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Article de revue

Liszt : musique, mystique et politique

Pages 82 à 86

Citer cet article


  • Kriff, J.
(2011). Liszt : musique, mystique et politique. Humanisme, 292(2), 82-86. https://doi.org/10.3917/huma.292.0082.

  • Kriff, Jean.
« Liszt : musique, mystique et politique ». Humanisme, 2011/2 N° 292, 2011. p.82-86. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2011-2-page-82?lang=fr.

  • KRIFF, Jean,
2011. Liszt : musique, mystique et politique. Humanisme, 2011/2 N° 292, p.82-86. DOI : 10.3917/huma.292.0082. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2011-2-page-82?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.292.0082


Trois domaines obsessionnels apportent quelques lumières sur le comportement social du compositeur. Refus des conventions et des frontières décrétées nationales, besoin impérieux d’admirer, postulat de l’unicité de l’espèce humaine, élévation de l’art au rang de principe nécessaire pour l’élaboration d’une Humanité juste.
Ce dernier précepte allant même jusqu’à l’acceptation de conflits – ainsi les accords dissonants – inhérents au défrichement de la voie qui va vers l’autre ; en fait, transmutation de Discorde en Harmonie.

Description de l'image par IA : Portrait en noir et blanc d'un homme aux cheveux longs, regard sérieux, encadré en cercle.

1La Musique : d’abord l’interprétation, le piano et ses possibles, desquels il tire des combinaisons infinies grâce à l’utilisation des dix doigts pris comme individualités, l’écriture ensuite et son évolution dans sa conception du phénomène « musique » qui le mènent vers la fin de sa vie à des recherches atonales (Bagatelle sans tonalité, 1885) ou dérythmées (Crucifix,1884), l’orchestre enfin où le refus des contraintes le pousse vers une musique dite « descriptive » : davantage de fond que de forme. Douze « poèmes symphoniques » aux préoccupations païennes et profanes (Prométhée, Orphée, les Éléments, Hamlet, Mazeppa, etc.) qui théâtralisent le concert. Ses œuvres religieuses chrétiennes démontreront la même volonté.

2Quant à l’enseignement de son art, il le prodigue gratuitement à plus de trois cents élèves privés. De même qu’en tant qu’interprète, les recettes somptuaires de tous ses concerts, à partir de 1847, sont offertes à des œuvres de toutes sortes : enseignements scolaires, bâtiments civils et religieux, dispensaires, associations caritatives afin de remercier cette entité indiscernable dont il refusait de monnayer les dons, Dieu.

3Le mysticisme. Se sentant investi d’une mission en raison du prénom Franciscus que lui a choisi son père, inspiré de François le pauvre d’Assise, cela fait naître en lui le désir d’entrer chez les Franciscains dès qu’il atteindra ses seize ans. Mais à cet âge, il vit à Paris et abandonne son turlupin au bénéfice d’amours plus terrestres – cela ressurgira lorsqu’il atteindra 64 ans – paré alors de tonsure et soutane, évidemment confectionnée chez le meilleur faiseur de Budapest, il accèdera aux ordres mineurs franciscains (5 sur une échelle de 7) le 25 avril 1865. Cette gradation ne lui permettant toutefois pas de dire la messe ecclésiale rituelle, il monte donc au pupitre d’orchestre avec son nouvel habit pour diriger la sienne : La Légende de sainte Elisabeth. Rossini ne se gêne pas pour le brocarder, disant : « Liszt écrit des messes pour apprendre à les dire ».

4La politique. La difficulté qu’il a durant toute sa vie, ainsi que nous l’avons évoqué dans un précédent article, à ressentir pleinement ce qu’est sa nation, le pousse à fréquenter des proscrits, des révolutionnaires, des esprits neufs, des défavorisés de toutes sortes et à lutter contre toutes formes de sujétions politiques, d’où qu’elles viennent. La reconnaissance universelle de son génie et la rectitude de sa pensée font que toutes les nations européennes le décoreront avec la même reconnaissance de leurs insignes les plus prestigieux : France, Autriche, Hongrie, Prusse, Espagne, Portugal, Russie et même Turquie sans oublier naturellement le Vatican, auprès duquel Mozart l’a précédé.

Un parangon du romantisme

5Pour cimenter ces foisonnantes préoccupations, il affirme sa croyance en la force d’une église apostolique et romaine. L’histoire de l’Europe Centrale dévastée par les guerres de religion qui ont conduit les peuples à être dominés est pour lui la source de trop de peine.

6Car Liszt est l’aboutissement, l’absolu du romantisme, celui d’un Werther qui serait encore « à mourir » et en qui tout se mêle. Seul ce qu’il identifie à l’Amour est capable de donner une cohésion à tout son trouble, c’est-à-dire humanité, altruisme, bienfaisance, compassion, admiration mais aussi, et c’est très naturel, l’attirance pour les femmes qui combattent pour leur émancipation, les plus célèbres de la société d’alors. Qui sont-elles ?

7Marie d’Agoult qui, de six ans son aînée, déjà mère de deux filles, abandonne foyer, statut social et fortune, s’enfuit avec lui et lui donne trois enfants, Blandine et Cosima (elle deviendra Frau Wagner) ainsi qu’un fils, Daniel pendant la longue escapade qui les voit explorer les milieux suisses, rupestres et citadins, puis l’Italie urbi et orbi. Grâce à elle, il étudie les grands textes : Pétrarque, Goethe, Hugo, Senancour et Sainte-Beuve. Leurs relations vont durer douze ans et se perdre comme bien souvent : la passion de Marie se change alors en haine. Il lui conteste la garde des enfants. Elle se venge et écrit un livre à succès, Nélida dans lequel le lecteur comprend très bien qui sont les réels protagonistes cachés sous le masque des héros. Franz s’y montre détestable. Il n’aura jamais le temps pour lui en vouloir réellement. Marie devint Daniel Stern et sera l’auteur d’un Essai sur la liberté considérée comme principe et comme fin de l’activité humaine, de plusieurs romans, d’une Histoire de la Révolution de 1848 et de nombreuses Lettres républicaines dans le Courrier français qu’elle commente abondamment au milieu de ses invités Delphine Gay, Emile de Girardin, Théophile Gautier, Lamartine dans le salon du faubourg Saint-honoré où elle « parisianne ».

8En 1842, Liszt a trente et un ans. L’Europe musicale est baignée dans un délire lisztomaniaque. Beaucoup de femmes célèbres l’idolâtrent. La divine actrice Charlotte Von Hagn, lui écrit après l’avoir rencontré à Berlin au cours d’une tournée de concerts : « Vous m’avez gâtée pour tous les autres hommes ; aucun ne peut soutenir la comparaison ».

9Qu’est-ce qu’une tournée pour lui ? Exemple : du 1er mars 1846 à septembre 1847, c’est soixante concerts dans trente-huit villes, déplacements effectués en calèche, la plupart du temps.

10Pourtant, toujours à Berlin, il rencontre Bettina Von Arnim. Elle a connu Goethe et a brûlé pour lui d’une grande passion amoureuse qu’il a su contenir. De son mari, Achim Von Arnim elle a eu sept enfants. Elle démontre de même manière sa prolixité en littérature, « bon sang ne peut mentir », et gagne le surnom d’ « écrivain du superlatif ». Mais voici Liszt. Il est plus jeune qu’elle de vingt-six ans, tombe sous sa séduction. C’est ce qui la bouleverse. « Par où que tu me touches » lui écrit-elle « tu éveilles en moi le besoin de me rendre meilleure ». Proche du Vormärz prérévolutionnaire où s’élabore le Printemps des Peuples de 1848, elle est au centre des mouvances féministes, socialistes et même judéophiles qui regroupent George Sand, Rahel Levin, Louise Aston, Hoffmann von Fallersleben, auteur du Deutschland über Alles, à l’époque considéré comme chant révolutionnaire ou encore Ferdinand Freiligrath, collaborateur de Karl Marx à la Gazette Rhénane. Deux auteurs avec lesquels il cosignera plusieurs lieder et qu’il accueillera à l’Altenburg, sa demeure de Weimar, où il vivra avec Carolyne Sayn-Wittgenstein.

11Qui est-elle ? Il a fait sa connaissance en 1847 ; une amazone polono-ukrainienne, « propriétaire » de trente mille serfs, mystique au-delà de l’au-delà. Lorsqu’il la rencontre, elle est déjà mariée, mal mais catholiquement. Ils attribuent leur coup de foudre mutuel à un effet de la bonté divine ; chacun sait qu’il est plus facile de s’arranger avec Dieu qu’avec sa famille. Afin de marquer l’événement, il décide que le concert de Kiev au cours duquel il l’a séduite sera le dernier pour lequel il se fera payer et accepte l’idée de mettre un coup d’arrêt à une carrière uniquement basée sur des exploits pianistiques. Il se consacrera désormais en priorité à la création orchestrale. Carolyne quitte la Pologne avec sa fille, abandonnant la plus grande partie de ses possessions pour retrouver Liszt à Weimar où la Grande Duchesse, Maria Pavlovna, lui a fait préparer une grande demeure, l’Altenburg. Liszt viendra y loger et ce sera ipso facto et définitivement mal vu par la bourgeoisie locale.

12Pendant la dizaine d’années de son séjour, il fait découvrir, à travers plus d’une centaine de concerts, plus de quarante opéras, pour ne parler que de théâtre lyrique et leurs compositeurs, symboles de la Musique dite de l’Avenir (Zukunftmuzik) : Berlioz, Schumann et Wagner. Il réorganise une grande partie de ses œuvres pour piano et pour orgue, compose douze poèmes symphoniques et trois œuvres maîtresses : la Messe de Gran, la Faust-Symphonie sur un poème de Lenau – encore un réprouvé – et la Dante-Symphonie, c’est-à-dire douze à seize heures de travail quotidien.

Avec les grands de ce monde

13Parmi ses élèves de Weimar figure Karl Klindworth qui, ses qualités de musicien mises à part, a la particularité d’avoir un oncle, Georg, espion international. Né en 1798 à Göttingen et après une vie de « trou de serrure » bien remplie, il n’achèvera sa vie à Paris qu’en 1882. Il aura été secrétaire d’ambassade du Portugal à Berlin, agent pour le compte de la Prusse puis pour celui de l’Autriche, de la Bavière, de la France et finalement de l’Angleterre de Disraeli. Il est surnommé le « doyen du corps d’espionnage de l’Europe ». Après les révolutions de 1848, tout le monde interlope et interactif du renseignement se réfugie à Londres mais la politique européenne est toujours en effervescence. De nouveaux agents, formés par leurs aînés, entrent en action. C’est le cas de la propre fille de Georg Klindworth, née en 1825, grande, blonde, catholique, spirituelle, pianiste, parlant quatre langues. Elle se nomme Agnès Street (d’un mari envolé) Windworth. Son père, qui la forme aux techniques de renseignement, la contrôlera toute sa vie. Vers la fin de 1854, elle vient travailler le piano à Weimar. Très étrangement, son cousin en part au même moment pour aller s’installer à Londres.

14En 1848, au moment de l’arrivée à Weimar de Franz et Carolyne, les révolutions qui grondaient, éclatent partout en Europe. Le grand-duché, très peu touché, est une fourmilière « diplomatique ». La Grande-Duchesse, Maria Pavlovna (1786-1859) est la sœur du tzar Nicolas 1er de Russie, mais pourtant elle marie ses filles à des princes prussiens, dont l’ainée, Augusta, très francophile avec un certain Guillaume, futur roi de Prusse qui sera la source de grandes misères pour la France. De plus, en 1853, un nouveau Grand-Duc est installé dont les choix politiques éloignent le grand-duché de l’Autriche au profit d’un choix prussien. Les rencontres que fait Franz Liszt à la cour ne sont pas anodines ; en contact avec les grands de l’époque ou ceux qui leur sont proches, il est pour Agnès Klindworth un terrain idéal.

15A-t-elle aussi pour mission de le séduire ? Pour le compte de l’Autriche, de la Russie ? L’une ou l’autre, selon les historiens qui ont travaillé sur la nature de leurs relations. Survient alors un imprévu ; ils tombent réellement épris l’un de l’autre. Pour Liszt, c’est la première fois, semble-t-il, qu’il est aussi attaché sensuellement à une femme. « Tous deux, écrit le musicologue Emile Haraszti, souscrivaient à la notion de l’amour comme passion irrésistible entre deux âmes d’élite ». Cette passion ressort aussi clairement dans ses lettres que les renseignements d’ordre politique qui s’y trouvent. Agnès restera son « incurable maladie » lorsqu’elle quittera Weimar en 1855 pour venir vivre à Bruxelles. Correspondance profuse. Quelquefois des mots sont codés : secrets d’amants ou politiques ? Sont exprimés par des mots anodins, des allusions à des pièces musicales ou même par l’usage de certaines tonalités musicales que l’on voit se glisser au milieu des phrases. Il lui demande de brûler ses lettres, ce qu’elle ne fait pas, heureusement, mais ce qu’il accomplit et c’est dommage pour nous.

16Après un tacet musical de deux ans, probablement dû à l’idylle d’Agnès avec Ferdinand Lassalle, l’ami révolutionnaire de Marx, elle reprend contact avec lui. Entre temps il est venu vivre à Rome où Carolyne l’a précédé. Agnès sait que là, il poursuit deux buts : agir pour que Carolyne obtienne finalement son divorce et être l’artisan de la réforme musicale liturgique. C’est une obsession pour lui depuis près de quarante ans. Or, c’est en Belgique, où elle vit, à Malines plus précisément, que s’élabore une législation sur la musique religieuse au cours de congrès ecclésiaux qui se réunissent dès 1860 et tiendront séance annuellement jusqu’en 1867.

17En Belgique se déroulent de curieuses tractations financières. C’est en effet à Bruxelles que naît le projet de la création d’une Banque internationale catholique destinée à financer un Nouveau Royaume principalement composé de l’Autriche et du Vatican, ce dernier désireux, grâce à cette alliance, empêcher l’annexion pure et simple de ses possessions par Victor-Emmanuel. Dans ces intérêts où tout est lié, on essaie même de « mouiller » Wagner, dont on ne sait pas que ses relations avec Liszt se détériorent, afin qu’il fasse entrer la Bavière dans le montage financier. Le banquier véreux Langrand-Dumonceau, qui architecture l’affaire, est nommé, en remerciement, comte romain par Pie IX, hôte, ami et protecteur de Liszt à Rome. Bizarrement, le père d’Agnès Kindworth est intéressé à l’opération.

18Finalement, la mainmise par Victor-Emmanuel sur les États Pontificaux fera capoter l’entreprise. Quant à l’empire autrichien, il recevra une claque mortelle par sa défaite à Sadowa infligée par les Prussiens en 1866 que la France, hélas, considèrera comme une chance.

19Liszt reprend ses déplacements avec des haltes plus longues à Weimar, Budapest, Paris, Londres pour diriger des concerts dans lesquels, le plus souvent, ses œuvres sont programmées. En juillet 1886, il vient à Bayreuth. Un voyage de trop. Il prend froid dans un train, se bat contre la mort pendant dix jours et renonce à la lutte le 31 dans les bras de sa fille Cosima.

20Généralement, le génie entraîne vers le paradoxal, la folie, presque toujours vers la solitude. Ainsi Franz Liszt. Il nous fait parfois avancer dans un tunnel dont il est seul à discerner les limites mais il nous prend par la main, alors on ne s’égare plus. Mot après mot, note après note, il nous mène à la jubilation. C’est tout ce qu’il aura souhaité.

21Liszt est adoubé musicien-chevalier par Vladimir Jankélévitch : « Liszt est partout au service du droit, non pour ratifier la force mais pour compenser la faiblesse, non pas pour confirmer le déséquilibre injuste de la pléonexie, mais protester contre les ogres au nom de la raison et de la vérité. »

22Il n’y a rien à ajouter.

Agnès Street-Klindworth, Bettina von Arnim, Carolyne von Sayn-Wittgenstein, Marie d’Agoult.

Description de l'image par IA : Femmes posées, regards sérieux, tenues élégantes.

Agnès Street-Klindworth, Bettina von Arnim, Carolyne von Sayn-Wittgenstein, Marie d’Agoult.


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.292.0082