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Article de revue

La culture : des questions essentielles

Pages 85 à 88

Citer cet article


  • Hayer, D.
(2012). La culture : des questions essentielles. Humanisme, 296(2), 85-88. https://doi.org/10.3917/huma.296.0085.

  • Hayer, Dominique.
« La culture : des questions essentielles ». Humanisme, 2012/2 N° 296, 2012. p.85-88. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2012-2-page-85?lang=fr.

  • HAYER, Dominique,
2012. La culture : des questions essentielles. Humanisme, 2012/2 N° 296, p.85-88. DOI : 10.3917/huma.296.0085. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2012-2-page-85?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.296.0085


Notes

  • [1]
    Serge Chaumier : L’Inculture pour tous. La nouvelle utopie des politiques culturelles. Éditions L’Harmattan, 2010, p.21.
  • [2]
    Marcel Rioux, « Remarques sur les industries de l’âme » Questions de culture n°7, Québec, 1984.

1Les questions qui concernent la culture sont à la fois essentielles et complexes. Essentielles, parce que ce que l’on regroupe sous le vocable « culture » constitue la grille de lecture des rapports que l’homme entretient avec le monde, lui-même, les autres, la vie, la mort… Complexes, parce que la définition même de cette notion a connu des variations au fil du temps, rendues encore plus amples ces dernières décennies par l’apparition des technologies informatiques qui ont transformé le monde en village global et les rapports entre « sachants » et « apprenants » en un échange de savoirs beaucoup plus égalitaire. De ce fait, le concept même de culture est en pleine évolution et il n’est pas inutile de faire le point sur les grandes questions qui se posent à l’heure actuelle à son propos.

Qu’est-ce que la culture ?

2Les définitions existantes sont très nombreuses : en 1952, les anthropologues américains Alfred Kroeber et Clyde Kluckhohn en avaient compté plus de 150… L’Unesco en donne la définition suivante : « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ».

3On a là une définition anthropologique qui comprend toutes les facettes du monde mental et matériel d’un groupe. À cette définition qui dresse un constat de l’existant, on peut en opposer une autre, dynamique, issue de la philosophie des Lumières et mise en œuvre par André Malraux : « La culture, c’est la capacité qu’a l’homme à se dépasser pour atteindre à une entière et pleine réalisation de lui-même, une transcendance en quelque sorte. Par la culture, l’individu s’arrache à sa condition première et cherche à se hisser à des sphères jusque là hors d’atteinte. Pour cela, la culture est affranchissement et illumination [1].» Cette seconde définition est celle de la « culture cultivée », qui postule que toutes les productions humaines ne se valent pas et que certaines ont la faculté de nous aider à atteindre ce dépassement de soi. En d’autres termes, elles ont une valeur universelle, puisqu’elles contribuent à faire atteindre ce but à l’Homme, transcendant ses particularités. Ces productions doivent donc être accessibles et compréhensibles à un maximum d’êtres humains, d’où la mise en place de dispositifs que sont l’école – avec, entre autres, l’étude des « grands textes » –, les musées – avec l’exhibition des chefs d’œuvre de l’art –, et plus récemment, la décentralisation culturelle – avec la multiplication des centres culturels, dramatiques… – et la démocratisation – avec le développement de la médiation censée faire le lien entre les œuvres et la population. Or, cette démarche est remise en cause depuis plusieurs décennies par les ethnologues et les sociologues – au premier rang desquels Pierre Bourdieu – qui posent la question des critères de distinction des chefs-d’œuvre de l’humanité. Les enquêtes et les analyses de Bourdieu montrent qu’effectivement l’universalisme revendiqué se retrouve bien peu dans la réalité et que les différentes classes sociales dans un pays et les différentes populations dans le monde conservent des références et des pratiques culturelles très cloisonnées. Bourdieu en concluait que l’école avait un rôle essentiel à jouer dans le développement chez les jeunes d’une appétence pour la culture.

La culture, ou les cultures ?

4La remise en cause de cet universalisme n’est pas nouvelle. Déjà en 1774, le philosophe allemand Johann Gottfried Herder, dans son ouvrage Une autre philosophie de l’Histoire, s’y opposait et défendait la diversité des cultures. Plus récemment, des artistes s’interrogent également, comme Jean Dubuffet qui constate en 1968 : « De même que la caste bourgeoise cherche à se convaincre et à convaincre les autres que sa prétendue culture (les oripeaux qu’elle pare de ce nom) légitime sa préservation, le monde occidental légitime aussi les appétits impérialistes par l’urgence de faire connaître aux nègres Shakespeare et Molière. » Cette position converge avec la position des ethnologues qui remettent en question l’idée de la suprématie d’une culture universelle en montrant que les ethnies qu’ils étudient disposent de connaissances élaborées, de compétences complexes, de techniques de pointe. L’idée du relativisme culturel fait son chemin, avec d’autant plus de facilité que la démocratisation des voyages et l’apparition d’internet rend de plus en plus aisée la découverte d’ailleurs en tous genres. L’importance prise par les « musiques du monde » dans les bacs des disquaires est très révélatrice de l’intérêt du grand public pour ce qui était autrefois connu des seuls ethnomusicologues. Si cet attrait pour la découverte de l’autre est gage d’ouverture, l’adoption de la définition anthropologique de la culture a d’autres conséquences importantes. Exaltant le respect du particulier et du régional au détriment de l’universel, il permet de défendre au nom de traditions culturelles des pratiques de mutilation sexuelle par exemple contre l’universalisme des droits de l’homme présenté comme du colonialisme culturel. Plus généralement, ce relativisme génère l’idée que la notion de chef-d’œuvre n’est plus pertinente, que tout se vaut, une paire de chaussures et le plafond de la Chapelle Sixtine, un roman de gare et La Princesse de Clèves.

5L’important, c’est le choix de l’individu. C’est lui qui décide ce qui est culturel ou ne l’est pas. On aboutit ainsi à une inversion totale de ce que défend la « culture cultivée » qui demande de faire l’effort d’approcher des chefs-d’œuvre. Maintenant, on demande à l’individu « ce qui fait culture » pour lui. Ce qui traduit bien une évolution des rapports à la culture.

Une évolution des rapports à la culture

6Les enquêtes menées par le ministère de la Culture amènent à une conclusion : la culture cultivée est en recul : le nombre de gros lecteurs baisse, la fréquentation des musées stagne, peu de jeunes fréquentent les concerts de musique classique. Mais, d’un autre côté, les journées du patrimoine affichent complet, tout le monde – ou presque – écoute de la musique sur son MP3, et la pratique d’un instrument – en institution ou non – est très courante. Les écoles d’art sont pleines, les étudiants en cinéma plus nombreux que jamais. Tous soucieux de pratique, de découverte par eux-mêmes de leur art. Cela implique un changement dans la démarche de la transmission, non plus verticale, dans le sens de maître à disciple, mais horizontale, dans un bienveillant compagnonnage. Cela implique également de ménager des espaces d’expression, de création, des lieux de répétition, avec un minimum de matériel et de confort acoustique. Toutes les collectivités territoriales sont confrontées à ces questions de création ex nihilo de structure, ou d’aménagement de friches industrielles qui deviennent de véritables cités des arts, lieux de rencontres, de croisement d’expériences, de recherches communes. Cela repose aussi la question des choix esthétiques : à quels artistes attribuer des lieux, des subventions, sur quels critères ? C’est une banalité de constater que les goûts fluctuent selon les époques. L’histoire de l’art et de la littérature est pleine d’artistes et d’auteurs célèbres, révérés et richissimes à leur époque, et complètement oubliés aujourd’hui : il suffit de lire la liste des prix Nobel de littérature. D’autres ont été méprisés, ignorés, jusqu’à la consécration de la postérité. Avec le recul du temps, on s’aperçoit que les « spécialistes » se sont trompés, mais pas systématiquement : le jugement esthétique est un genre difficile ! D’ailleurs le bon sens populaire n’estime-t-il pas qu’on ne discute pas des goûts et des couleurs… Il n’empêche que nous sommes les contemporains d’un extraordinaire foisonnement culturel, avec la mise en place tâtonnante de nouveaux concepts de rapport à la culture et à l’art, mais riches d’inventions. Ce foisonnement se retrouve sur internet, qui permet un accès infini à tous les créateurs et artistes du monde entier.

La culture, une industrie ?

7Mais il ne faut pas oublier que la culture est – avant tout ? – une industrie. La révolution industrielle permet la reproductibilité des œuvres grâce à la photo, au disque, au cinéma à la radio, à la télévision et donc leur diffusion sous forme accessible et bon marché à un public bien plus vaste que celui des musées ou des concerts. Mais cette reproductibilité ajoute à l’œuvre elle-même la notion de produit culturel, avec des effets contradictoires. D’une part, ces produits offrent un accès aux œuvres pour un prix raisonnable voire dérisoire, mais d’autre part, la nécessité de les rentabiliser économiquement condamne les industriels qui les mettent en œuvre à suivre les goûts du public et donc à répondre à la demande. Cette industrie culturelle va donc encourager un goût moyen, diffusant des œuvres susceptibles de plaire au plus grand nombre, sans grande originalité. Des techniques ont même été mises au point pour diminuer encore le « risque industriel », telles des émissions de télé-crochet où le public choisit à l’avance – en payant les communications téléphoniques ! – l’artiste dont il achètera les disques ensuite. L’industrie du cinéma – hollywoodienne en particulier – fonctionne sur le même modèle, en choisissant de produire des films susceptibles de plaire à un maximum de spectateurs dans le monde, garantie d’une très large diffusion permettant de les vendre à des prix raisonnables au plus grand nombre de chaînes possible.

8Si ce modèle économique est bien rôdé, l’arrivée d’Internet a quelque peu changé la donne. Internet offre la liberté de diffusion aux créateurs, met donc en place de nouveaux rapports entre eux et leur public potentiel, au point qu’on peut parler quelquefois de cocréation. Des sites spécialisés offrent par exemple la possibilité d’entendre des chansons et d’acheter une part de la réalisation du disque qui sera ensuite adressé à l’auditeur-acheteur. Internet a aussi offert une grande liberté en termes d’horaires et donc d’adapter sa demande culturelle à son rythme de vie, à ses envies, à ses humeurs. L’internaute a la liberté de créer sa propre play-list, sa propre émission de radio, etc. et d’accéder à sa manière, à la culture cultivée.

9La culture est plus que jamais au centre de l’évolution du monde contemporain. De nouvelles pratiques, de nouveaux rapports à la culture apparaissent en ce moment grâce aux profondes mutations technologiques que nous vivons. Il ne faut pas oublier que la culture est une arme puissante, un Soft Power disent les Américains, d’autant plus insidieux qu’elle ne génère ni guerre, ni occupation, ni représailles économiques : « que des images, des sons, des livres, des chansons et des danses [2] ». C’est ainsi que l’American way of life s’est imposé presque partout dans le monde. C’est donc bien un question essentielle…


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.296.0085