatisme, le sectarisme et encore moins le dogmatisme.

14Le nouveau capitalisme, aujourd’hui, à l’ombre de la crise mondiale, invente des nouvelles formes technologiques de contrôle mental. Et si le XXe siècle inaugure le retour de l’obscurantisme totalitaire sous la propagande, la situation actuelle se trouve dans une pente encore plus dangereuse. L’attente cumule toutes sortes de frustrations et de peurs, d’envies et de refoulements. L’impasse politique est criante, et l’atmosphère aliénante.

La propagande totale et ses outils sournois

15Peut-on échapper à une influence dominatrice au sein des cyber-sociétés démocratiques ? La réponse est dans la question, telle que la loi de Gabor sur la technique l’exprime : tout ce qui est possible sera nécessairement réalisé. La technologie est arrivée au point de non-retour : elle peut maîtriser sa propre autonomie, c’est-à-dire créer une sorte de surdétermination dans un monde clos n’ayant d’autre but que sa propre reproduction et sa permanente extension. Il n’y a là aucune idée morale : la technique devient sa propre finalité auto-suffisante et s’impose inévitablement à la politique des modernes.

Description de l'image par IA : Illustration d'un jardinier cultivant des fleurs sous une structure géométrique avec des nuages et des oiseaux au-dessus.
Illustration Jean-Pie Robillot

16Le fil conducteur est facile à trouver : la foi, le dogme et la parole charismatique. Les mots propagande et manipulation forment ainsi un tout hégémonique et religieusement trempé tout au long de l’histoire de ces derniers siècles. L’appareil de l’Église, sous le pontificat de Grégoire XIII, fonde une congrégation, la propaganda fide, qui représente depuis longtemps la diffusion du credo catholique et la répression des hérétiques.

17Certes, ce n’est pas la connotation religieuse qui a donné à la propagande son image diabolique et qui a permis à la manipulation des esprits de trouver une place de choix dans les stratégies politiques. Mais c’est l’irruption des régimes totalitaires du xxe siècle dans le but de contrôler l’inconscient collectif. Non sans clairvoyance, Serge Tchakhotine, dans son ouvrage célèbre de 1939 Le Viol des foules, avait mis en évidence le rôle central de la propagande dans l’accession au pouvoir des chefs totalitaires. Faut-il rappeler que la propagande totalitaire s’est inspirée des techniques mises au point dès le début du xxe siècle par la publicité commerciale aux États-Unis ? C’est donc une sorte de retour aux sources. Question qui échappe, certainement, au propos de ce texte, mais qu’il ne faut pas négliger dans l’analyse des rapports entre l’idéologie et les techniques.

18La propagande s’assume en tant que dispositif technique et repose sur l’appel à l’autorité, voire le pouvoir. C’est un discours assertif et vraisemblable qui rejette et supprime toute possibilité de critique et de contestation du fait que les chefs totalitaires peuvent contrôler l’État et manipuler les masses. Les sujets cibles se trouvent ainsi dans un champ parfaitement balisé. Plus précisément, la propagande n’offre pas des espaces d’interlocution, encore moins de dialogue. C’est un discours dont l’intentionnalité persuasive est monolithique et unilatérale, afin de construire un socle solide sur lequel fonder une communauté idéologique, suffisamment endoctrinée pour répondre à toute critique et esquiver ou évacuer tout reproche venant non seulement d’ailleurs, mais du dedans.

19Ajoutons encore : la propagande véhicule des attitudes binaires : A ne peut pas être B. C’est une vision manichéenne dont le but est d’opérer des classements hiérarchiques, et d’établir une seule vérité possible. Cette opposition conceptuelle mécanique entre l’identique et le différent renvoie à toute la pensée dogmatique, dont la religion et le scientisme sont devenus les extrêmes.

20En somme : les formes sournoises de propagande se retrouvent et se développent à l’aune de l’emprise sur des masses séduites par la parole et les discours des leaders charismatiques. Les moyens de communication de masse, les médias, servent de relais. C’est une propagande d’un nouveau type qui, n’ayant pas l’air d’en être une, l’est absolument. Là, l’art de la manipulation utilise des méthodes imperceptibles et inconscientes. Nul besoin d’être un expert pour comprendre que les opinions et les jugements de masse se trouvent fortement influencés par les émissions de télévision, et la propagande « people ». C’est une telle atmosphère qui fait l’effet d’une communauté émotionnelle composée de fidèles et de fans.

21Aujourd’hui, la propagande politique fait que les hommes et femmes politiques changent de décors et de lieux. Or, non sans perspicacité et ironie, Boris Souvarine disait : lorsqu’une prostituée change de trottoir, ce n’est pas pour cela qu’elle change de métier.

22Les rubriques confidentielles dans la presse marquent, photos à l’appui, un tournant dans le traitement de l’intime. Le charme « pipole » des politiques s’est depuis longtemps décomplexé. Il est vrai que la férocité du ridicule se frotte à la cruauté du risible au détriment de l’honneur perdu de la raison à travers les réseaux tentaculaires que tissent les journalistes et les hommes politiques.

Les vagues néo-fascistes en Europe

23La montée de l’extrême droite en Europe, sous des formes diverses, est un acte à la fois politique et idéologique. La version post-fasciste désigne l’idéologie de l’ensemble des mouvements dont l’inspiration se trouve dans le fascisme de l’entre-deuxguerres et est parfois assimilée ou confondue avec le néonazisme. Les qualificatifs de fasciste et de néofasciste demeurent d’un usage polémique, et ne sont pas toujours explicitement revendiqués par les mouvements rangés dans la catégorie post-fasciste. La presque totalité des pays européens possèdent des formations post-fascistes et des représentants dans la presque totalité des parlements. La liste ci-jointe des partis et mouvements post-fascistes est un large aperçu qui suffit à rappeler leur poids et leur importance en pourcentages électoraux obtenus ces dernières années.

24À savoir : en Allemagne 7,3 % ; en Autriche 28,2% ; en Belgique 7,8 % ; en Bulgarie 21,5 % ; en Norvège 23 % ; en Finlande 19% ; en France 17,9 % ; en Grèce 6,9 % ; en Hongrie 16,67 % ; au Danemark 14% ; aux Pays Bas 5,9 % ; en Suède 5,7 % ; en Suisse 26,6 %. Impossible d’oublier que d’autres pays européens sont touchés par la peste post-fasciste, bien que les données statistiques ne soient pas récentes, notamment : en Italie, en Roumanie, en Russie, en Serbie, en Espagne et au Portugal. Toutes ces formations politiques se caractérisent par un nationalisme extrême, une attitude hostile à l’immigration arabo-musulmane et africaine, un racisme aigu et un euroscepticisme notoire. Leurs symboles, leurs formes de propagande, de recrutement et d’organisation ressemblent étrangement aux méthodes totalitaires.

La psychologie de l’homme fasciste

25Dans les années 1920, un groupe d’intellectuels fondateurs (notamment T. W. Adorno, M. Horkheimer, E. Fromm, H. Marcuse et W. Benjamin) de l’École de Francfort avaient perçu que le développement de la société allemande, après la Première Guerre mondiale, accouchait de modèles politiques et autoritaires qui débouchaient sur des pratiques sociales et politiques de masse. Progressivement, ces penseurs, en refusant la facilité et le simplisme des interprétations uniquement économiques, cherchent la compréhension à la fois sociologique et psychologique de l’avènement politique du nazisme. C’est ainsi que l’étude de la « personnalité autoritaire » prendra la forme d’une série d’échelles pour mesurer ses composants.

26Postérieurement, après une observation immédiate et globale, T.W. Adorno, exilé aux États-Unis, fait l’hypothèse qu’en tout homme, il existe une structure mentale stable « potentiellement fasciste » qui renvoie aux structures sociales et culturelles de l’époque. Les caractéristiques de cette structure mentale « potentiellement fasciste » se réfractent dans quelques dimensions anti-démocratiques : l’antisémitisme qui perçoit les juifs comme gens provocants, menaçants et enfermés dans leurs propres groupes et croyances ; le conservatisme en matière politique et économique ; l’ethnocentrisme agencé autour de la dépréciation des minorités (alors principalement les Noirs, les Irlandais et les Italiens), et, enfin, le patriotisme qui stigmatise d’autres nations. Les nombreuses études et la construction de diverses échelles d’attitudes sont arrivées à cerner l’élément commun : une personnalité autoritaire. D’où sont dégagées neuf caractéristiques fondamentales qui composent le syndrome de la personnalité fasciste. À savoir :

27

  1. - Le conventionnalisme : c’est l’adhésion (rigide, a-critique et émotionnelle) aux valeurs de la classe (moyenne) dominante ;
  2. - La soumission autoritariste : c’est l’attitude consentante et non critique à l’égard des autorités idéalisées du groupe d’appartenance ;
  3. - L’agressivité autoritaire : c’est la tendance à condamner, rejeter et punir ceux qui transgressent les normes conventionnelles du groupe ;
  4. - L’anti-interception : c’est une opposition à ce qui relève de la subjectivité, des sentiments, de l’imaginaire, et de la tendresse ;
  5. - La superstition et la stéréotypie : c’est la tendance à croire aux déterminants mystiques du destin individuel et la disposition à penser dans des catégories rigides, ou en termes de noir et de blanc ;
  6. - La puissance et la « rigidité » : c’est la préoccupation en rapport aux dimensions de domination-soumission, de fort-faible, de leader-suiveur ; l’identification aux figures du pouvoir ; l’accentuation des attributs conventionnels de l’ego ; l’exaltation exagérée de la force et de la dureté ;
  7. - La destructivité et le cynisme : c’est l’hostilité générale à l’égard de l’humanité, et l’avilissement de l’humain. ;
  8. - Le projectivisme : c’est une tendance à croire qu’il y a dans le monde des choses dangereuses et perverses. Il s’agit de la projection vers l’extérieur de pulsions émotionnelles inconscientes.
  9. - La préoccupation exagérée sur des questions sexuelles : c’est un rejet envers toute manifestation à caractère sexuel qui viole la norme.

28Par ailleurs, il faut signaler que, selon les chercheurs, ces variables se combinaient au point de former une seule structure, plus ou moins stable, de la personne, la rendant réceptive à la propagande antidémocratique. C’est pourquoi « l’échelle F » fabriquée par Adorno tente de mesurer la potentialité antidémocratique de la personnalité. Ces études mènent à poser une question politique : que faut-il pour combattre efficacement le fascisme et pour déceler ses avatars actuels ? La République et ses institutions, ses représentants et ses règles ne doivent pas simplement être irréprochables, mais nécessitent d’être véritablement exemplaires. Car le fascisme est un virus dont les larves restent actives et renaissent à la chaleur des crises de valeurs, de l’affaiblissement des institutions républicaines et de l’effritement des procédures démocratiques.

29En conséquence, il s’impose d’abord un diagnostic. Et, en même temps, (re)connaître sa genèse, rénover les arguments, améliorer les méthodes de dialogue et répandre une attitude morale d’exemplarité contre les attitudes idéologiques des ennemis de l’humain : les hégémonies, les hiérarchisations, les disciplines imposées, l’acceptation a-critique des ordres et des lois.

En guise de conclusion

30Ce survol du territoire post(néo)-fasciste montre une mutation en marche. C’est un constat, le cas de Gianfranco Fini en Italie en est une preuve, et probablement le Front national en France suivra-t-il une évolution semblable vers un système autoritaire libéral.

31Un effort est à faire pour répondre aux attentes des peuples et des hommes de bonne volonté. Il faut notamment que les dirigeants démocratiques et les humanistes s’expriment clairement sur les sujets polémiques du changement de société, afin d’agir en conséquence. Également, il faut affirmer des convictions profondes face à la rhétorique des nouveaux condottieri et des discours postfascistes. En somme : les humanistes ne doivent pas se laisser voler la capacité d’indignation et l’appel à la révolte du peuple.

32Force est de constater que les idées républicaines sont encore un rempart solide contre la barbarie. Mais tout va trop vite. Nous sommes dans un monde où le « moi » individuel, devenu narcissique, est malade et enfermé dans une petite vie sans qualité. Le post-fascisme propose un « moi total » séducteur, une sorte de nouveau Léviathan, véritable cheval de Troie des forces obscurantistes et confessionnelles de l’argent, des fous de Dieu et des oligarchies au pouvoir.

33A contrario des politiques et intellectuels qui accompagnent l’attente de la « postmodernité » sans prendre parti, la posture humaniste exige du courage. Car ceux qui proclament leur neutralité ont tort : rien n’est plus dangereux dans une situation de crise que de se réfugier dans l’attitude neutre de l’épistémologie, de la science et de l’acceptation a-critique de la technologie. Inutile, face au réveil des autoritarismes totalitaires, d’encourager la vie contemplative comme horizon indépassable d’un monde mercantile, hédoniste et dionysiaque. Ainsi, ceux qui restent fascinés par la quotidienneté festive des nouvelles technologies et l’éclairage froid des tubes cathodiques n’ont d’autre destinée que l’apostasie de la peur. Car le danger est de rester plantés là et de renoncer au principe de la souveraineté et à la citoyenneté active. Une telle attitude ne peut que favoriser une nouvelle forme de tyrannie (l’argent comme credo et la technologie comme leitmotiv) dont les bases sont les forces hégémoniques de la soumission et l’autoritarisme librement consenti. Les remparts solides contre les dogmatismes d’hier et les fanatismes de demain restent les attitudes fortement attachées aux valeurs universelles et à un « nous » solidaire, au sens de la tradition humaniste et laïque. D’autant que la seule croyance dans la perfection de l’homme et la conviction tempérée des principes ne suffit pas à endiguer les vagues post-fascistes qui pénètrent les cités par les égouts des idéologies malsaines.

34En somme : avec les yeux grand ouverts, il faut discuter librement et lucidement des raisons qui font croître le désert. Car c’est préventivement que la pensée des humanistes peut encore fertiliser la terre pour faire pousser les arbres.


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.297.0079