Dérive, Michel Maffesoli CNRS éditions, 2011, 12 €. La passion de l’ordinaire, CNRS éditions, 2011, 25 €
- Par Jacques Sardes
Pages 118 à 121
Citer cet article
- SARDES, Jacques,
- Sardes, Jacques.
- Sardes, J.
https://doi.org/10.3917/huma.292.0118
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- Sardes, Jacques.
- SARDES, Jacques,
https://doi.org/10.3917/huma.292.0118
1Voilà deux ouvrages du controversé sociologue Michel Maffesoli publiés par CNRS éditions. D’une part, Dérives est un regard collectif que ses proches portent sur l’homme et l’œuvre. D’autre part, La Passion de l’ordinaire réunit une série d’articles retraçant l’itinéraire de la réflexion socioépistémique de l’auteur.
Dérives
2C’est un ouvrage collectif de plus de 500 pages. C’est une sorte de compilation de témoignages. Mais, comme le précise le préambule, ce n’est pas un livre sur M. Maffesoli, mais pour lui. Un hommage, un cadeau des membres de la nébuleuse mafesolienne : ses maîtres, ses disciples et ses amis. Certes, ils n’y sont pas tous. Mais ils sont assez nombreux pour témoigner d’un œuvre et d’une amitié qui se veut connaissance commune.
3Le cas est assez rare dans le milieu et les temps qui courent, d’autant que le monde universitaire se trouve au milieu d’une glaciation libérale technoscientiste au point que les amitiés se font raides et que les querelles de gestion font oublier non seulement les devoirs sociologiques du savoir, mais la reconnaissance collective et l’altruisme. Rentrons dans l’ouvrage. D’abord une observation : le choix d’un titre n’est jamais le fruit d’un pur hasard : pourquoi donc Dérives ? Qu’il me soit permis d’interpeller les sources « objectives ». Le dictionnaire fait du verbe dériver l’acte de s’écarter d’une rive et aussi d’« établir la communication à travers d’un fil dérivé ». Il y a donc une allusion à ce qui se détourne de son cours naturel. Mais, si la normativité de la langue ne nous éclaire pas suffisamment, c’est pro-bablement que le titre pourrait renvoyer comme un clin d’œil à la terminologie d’un autre grand sociologue, Wilfred Pareto, pour qui le concept de « dérivation » est une manière de percevoir les tentatives ou les esquisses idéologiques. Voire les rationalisations. Qui sait ? Seul l’auteur peut en vérité nous éclairer sur la pertinence de cette interrogation.
4Les contributions (44 si les comptes sont bons) parfois courtes, plus ou moins longues, sont fort intéressantes. Toutes représentent des moments de réflexion différents, mais une sorte de trait filial les attache au personnage et à l’œuvre.
5Pour aller à l’essentiel, disons avec M. Maffesoli lui-même : « une œuvre digne de ce nom n’est qu’avènement de quelque chose qui la dépasse ». Et plus loin, de manière énigmatique à la façon heideggérienne, il ajoute : « il s’agit de laisser advenir ce qui est. Que devienne ce qui est là ». C’est ainsi une question épistémologique qui l’inspire, traversant toute sa pensée, au point d’alimenter l’ambition de toute démarche compréhensive sans la réduire à un système préconçu ni à une doctrine analgésique. Une demande de méthode donc. Celle qui, comme il le suggère lui-même, préfère la caresse à la brutalité du concept. Il y a là un cheminement et un programme où la pensée (en dérive) découvre l’essentiel dans l’ombre ou en pleine lumière. En bref, c’est le clairobscur de la vie et de la société, l’oxymore qui prend sa force du conflit existant en toute chose. Car il faut gratter l’observable pour trouver ou rattraper l’existant dans tous ses déploiements. C’est là que se montre la profondeur de la surface, le questionnement de l’ordinaire et la patience de retrouver les sources de l’être.
6Non sans raison, il repère dans l’air du temps le support de sa propre méthode : le cœur, c’est-à-dire l’émotion, les affects et les sentiments. Évidemment sans évoquer les méandres ou les propriétés d’une psychologie individuelle, car ici l’individu se dilue dans le territoire plus vaste de la coexistence sociétale et de la politique. C’est le retour en terroir sociologique de la question de l’homme in situ.
7Non sans passion, l’auteur s’inscrit dans un baroquisme postmoderne, dont les accès et les sorties sont multiples. C’est une quête de perles rares et imparfaites. D’où l’émergence puissante de la notion de masse ou le retour du peuple, comme sorte de refoulement du politique, afin de (mieux) comprendre la collectivité qui s’atomise. Est ainsi décrit un composant humain de la scène sociale contemporaine, tout particulièrement la cité et la gouvernance qui se trans-figurent. C’est pour cela que dans la modernité s’est introduit un dépassement qui nous renvoie à la vielle question du bien et du mal qui fait du corps social la matrice de l’individu. La dimension humaine, toujours repérable dans les modes et les jeux, travestit le fonctionnement de l’ordre rationnel établi à travers les « syntonies » et les vibrations sociétales de l’âme prémoderne. M. Maffesoli parlera des formes sociologiques postmodernes : le nomadisme et le tribalisme comme une caractéristique des sociétés de notre époque.
8Rappelons que ces deux notions forment l’armature du corpus discursif de M. Maffesoli. Ainsi, contrairement à l’individualisme environnant, les sociétés postmodernes se structurent en « tribus » autour d’images et d’émotions communes, mais particulières. Ce sont métaphoriquement des « totems de rassemblement » et des communautés humaines (in-groupes dira-t-on chez Lewin) qui (re)prennent des symboles identitaires dans la musique, le sport, les croyances sectaires, et d’autres mouvances dont les passions créent l’union des sens, et l’illusion d’un temps devenu sans institutionnalisation ni rationalité extérieure. En d’autres termes, l’action humaine n’est pas d’origine individuelle, ni réduite à une rationalité singulière, encore moins étanche par rapport à l’affectivité des uns et des autres, ceux qui forment des cercles symboliques.
9L’idée ancienne de nomadisme, largement reprise par d’autres auteurs, prendra chez Maffesoli un intérêt particulier dans l’étude de l’influence de l’espace sur les liens que les hommes tissent socialement. La formule « le lieu fait le lien » rappelle que l’altérité est située (et socialement datée) selon les espaces d’interaction des hommes, au point de permettre l’empathie et l’attirance sociale. Ces moments relationnels, au fil de « sincérités successives », dessinent des structures bien souvent éphémères. Ainsi les personnes traversant diverses expériences leur confèrent des identités multiples, et une sorte d’errance sociale. Ce nomadisme n’est lié qu’à des communautés dont les liens sont faits de réseaux, parfois éphémères. La question de l’identité et de l’universalité des valeurs est donc devenue une question épineuse et centrale trop avide d’un immanentisme sensible et virtuel.
La passion de l’ordinaire
10Nous sommes ici face à une suite de chroniques du quotidien au sens presque journalistique du terme. Or, penser le présent pour M. Maffesoli c’est savoir revenir à la pensée de longue durée. En effet, dans cette série de notes et de commentaires, ce sont autant d’extraits de textes publiés que de témoignages de la construction d’une réflexion de fond au cœur du creux des apparences. C’est dans ces moules que vont se précipiter les questions de l’être social.
11Ici et là, au plaisir d’une belle phrase ou avec l’évocation d’une heureuse citation érudite, l’effort intellectuel de M. Maffesoli fait transpirer le corps de la théorie. Ainsi le quotidien, lorsqu’il est observé avec une telle acuité, permet-il d’entrevoir le changement et les mentalités d’une époque dont la transformation rend la raison scientiste insipide et étroite. Des perceptions trompeuses. Car, la peur de perdre les repères ne nous empêche pas d’écarter le danger d’une nouvelle rupture de paradigme et le recommencement d’une nouvelle scolastique. La raison instrumentale étant une sorte de religion de masse qui sert aux prêtres de la technocratie pour manipuler la culture et le pouvoir politique au nom d’une science unique. C’est là que la technoscience se transforme en dogme et risque de rendre l’humain superflu. L’enjeu – semble nous rappeler M. Maffesoli – n’est autre que la domestication de l’animal humain selon le principe d’utilité sans questionner l’essentiel de l’humain. Au point qu’il nous incite à nous situer autrement sur la manière d’analyser et de comprendre les « mécanismes » du cosmos, à l’image d’un pendule qui oscille en spirale, et nous fait revisiter les sommets et les creux des connaissances que certains jugent désuètes, voire périmées, et les allées et venues de celles qui ne reposent que sur les sables mouvants des modes académiques.
12C’est pourquoi les « miettes sociologiques » recueillies par M. Maffesoli ont la valeur non seulement d’un témoignage d’une vie intellectuelle, mais la puissance des mines à retardement visant les postures théoriques conformistes, les illusions hypocrites ou les nobles abstractions qui cachent la complexité des problèmes d’une société devenue délétère et peu humaine.
13Certes, nous resterons sur notre faim quant à la portée explicative de ces commentaires et à la pertinence du survol des situations décrites, parfois avec un brin d’ironie éthérée, et parfois recouvertes par une rhétorique dont l’élégance et les arabesques donnent plus à ressentir qu’à expliquer. Question de style, dira-t-on, mais aussi probablement limites de la méthode.
14En guise de conclusion Malgré les bémols exprimés, force est de constater que la pensée de M. Maffesoli nous interpelle sur les urgences de notre société (la violence, la féminisation, le quotidien, la maffia, la prostitution, les love stories, la consommation, la terre-mère et bien d’autres sujets) mise en œuvre des moyens (la technique, la pensée, l’esprit du temps, …), qui mènent aux interrogations philosophiques et psychologiques actuelles (le post-modernisme, l’individualisme, le retour du refoulé, les émotions, la destinée, la vertu perdue, la sagesse…), sans oublier les questionnements épistémologiques qui encombrent notre compréhension du continuum temps-espace. Pourtant, même si l’auteur manifeste ses appréciations, sur les situations et les moments, avec un regard assez impartial et très compréhensif à l’égard de la postmodernité, il n’est pas moins curieux que ce détachement entraîne l’impression d’un scepticisme vital que risque d’être une forme de suspension du jugement. Posture respectable, certes, mais questionnable dans un moment où la demande de changement de paradigme exige de proposer d’autres alternatives. Bref, si beaucoup de choses sont dites en profondeur et mises en perspective avec bonheur, parfois (trop) brièvement, mais souvent avec une tendresse humaniste et une érudition irréprochable, la question terrible du « que faire », voire l’attente de notre temps, reste suspendue sur nos têtes comme une épée de Damoclès faute d’être posée et peut-être d’être répondue de manière plus transparente. La courtoise quête ataraxique ne semble pas se satisfaire, aujourd’hui, du goût de la connaissance des autres. L’humanisme actuel, nous semble-t-il, exige par nécessité une plus grande clarté opérative, encore plus lorsque l’optique est celle de la théorie, voire de la contemplation. D’autant que les sources fondatrices sont bien présentes dans la construction de l’analyse sociologique « holiste » dont l’auteur se réclame pour penser ce qui est en train d’émerger dans un « nouvel espace de civilisation ». Ainsi, en toute fraternité, nous pensons que la lecture des ouvrages de M. Maffesoli est utile, car ils forment un chemin en pointillés sur la mer des questions et des problèmes des connaissances sociales, nommées scientifiques de manière quelque peu prématurée.
15Non sans profondeur face à la question de savoir si le sociologue est un acteur du changement ou un analyseur de la société, M. Maffesoli nous répond énigmatiquement : ni l’un ni l’autre. Mais, tout en nous proposant un rôle plus réservé : celui de l’accompagnateur qui met en forme avec force et vigueur les rêves collectifs de ce qui existe déjà, mais au-delà des maîtres académiques et des penseurs scolastiques issus d’une modernité qui se dissout dans la routine des modes de laboratoire de la science officielle comme l’a démontré T. Kuhn.