La citoyenneté par la révolte : le cas des Antilles françaises
- Par William M.
Pages 79 à 84
Citer cet article
- M., William,
- M., William.
- M., W.
https://doi.org/10.3917/huma.295.0079
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« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »
1La citoyenneté comporte des droits civils et politiques, et des devoirs définissant le rôle du citoyen dans la cité et face aux institutions. L’analyse de la construction de cette citoyenneté dans l’espace républicain français sera évoquée via le filtre de la Révolution française de 1789 et celui de la révolte des esclaves aux Antilles françaises. Ces révoltes font émerger un processus créateur complexe et posent par leurs effets une double problématique : celle de l’existence d’une réalité démocratique imparfaite et celle d’un idéal démocratique à atteindre.
2Ce constat m’amène à m’interroger sur une question fondamentale :
3« La révolte suffit-elle par ses apports à permettre l’acquisition d’une citoyenneté et celle des conditions de son existence ? »
4La Révolution française jette les bases d’une France égalitaire laissant une place fondamentale à la démocratie citoyenne. Mais alors : quelle citoyenneté a été appliquée dans les années qui suivirent 1789 aux hommes noirs sous les colonies françaises ? Quels bénéfices ont tiré ces nouveaux hommes libres, anciennement esclaves des colonies, de leur révolte et de leur accession à cette citoyenneté ? Enfin qu’en est-il aujourd’hui pour ces espaces territoriaux devenus départements français et pleinement intégrés dans l’espace républicain ?
De l’abolition de l’esclavage à la reconnaissance du titre de citoyen
5Les révoltes d’esclaves sont régulières dès la fin du XVIIIe siècle. Ainsi, on dénote entre 1871 à 1848, une vingtaine de révoltes et rébellions majeures en Martinique. Seule la révolte haïtienne débouchera sur une émancipation rapide et efficace assortie d’une conquête du pouvoir politique (1804), à la différence de celle de la Martinique et de la Guadeloupe qui s’apparenterait plus à une révolution d’ordre morale sans quête de pouvoir.
6Brissot créa en 1788 la Société des Amis des Noirs dont l’objectif affirmé était l’interdiction de la traite négrière.
7Le 4 avril 1792, l’Assemblée nationale décida d’accorder la pleine citoyenneté à tous les libres de couleur (généralement mulâtres : métisses). Le 16 pluviôse an II (4 février 1794) : à la suite des pressions organisées par la société des amis des Noirs et d’humanistes comme l’abbé Grégoire, la Convention proclame l’abolition de « l’esclavage des nègres dans toutes les colonies » sur proposition de Levasseur, Danton et Lacroix, pour ne citer qu’eux. Les esclaves affranchis disposèrent dès lors de la citoyenneté française. Cependant, cette abolition ne fut appliquée que dans les possessions françaises effectives : la Martinique, que les Anglais contrôlaient alors, ne connut pas la suppression de l’esclavage. Au final, outre Saint-Domingue, l’abolition explicite de l’esclavage et implicite de la traite ne s’appliqua réellement qu’en Guyane et en Guadeloupe sous la houlette de Victor Hugues.
Le rétablissement napoléonien
8L’ère napoléonienne vient freiner cet élan puisque par la loi du 20 mai 1802, Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage dans les territoires restitués à la suite du traité d’Amiens, traité qui, en restaurant la paix, rétablit en outre la sécurité du commerce maritime et permit aux négriers français de recommencer leurs expéditions pour quelques mois. Avant que la reprise des hostilités en 1803 et l’établissement du blocus continental n’entraînent à nouveau leur repli jusqu’à la Restauration.
9En Guadeloupe, en mai 1802, une partie des soldats noirs se rebella. L’insurrection menée par un officier rebelle Louis Degres fut écrasée et l’esclavage fut progressivement rétabli. Le 17 juillet 1802, Richepance (général chargé de l’expédition punitive) publia un arrêté qui refusait aux gens de couleur de porter le titre de citoyens et qui replaçait les cultivateurs dans une servitude complète supprimant leurs salaires. Le 26 mai 1803, la Guadeloupe revint dès lors au régime antérieur à 1789.
10En 1815, Napoléon Ier, de retour de l’île d’Elbe lors des Cent Jours, décréta l’abolition de la traite négrière pour se concilier la Grande-Bretagne qui avait jusqu’alors occupé à près de trois reprises la Guadeloupe et la Martinique. Mais la traite de contrebande se poursuivit malgré les sanctions prévues.
Accélération du processus abolitionniste engagé en Martinique
11L’affaire Bissette-Volny-Fabien (1824) apparaît comme la prise de conscience par les libres de couleurs que malgré leur droit de posséder des esclaves et leur dévouement à réprimer les révoltes, ils ne gagneront jamais l’égalité civique avec les Blancs. En 1822, ils font circuler une pétition égalitaire « appelant l’attention du roi sur le sort des esclaves » et sur leur propre situation, ordonnances qui les feront accuser de complot en 1824, condamner au bagne à perpétuité et marquer au fer rouge…
12Grâce à leur avocat Me Isambert et l’appui du député Benjamin Constant, ils recouvrent leur liberté en appel devant la Cour de Cassation en 1826.
13Selon l’historien martiniquais Armand Nicolas, à ce stade : « La lutte contre l’esclavage va entrer dans une phase nouvelle. Les libres commencent à comprendre que leurs aspirations ne pourront être satisfaites que s’ils mettent en branle la seule force capable de renverser l’édifice esclavagiste : la masse des esclaves. » Les mulâtres libres concluent ainsi une alliance avec les esclaves noirs.
14L’insurrection de Saint-Pierre et la fusillade du Prêcheur (22 mai 1848) en Martinique constitueront le paroxysme de la rébellion esclave. Une révolte commencée dès le 20 avril et généralisée dans l’île prend d’assaut la capitale Saint-Pierre.
15Les abolitionnistes martiniquais et des humanistes français républicains s’engagent dans la même période à jeter très rapidement les bases de l’organisation de l’après esclavage, tant la pression de l’émancipation inévitable des esclaves devenait forte. Le 4 mars 1848 le gouvernement provisoire de la République française décrète que : « Nulle terre de France ne peut plus porter d’esclaves ». Puis, l’esclavage est entièrement aboli par décret dans toutes les colonies et possessions françaises. En mai : abolition de l’esclavage en Martinique et en Guadeloupe. 1848 marque pour la majorité des peuples des colonies le commencement d’une existence politique et sociale fondée sur l’affirmation de citoyen de l’homme noir.
1848 : la citoyenneté aux Antilles
16Le décret du 27 avril 1848 relatif à l’abolition de l’esclavage dans les colonies et les possessions françaises stipule dans son article 1er : « Considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine ; qu’en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir ; qu’il est une violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Égalité, Fraternité ». La combinaison de l’abolition de l’esclavage et du suffrage universel fait des esclaves libérés autant de nouveaux électeurs. Il n’y a plus dans les quatre « vieilles colonies » que des citoyens de plein droit.
17L’intégration républicaine crée un citoyen que l’on pourrait qualifier de totalement abstrait puisque ne sont intégrés ni des éléments constitutifs de son passé, ni de son histoire propre, ni de son mode de relation et d’interactions avec son environnement. De plus, ces hommes propulsés dans l’espace démocratique républicain le sont sur un territoire qui s’est construit sur la hiérarchie et le préjugé des races lequel transcende à l’époque tout décret institutionnel. Dans ce cadre, le concept de citoyenneté sera nécessairement lié à celui de couleur ou de race.
18L’esclave est libre mais de quoi ? Le citoyen dont parle la constitution n’a pas de consistance pour l’esclave libre. Il en est encore moins des moyens qui lui sont donnés pour évoluer dans l’univers politique et social. En un mot, les modalités d’accession à une émancipation effective ne sont pas mises en place. De quoi s’agissait-il alors ? D’abolir l’esclavage pour garantir l’inviolabilité des principes de la République et son caractère démocratique ? Pour sauver les colonies ? Ou alors de permettre à des hommes d’accéder à une citoyenneté partagée et à une humanité reconnue ? Au lendemain de l’abolition rien n’avait changé. Les nouveaux hommes libres sont tout simplement retournés, puisque marginalisés par ailleurs, sur les plantations auprès de leurs anciens maîtres encore détenteurs de l’économie, de la justice et propriétaires fonciers. L’acquisition de la citoyenneté trouve là ses limites dans l’absence totale de perspective d’émancipation.
Le citoyen d’outre-mer
19En 1946, les colonies françaises pouvaient encore se reconnaître dans la France ouvrière des années 1830/1840. Très proches des pratiques et des modes de vie de la métropole, les futurs départements s’étaient très rapidement engagés vers une assimilation très forte animée par l’image d’une France généreuse et amie des droits de l’homme. Cette image inspirera le projet politique de l’intégration, avant que la contestation de l’idéologie de l’assimilation ne conduise à l’émergence d’un nationalisme.
20L’année 1946 marque donc la rupture avec le passé colonial et ce qu’il porte comme valeur. Cette « deuxième forme de citoyenneté » passe par le concept d’assimilation vers la départementalisation qui se construit sur le socle d’une structure sociale double (Béké et noir) voire triple si on y considère la communauté mulâtre. Il s’agira pour la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française et la Réunion d’entrer dans la famille française et de participer au destin de la France sur un pied d’égalité avec les départements métropolitains (on est ici dans la pleine définition de la citoyenneté républicaine).
21L’extrait d’un des discours du député Aimé Césaire à ce sujet devant l’Assemblée nationale constituante, le 12 mars 1946 est très évocateur : « Nous vous demandons par une mesure particulière d’affirmer solennellement un principe général, à savoir que dans ce cadre que l’on commence à appeler l’union française, il ne doit plus y avoir de place, pas plus entre les individus qu’entre les collectivités, pour des relations de maître à serviteurs, mais qu’il doit s’établir une fraternité agissante au terme de laquelle il y aura une France plus que jamais unie, diverse, multiple et harmonieuse, dont il est permis d’attendre les plus hautes révélations. »
De 1946 à nos jours
22De 1946 à aujourd’hui, des pas longs et progressifs ont été établis afin d’estomper le caractère à part entière du citoyen des Antilles françaises. On peut citer la dernière évolution constitutionnelle majeure relative à l’organisation décentralisée de la République en date du 28 mars 2003, vue par certains comme l’aboutissement d’un long processus de la reconnaissance du citoyen ultramarin. Elle comporte d’importantes dispositions relatives aux collectivités territoriales situées outre-mer. On peut d’abord noter que la Constitution désigne nominativement chacune d’entre elles (mettant fin à l’expression DOM-TOM). Elle marque ainsi solennellement leur appartenance à la République.
23La Constitution redéfinit la classification de l’ensemble des collectivités territoriales :
- « les départements et les régions d’outre-mer» (Guadeloupe, Guyane, Martinique, Réunion) ;
- « les collectivités d’outre-mer » (Mayotte, Polynésie française, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon, Wallis-et-Futuna).
25Tout en rassemblant l’ensemble des collectivités ultramarines autour de deux régimes législatifs (identité ou spécialité), le nouveau cadre constitutionnel permet une évolution vers des statuts « sur mesure ».
26Soumises à un ensemble de contraintes naturelles et historiques, ces économies ultramarines sont aujourd’hui en crise, malgré la mise en œuvre d’outils d’intervention spécifiques. La persistance de ces déséquilibres économiques a un effet direct sur les conditions de vie des populations d’outre-mer. Le niveau de vie y demeure globalement inférieur à celui de la métropole. Cependant, ce niveau de vie est très sensiblement supérieur à celui de leur environnement régional. Le niveau du chômage, qui se situe à près de trois fois la moyenne nationale, reste très élevé, en moyenne 36 % de la population active dans les départements d’outre-mer. Le salaire moyen outre-mer est inférieur de près de 10 % pour les emplois les moins qualifiés, qui sont aussi les plus nombreux. À ce phénomène s’ajoutent des proportions plus importantes de chômeurs et de bénéficiaires du RSA. Les comparaisons de prix mettent de surcroît en évidence des décalages importants, parfois jusqu’à 40 %, pour des produits de première nécessité.
27Dans ces contextes, on peut alors « mieux comprendre » les mouvements de grande ampleur qu’ont connus la Guadeloupe et la Martinique en 2009.
28Si la révolution de 1789 est perçue comme l’élément déclencheur voire fondateur de la citoyenneté républicaine, il n’en reste pas moins que sa construction ne s’est pas faite dans l’immédiateté. Les Antilles françaises ont affirmé cette aspiration démocratique par la révolte qui y apparaît plus comme déclencheur d’un processus d’accès au statut de citoyen que comme un moteur créateur des conditions de sa construction. Plus largement, cette citoyenneté pose selon moi la question de l’intégration, de la diversité des hommes et de culture cohabitant dans l’espace républicain français.
29Les Antilles françaises représentent une zone d’expérimentation de la capacité de la République à intégrer la diversité tout en créant un projet commun. Elles se sont enrichies des apports de l’histoire liés à l’immigration ou se côtoient et se mélangent Indiens, Libanais, Syriens, Chinois, Blancs créoles tous partageant la même culture depuis plus d’une centaine d’années. Dans cet espace, le débat identitaire tient donc une place majeure et on peut alors se poser la question des limites de la notion de négritude portée par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Pour Césaire, ce mot désigne en premier lieu le rejet de l’assimilation culturelle, le rejet d’une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation. Le culturel primant sur le politique. Ce concept a permis de redonner une certaine fierté au peuple noir notamment dans l’affirmation de sa négritude. Toutefois, selon certains auteurs cette approche reste trop restrictive. Ainsi Stanislas Spero Adotevi, né à Lomé au Togo en 1934 et philosophe béninois, fait-il une analyse sévère dans son essai Négritude et négrologues et en parle en ces termes : « Souvenir dans la connivence nocturne, la négritude est l’offrande lyrique du poète à sa propre obscurité désespérément au passé. » Ma position est qu’il faut faire du passé un moteur, garder l’énergie créatrice de la révolte sans la considérer comme suffisante et nécessaire à l’aboutissement de l’idéal fixé. Je ne pense pas que le fait de se projeter dans sa propre construction en transcendant le poids du passé soit synonyme d’oubli ou de déculturation. Ce regard conscient et dépassionné sur son histoire permettrait d’éviter l’écueil d’un cloisonnement mental conscient ou inconscient afin de passer à l’état d’homme universel et donc à celui de citoyen du monde.