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Article de revue

Les nouveaux paris de l’éducation populaire

Pages 51 à 55

Citer cet article


  • Entretien avec Favey, É.,
  • Propos recueillis par Binder, C.
(2012). Les nouveaux paris de l’éducation populaire. Humanisme, 296(2), 51-55. https://doi.org/10.3917/huma.296.0051.

  • Entretien avec Favey, Éric.,
  • et al.
« Les nouveaux paris de l’éducation populaire ». Humanisme, 2012/2 N° 296, 2012. p.51-55. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2012-2-page-51?lang=fr.

  • Entretien avec FAVEY, Éric,
  • Propos recueillis par BINDER, Camille,
2012. Les nouveaux paris de l’éducation populaire. Humanisme, 2012/2 N° 296, p.51-55. DOI : 10.3917/huma.296.0051. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2012-2-page-51?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.296.0051


Notes

  • [1]
    Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, Enquête 2008, ministère de la Culture et de la Communication / La Découverte, 2009.

1Humanisme : Quand la Ligue de l’enseignement revient sur l’éducation populaire à l’occasion de son prochain congrès, cela veut-il dire qu’il est temps pour elle de mettre les choses à plat et de définir une nouvelle stratégie ?

2Éric Favey : Pour nous, la question n’est pas tant de savoir si l’éducation populaire est une démarche opérative politique et culturelle, que de savoir à quelle condition elle l’est. Il y a différentes manières et de concevoir l’éduc pop et de considérer qu’elle a un impact dans la société. La question, aujourd’hui, est de vérifier qu’elle remplit bien sa triple fonction culturelle politique et émancipatrice.

3Dans les trente dernières années nous étions dans la réparation, plutôt que dans la transformation sociale, considérant que nous devions compléter, l’action des institutions éducatives et culturelles dans leur projet de démocratisation.

4Pour faire le parallèle avec la formule de Paul Ricœur « L’éducation est le double mouvement d’adaptation et de désadaptation des individus », nous avons joué le jeu de l’adaptation. Majoritairement, le projet de l’éducation populaire était de faire en sorte que chacun trouve sa place dans la société, éventuellement en corrigeant les inégalités inadmissibles, bien plus que d’interroger les causes de la production des difficultés et donc de s’attacher à trouver des solutions.

5Humanisme : Ce questionnement rappelle la revendication d’une culture ouvrière, distincte de la culture « majoritaire » telle que l’exprimait l’un des trois courants structurant de l’éducation populaire au XIXe siècle, le courant ouvrier…

6Éric Favey : Par rapport aux courants républicains et catholiques, le courant ouvrier est tourné vers la préservation d’une identité politique ouvrière. L’enjeu est la reconnaissance de cette identité en termes de clé de l’émancipation plutôt que dans la nécessité de se couler dans une culture républicaine. Pour moi, le débat d’aujourd’hui se situe entre adaptation et désadaptation, entre ce qui est et ce qui pourrait être.

7Prenons l’exemple de l’articulation entre école et jeunesse… Quand trois mouvements d’éduc pop – Ligue, Francas, CEMEA – inventent le dispositif des ateliers relais, nous le faisons parce que nous ne pouvons accepter que des élèves décrochent du système éducatif. Nous engageons les savoir-faire de l’éduc pop avec l’espoir que cela va interroger assez fortement l’institution scolaire pour qu’elle se dise : « si des élèves décrochent, ce n’est pas uniquement de leur faute, c’est aussi l’institution qui produit de l’exclusion ». Sauf que cela n’a pas marché comme ça, et que l’institution nous relègue dans la sous-traitance de l’exclusion des jeunes.

8La même chose se produit avec les institutions culturelles… Au début des années 90, la Ligue refonde une philosophie de l’action : il faut compléter l’action des établissements pour qu’une autre relation à la population puisse s’instaurer. La Ligue fait de la médiation ; elle invente les parcours d’éducation artistique, les résidences d’artiste qui se sont largement développées d’abord dans les réseaux d’éduc pop, et qui installent une autre relation entre la création et la population. Aujourd’hui, je me dis que nous avons fait le boulot, et que les institutions n’ont pas beaucoup bougé.

9Si nous étions interrogés différemment, je pense que cela aurait produit d’autres effets en termes de compréhension entre des univers qui se choquent aujourd’hui. Si 25 % des jeunes ruraux ont voté pour le Front national, cela signifie qu’il y a un problème dans la fabrication des représentations de l’Autre, qu’il y a des peurs qui ne sont pas régulées par un sentiment d’ouverture.

10C’est cela que j’appelle une logique réparatrice, que je ne renie pas. Mais nous y avons consacré trop de temps, et pas assez d’énergie à inventer des possibles, à investir les slogans des années 2000 : « Un autre monde est possible… » L’éducation populaire a plutôt campé dans la description du monde tel qu’il était en essayant de recoller les morceaux, et nous n’avons pas trouvé de solutions, pas plus que le politique que le syndical. Sans se flageller, il est nécessaire de s’interroger sur nos manières de travailler avec la population.

11Humanisme : Aujourd’hui, le territoire est largement équipé en infrastructures – bibliothèques, musées, écoles artistiques, stades, salles de spectacle – et en ressources – compagnies de théâtres, orchestres. Est-ce que cette réalité ne renvoie pas l’éducation populaire sur les marges.

12Éric Favey : C’est un vrai pari pour les associations ! Notre pays est équipé comme aucun autre au monde d’un point de vue culturel, surtout si l’on compte l’école dans les institutions culturelles. Nous avons les infrastructures pour conserver, diffuser et accueillir.

13Pourtant, si on examine l’enquête d’Olivier Donnat sur les pratiques culturelles des Français [1], on constate deux choses. D’une part, l’ensemble de ces institutions ne produisent plus de démocratisation depuis près de 20 ans ; il n’y a plus de diversification sociale et culturelle. Cela pose un problème puisque ces institutions sont faites pour faire partager une culture commune ; quand on se pose la question de « faire société », il faut s’interroger sur la vocation fédératrice des institutions culturelle. D’autre part, l’essentiel des pratiques culturelles est dans l’espace médiatique, espace qui est devenu quasi autonome puisque beaucoup s’y complaisent de manière quasi exclusive. Mais on note aussi les allers et retours entre l’espace médiatique et les pratiques d’institution : quelqu’un est capable de regarder TF1 et une série bas de gamme, et de visiter un espace d’art contemporain ou de se livrer à une recherche généalogique extrêmement poussée. Donc, il y a moins de ségrégation culturelle dans le rapport aux pratiques.

14L’éducation populaire navigue au milieu de ces écueils ; elle s’efforce de rendre les institutions plus accueillantes, plus en relation avec la population, et elle fait en sorte que l’univers médiatique ne soit pas un univers de formatage et d’exclusivité des représentations. Comment faire, dans un pays où il n’y a jamais eu autant de culture disponible, pour s’assurer qu’elle est utile notamment pour trouver des réponses aux questions que les gens se posent, pour eux-mêmes pour la vie collective, pour le destin de leurs proches.

15Car il n’y a jamais eu autant de culture en circulation et jamais nous n’avons autant eu le sentiment que les situations sont figées. Étrange paradoxe, qui montre qu’il faut s’interroger sur la méthode de mobilisation des savoirs, des connaissances, et sur leur mode de production. Cela interroge les institutions très profondément. À ce titre, je suis inquiet sur la manière dont elles s’expriment en cette période de changement politique : les institutions réclament plus de moyens, de locaux, mais elles s’interrogent peu sur leur rapport à la population.

16C’est pour cela que nous proposons d’expérimenter des maisons des savoirs et de la formation… L’idée est de faire en sorte qu’un collège ou un lycée devient une maison de la culture sur son territoire, qu’il accueille et diversifie les publics, avec un travail sur l’intergénérationnel, qu’il relie la culture locale et la culture extérieure par un jumelage avec un autre établissement en France ou à l’étranger, qu’il développe des pratiques sociales avec des dépôts d’art du FRAC, avec une résidence de scientifique qui vient régulièrement rencontrer les jeunes. C’est en brassant ces éléments que la culture devient un objet utile aux habitants d’un territoire et qu’ils sentent que c’est leur propriété commune.

17Humanisme : Le retrait de l’État des politiques culturelles est patent ces dernières années, avec par compensation, la montée en responsabilité des territoires. Est-ce que cela peut déclencher une recomposition du paysage entre les acteurs, milieu associatif, institutions publiques, établissements scolaires ?

18Éric Favey : On constate l’appauvrissement de l’État qui fixe la règle du jeu, qui est l’ordonnateur, l’expert et en même temps le financeur. Il était légitime parce qu’il avait financé les infrastructures lourdes qui ont structuré le paysage français, mais aussi parce qu’il portait une longue histoire : la France est un pays qui a construit son contrat politique autour de la « culture républicaine ». Aujourd’hui, l’État est faible du point de vue de ses moyens, de son intervention directe, et il s’est délégitimé parce que les institutions souffrent d’une forme de conservatisme dans la mesure où ce sont toujours les mêmes qui les utilisent et qui les fréquentent.

19En même temps, se sont développées localement des formes croisées, beaucoup plus mobilisatrices, qui marient les entrées (mariage des disciplines artistiques, de l’art et de la science, de l’art et de la philo) parce que des acteurs ont décidé de s’y prendre autrement pour dépasser les blocages. Dans ce jeu d’invention d’une politique territoriale, l’État a beaucoup de mal à trouver sa place.

20Il pourrait se situer à deux niveaux. Il doit être attentif aux déséquilibres territoriaux, aux inégalités profondes qui tiennent aux ressources ; l’État doit donc assumer un rôle de redistribution pour assurer la continuité territoriale. Sa deuxième fonction serait de donner les signes d’un travail pluri-disciplinaire pour sortir des logiques de séparation dans lesquelles la France est enfermée depuis qu’on a éclaté l’action culturelle, avec ce qu’on appelle le schisme de 1959, lorsque furent séparés de manière arbitraire la culture de base autour de l’école, le patrimoine artistique et la création, la science, l’enseignement supérieur, et ce qu’on appelait pas encore l’éducation permanente.

21Humanisme : Dans un projet d’éducation populaire, que représente l’option laïque qui est celle de la Ligue de l’enseignement ?

22Éric Favey : La société française a été régulièrement confrontée à des choix forts où il a fallu se mettre d’accord, au sortir des périodes de violence : 1789, 1848, la défaite de 70, la guerre de 14, la Libération, la décolonisation… Quand il s’agit de s’accorder, mieux vaut le faire dans une société qui accepte le pluralisme. La laïcité créée ces conditions, en évitant de porter un jugement sur les convictions, à conditions qu’elles ne troublent pas l’ordre public, qu’elles n’aillent pas contre le registre des droits humains qui peuvent servir de référence ultime. La société laïque postule l’égalité des citoyens et des opinions ; elle fait en sorte que ces opinions puissent s’exprimer sous certaines limites définies très simplement par la loi de 1901.

23Nous disposons de la liberté de penser, d’imaginer, de nous exprimer et c’est un atout pour une société qui cherche son avenir. C’est un atout, par rapport à des sociétés autoritaires ou par rapport à des sociétés qui se réfèrent à un registre de valeurs liées à une religion dominante voire exclusive. Voilà pour le cadre général.

24Une société laïque est une société qui, par nature, est ouverte, qui fait circuler les idées. Si la Ligue de l’enseignement a marqué l’histoire de notre pays, c’est parce que nous avons su préserver cette culture du débat démocratique, de l’invention dans le cadre de la République laïque qui est notre référence commune. C’est encore plus vrai aujourd’hui, car non seulement il faut se mettre d’accord sur la base d’une situation connue, mais parce qu’il faut penser à ce que Morin appelle « la métamorphose ». La société française, l’humanité, sont devant un défi anthropologique global, une responsabilité à l’égard des générations futures qui nous met en position non pas de penser le futur à partir du présent, mais de penser le présent à partir du futur. Toute la société y est confrontée, c’est une véritable source d’angoisse : nous devons penser l’instant présent par rapport à des béances d’incertitudes qui nous font froid dans le dos ou qui nous enthousiasment.

25Un exemple d’interrogation qui traverse la jeunesse et pour laquelle nous mêmes n’avons ni réponse, ni formulation adéquate : le décryptage du génome nous met en position de fabriquer de la vie humaine ; on sait réparer des membres, on saura faire remarcher des paraplégiques, etc. Qu’est-ce qu’on va faire de ça ? Pouvons-nous continuer à fabriquer de l’humain sans éthique nouvelle ? Idem par rapport aux choix énergétiques et économiques. Tout cela déclenche de la peur et du repli alors que ça devrait fabriquer aussi des envies de recherche, d’imagination !

26On sait fabriquer du vivant, on se déplace à des vitesses inouïes, on circule à la fois réellement et virtuellement comme jamais ! On a l’impression que tout cela produit au moins autant de désagréments que d’agréments ! Il faut relancer la machine à progrès, avec quelque précaution. Pour l’éducation populaire, notamment pour les mouvements laïques, c’est une chance inouïe de vivre une période où il faut jeter les bases d’une humanité possible en ayant une connaissance de la situation comme jamais auparavant, en disposant d’outils sans équivalent avec ce qui a existé.

27Dans des situations d’incertitude, d’interdépendance entre les questions, de forte mobilité dans les représentations, avoir des démarches qui combinent la culture, c’est-à-dire la capacité de se situer, le politique, capacité de fabriquer du « commun » et l’émancipation, capacité de s’arracher d’une situation connue, c’est une vraie chance. Or, la combinaison de ces trois éléments, c’est l’éduc pop : se situer, faire du commun, s’arracher des conditions dont on a hérité, c’est un beau renouveau !

L’idéal humaniste de l’éducation

« Le fait est qu’un certain idéal, qu’on peut dire idéal humaniste de l’éducation, se trouve aujourd’hui en voie de s’effacer. […] Ce que relève la rupture opérée tant par le discours utilitariste que par le discours émancipateur, me semble-t-il, c’est l’atteinte qui est faite à la notion même de « culture ». Je dis bien la notion de « culture » ; non pas l’atteinte à l’image des humanités classiques, à l’image de la langue latine ; mais l’atteinte à l’idée d’une culture qui serait précisément indéfinissable et qui serait tout autre chose qu’un ensemble de techniques de connaissance. Ce qui me paraît frappant, c’est d’abord la disjonction qui s’opère entre le Sujet lui-même et la connaissance. Si je rappelais à grands traits quelle était l’inspiration de l’éducation humaniste, c’était pour faire entendre que la connaissance comme telle ne pouvait s’isoler de la formation du Sujet, et que la connaissance même, comme accès à la culture, avait dimension éthique, dimension politique, dimension esthétique. Cette connaissance indéfinie, non déterminable, par excellence non mesurable, c’est maintenant qu’elle devient de l’ordre du superflu, c’est maintenant qu’elle devient de l’ordre de la pure abstraction. […] »
Claude LEFORT, « Formation et autorité : l’éducation humaniste », Écrire à l’épreuve du politique, Calmann-Lévy, 1992, p. 209 ; p. 221-222.

Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.296.0051