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Article de revue

Afrique : embrasements plus que révoltes

Pages 70 à 74

Citer cet article


  • Entretien avec Péan, P.,
  • Propos recueillis par Weisselberg, J.-P.
(2012). Afrique : embrasements plus que révoltes. Humanisme, 295(1), 70-74. https://doi.org/10.3917/huma.295.0070.

  • Entretien avec Péan, Pierre.,
  • et al.
« Afrique : embrasements plus que révoltes ». Humanisme, 2012/1 N° 295, 2012. p.70-74. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2012-1-page-70?lang=fr.

  • Entretien avec PÉAN, Pierre,
  • Propos recueillis par WEISSELBERG, Jean-Pierre,
2012. Afrique : embrasements plus que révoltes. Humanisme, 2012/1 N° 295, p.70-74. DOI : 10.3917/huma.295.0070. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2012-1-page-70?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.295.0070


1Humanisme : Pourquoi cet intérêt pour tout ce qui touche aux relations entre l’Afrique noire et la France ?

2Pierre Péan : Cela fait cinquante ans que j’ai mis pour la première fois les pieds en Afrique centrale et même quand l’Afrique n’est pas au centre d’une enquête, par un mouvement qui m’échappe, elle revient se nicher au milieu de mes chapitres. C’est vrai, qu’amené par la logique de ma démonstration sur la corruption d’une partie importante des élites françaises, je ne pouvais pas oublier l’affaire ELF. Laquelle est intimement liée à l’Afrique centrale et particulièrement au Gabon… Dans ce demisiècle, j’ai plusieurs fois décidé de ne plus parler d’Afrique et n’ai jamais réussi à tenir les engagements. L’Afrique est trop liée à ma vie : on ne peut pas se séparer d’une partie de soi-même.

3Pour revenir aux « mallettes », je ne pouvais pas me boucher les oreilles quand Robert Bourgi, un des Monsieur Afrique depuis une quarantaine d’années, m’a fait des confidences sur les financements occultes d’hommes politiques français par plusieurs chefs d’État africains.

4Humanisme : Peut-on déduire de votre livre que la corruption n’est pas une spécificité africaine ?

5Pierre Péan : C’est effectivement une déduction que l’on peut tirer de mon livre. Lorsque j’avais écrit L’Argent noir en 1987, j’avais voulu montrer qu’au-delà de la morale, ce fléau avait des conséquences dramatiques sur le développement des pays africains. Et que de nombreux projets industriels étaient motivés d’abord par les détournements qu’ils rendaient possibles. Je croyais alors que les niveaux de corruption en France étaient très éloignés de ce qui se passait dans certains pays d’Afrique. Je n’en suis plus certain aujourd’hui. Les récentes affaires, et notamment celle dite de Karachi, sont en effet inquiétantes surtout en un temps où les élites réclament à tous de se serrer la ceinture.

6Humanisme : Peut-on imaginer que des révoltes du même type qu’au Moyen-Orient et au Maghreb aient lieu en Afrique ?

7Pierre Péan : Oui, même si elles ne prendront pas les mêmes formes. Depuis la chute du Mur de Berlin, les peuples africains sont libérés du carcan de la guerre froide qui donnait à leurs leaders un puissant alibi pour s’affranchir de les consulter. Le discours de la Baule, prononcé par François Mitterrand en juin 1990, qui liait l’aide à la démocratisation, est la première conséquence de la fin de l’URSS. Cette irruption de la société civile en Afrique a provoqué quelques bouleversements immédiats, avec quelques chutes de tyrans, mais les régimes en place ont rapidement trouvé quelques parades efficaces comme l’exacerbation des divisions de l’opposition. Le grand changement géopolitique n’a pas libéré que des forces positives. Les tensions ethniques et religieuses ont, elles-aussi, été exacerbées. Citons d’abord la tragédie rwandaise avec le génocide et les massacres de masse au Rwanda puis dans l’est du Zaïre. Lequel (sous le nom de République démocratique du Congo) est encore loin d’être pacifié depuis l’incursion des soldats rwandais et ougandais sur une partie importante de son territoire. Citons également les milliers de morts entre sunnites et chrétiens au Nigéria ; la déstabilisation du Mali par les Touaregs avec les armes de Kadhafi ; les menaces d’AQMI dans les autres pays du Sahel ; l’interminable guerre au Soudan qui s’est provisoirement terminée par l’explosion du pays en deux entités… Les pays africains doivent également gérer l’irruption de la mondialisation et les appétits de ses anciens colonisateurs comme des pays émergents pour ses richesses naturelles. Dans ce contexte compliqué, les sociétés civiles ont du mal à s’affirmer hors des pressions ethniques et religieuses, mais elles sont néanmoins imprégnées de ce qui se passe ailleurs par la télévision et les radios.

8Humanisme : Existe-t-il sur le continent africain une prise de conscience citoyenne ?

9Pierre Péan : Malgré toutes les réserves que je viens de faire je réponds oui, même si celle-ci ne trouvera pas rapidement les moyens de transformer le réel en profondeur. Il existe déjà de très nombreuses ONG qui sont notamment actives dans le micro-développement, transformant déjà le quotidien de pans entiers des sociétés africaines. Il faudrait faire une analyse pays par pays pour répondre plus finement à la question. La conscience citoyenne est plus développée en Afrique du Sud qu’en Guinée équatoriale, plus au Burkina Faso et au Bénin qu’au Togo et au Soudan. La démocratie parfaite reste encore une utopie, y compris dans nos vieux pays.

10Humanisme : En quoi les conflits ethniques empêchent les habitants de prendre en charge leur destin ?

11Pierre Péan : Il a fallu beaucoup de temps, une révolution et la loi de 1905 pour diminuer les particularismes régionaux et les antagonismes philosophico-religieux de la France et des efforts continuels pour maintenir la paix civile dans un pays né depuis plus de dix siècles. Les pays africains dans leur forme actuelle dépassent à peine le demi-siècle et ont hérité de surcroît de frontières tracées par les colonisateurs qui ne respectaient pas les découpages ethniques. Avec comme principale règle de conduite de respecter l’intangibilité des frontières. Et si la plupart des leaders africains luttent contre le tribalisme, il faut du temps pour que les identités dépassent les appartenances à la famille, au clan, à la tribu, à l’ethnie pour s’installer dans la communauté nationale. Et donc pour que les citoyens d’un pays puissent rêver à un destin commun.

12Humanisme : Est-ce que la femme africaine a un rôle spécifique dans le fonctionnement citoyen ?

13Pierre Péan : Difficile là aussi de répondre globalement pour toutes les femmes africaines. Mais je peux faire appel à ma longue expérience et à mes lectures. Je crois qu’en Afrique plus encore que dans le monde de Jean Ferrat, la femme est l’avenir de l’homme. Dans de nombreux pays, les femmes prennent en mains leurs destins, bousculent les hommes, montent des tontines, puis se lancent dans le petit commerce pour faire bouiller la marmite. Et l’une d’elle est depuis 2006 présidente du Libéria. Ellen Johnson-Sirleaf a même été le premier chef d’État africain à saluer le nouveau président français en 2007…

14Humanisme : Le continent africain ayant une population très jeune, cela peut-il aboutir à un changement radical des mentalités ?

15Pierre Péan : Évidemment. Les jeunes, pour la plupart urbains, subissent beaucoup moins que leurs aînés le poids des traditions et n’ont plus ce lien très fort avec le village. Ils vivent et se marient souvent avec des membres d’une ethnie différente de la leur. Ce sont eux qui font et feront les sociétés civiles en dehors du carcan des ethnies.

16Humanisme : Depuis très longtemps, les pays africains ont subi des interventions étrangères, qu’en est-il aujourd’hui ?

17Pierre Péan : Prudence dans la réponse ! Doit-on inclure dans ces interventions celles menées par les Casques bleus pour maintenir la paix au Sahara occidental, en Côte d’Ivoire, au Soudan, en Tchad, en Centrafrique, et au Congo ? Comment doit-on qualifier les interventions en Libye et l’implication de la France aux côtés de l’ONUCI en Côte d’Ivoire ? Comment qualifier la présence des troupes françaises dans quelques pays d’Afrique francophone, mais aussi des troupes américaines dans le golfe de Guinée et dans le Sahel ? Les grandes puissances, Israël compris, regardent toujours de très près les évolutions des pays africains et ont à leur endroit des agendas secrets. L’Afrique est en effet essentiel à leur développement…

18Humanisme : Si les lecteurs d’Humanisme regardent une carte de l’Afrique, ils constateront que les deux plus grands pays sont le Soudan et la République démocratique du Congo. Comment voyez-vous l’évolution de ces deux pays de laquelle dépend l’avenir de toute la région ?

19Pierre Péan : J’ai une tendance lourde à l’optimisme, largement ancré dans la croyance au progrès de l’humanité, mais quand je balaie mon regard de Khartoum à Kinshasa, après avoir sauté de Djouba à Kigali, à Goma et à Bukavu, je suis bien obligé de constater que la paix est plus que fragile dans ces deux pays qui forment près du sixième du continent, mais qui enferment un pourcentage beaucoup plus important des richesses naturelles. Après l’éclatement du Soudan en deux entités, les combats sont quotidiens, et les rebelles du Darfour, à l’ouest du Soudan, se battent pour leur indépendance. Quant à la RDC, si les élections ont reconduit Joseph Kabila à la tête du pays, l’homme n’est pas reconnu par la moitié de ses habitants et la communauté internationale admet elle-même que les fraudes ont été massives. Et une partie du pays est davantage tournée vers Kigali que vers Kinshasa… L’avenir de l’Afrique des Grands Lacs reste très incertain et on ne peut exclure un nouvel embrasement.

Description de l'image par IA : Homme en colère pointant vers le bas avec une main serrant un poing avec le mot "NON".
Illustration Jean-Pie Robillot

Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.295.0070