Jean Verdun, un descendant D’Aristote
- Propos recueillis par Jean Moreau
Pages 86 à 94
Citer cet article
- Propos recueillis par MOREAU, Jean,
- Propos recueillis par Moreau, Jean.
- Propos recueillis par Moreau, J.
https://doi.org/10.3917/huma.290.0086
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- Propos recueillis par Moreau, Jean.
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https://doi.org/10.3917/huma.290.0086
Notes
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[1]
« La nature est un Temple où de vivants piliers – Laissent parfois sortir de confuses paroles, – L’Homme y passe à travers des forêts de symboles – Qui l’observent avec des regards familiers. » (Baudelaire)
-
[2]
Le dogme signifie en effet que Marie, mère de Jésus-Christ, fut conçue exempte de péché originel et, « pétrie par l’Esprit Saint, formée comme une nouvelle créature ».
On ne présente pas Jean Verdun à nos lecteurs : écrivain et auteur de pièces de théâtre, il participe du renouveau de la franc-maçonnerie française. Ancien Grand Maître de la Grande Loge de France, membre maintenant du Grand Orient de France, il est un homme libre et fier, généreux, qui, sans complaisance, ne sépare pas ses propos et ses actes.
Humanisme : Un fait me frappe à lire votre œuvre et plus à vous connaître : l’homme, l’écrivain, le maçon ne sont pas séparables. Comment réussissez-vous cela ?
1Jean Verdun : Une réussite n’est jamais totale ni intégrale, mais sous l’influence de plusieurs personnes, dont celui qui m’a servi de père, après l’assassinat du mien, je n’ai jamais pris une décision importante sans me poser les trois grandes questions socratiques : Est-ce beau ? Est-ce bon ? Est-ce utile à la Cité ? Le mot « Cité » symbolisant ici, évidemment, aussi bien la Cité d’Athènes pour Socrate, le livre que j’écris ou corrige, la loge ou l’obédience maçonnique, la France ou l’Europe, la Maçonnerie universelle ou l’espèce humaine tout entière.
2Je ne dis pas que j’ai réussi à rendre tout ce qui dépendait de moi bon, beau et utile, mais aux trois questions, il est naturel que les réponses concordent et dans mes livres et dans ma vie et dans mes actions maçonniques. Elles concordent également dans mes amours, mes ambitions, mes tendresses et mes colères qui furent nombreuses et emportées.
Humanisme : Dans La Réalité maçonnique, vous écrivez : « Enfant, je me suis identifié à la pierre ». Tout se passe comme si, dès le début, vous aviez la prémonition, voire la volonté de devenir une pierre dans la construction de vous-même et de la société…
3Jean Verdun : Ma mère disait de moi que j’avais un cœur de pierre. Dans mon deuxième roman, L’École de Paris (1959, six ans avant de devenir maçon), l’un des chapitres est intitulé « Le misérable sort des pierres ». Je m’identifiais donc aux pierres, pas encore aux pierres nobles des cathédrales, mais aux pauvres pierres du chemin. Mon personnage les déplaçait pour les faire voyager en les portant quelques mètres plus loin. Je peux y voir déjà ma passion des voyages, ma façon personnelle de changer le fameux « ici et maintenant » par un plus ambitieux « ailleurs et plus tard ». Cela bien avant que je devienne un responsable d’obédience, agacé que je fus et que je demeure par les étroitesses françaises. Bouger, avancer, transformer a été mon envie constante et c’est ainsi que je me suis transporté de l’océan Indien, à l’Afrique, aux Antilles, à l’Amérique au nom de la franc-maçonnerie universelle.
Humanisme : Indépendamment de vos quarante ans d’appartenance maçonnique, pensez-vous relever d’une famille philosophique ou religieuse ?
4Jean Verdun : Non. Je ne relève d’aucune famille et même pas de la maçonnique lorsqu’une de ses branches prétend me diriger ou m’imposer quoi que ce soit. Je ne me sens pas chrétien, même si ma famille biologique est catholique, je ne suis pas juif, les mondes musulmans et bouddhistes me sont étrangers. Je suis un descendant de la Grèce antique et, tout particulièrement de Socrate. Sa méthode, ses préoccupations, ses interrogations et sa dialectique ont le mieux nourri mon esprit. Si vous souhaitez une précision, c’est d’ailleurs bien plus le Socrate de Xénophon, celui des Mémorables qui fut son témoin, dont je suis proche, que du Socrate repensé par Platon.
5Cela étant posé, j’admets volontiers que la Maçonnerie est un produit du christianisme et qu’elle le demeure même dans ses manifestations parfois antireligieuses. Les Constitutions d’Anderson, rédigées par un pasteur, invoquent Adam notre premier ancêtre créé à l’image de Dieu. Quant au Grand Architecte de l’Univers, il s’agit pour moi d’un symbole avec lequel je suis tout à fait à mon aise. Ceux qui préfèrent dire Dieu utilisent un autre symbole, avec lequel je ne saurais être en accord s’il implique la Révélation.
6En résumé, ma famille philosophique est grecque et j’adore Musset quand il écrit : « Et la Grèce ma mère où le miel est si doux… »
Humanisme : À l’heure de la mondialisation, le Socrate dont vous vous réclamez, illustre cette pensée du poète Pessoa : « L’universel, c’est le local moins les barrières ».
7Jean Verdun : Je serais très fier d’avoir inventé cette formule et je suis attiré par l’Universel depuis très longtemps. Quand les francs-maçons élèvent barrières ou cloisonnements, je me cabre.
Humanisme : Quel a été pour vous le plus grand apport de la franc-maçonnerie ?
8Jean Verdun : Le symbolisme. Il est au centre de la franc-maçonnerie spéculative moderne qui a redonné au symbole, dès le début du XVIIIe siècle, sa vraie place au cœur de l’Humanité, capté qu’il était encore, et affaibli depuis longtemps, dénaturé, instrumentalisé si souvent par les autorités politiques ou religieuses. Bien sûr que certaines loges, dans toutes les obédiences, travaillent sans symbolisme ou à toute petite dose. Ces loges peuvent être chaleureuses, utiles, sympathiques et, au demeurant, elles sont libres d’agir et de penser collectivement comme elles l’entendent, mais elles perdent beaucoup à oublier le symbolisme. « Très beaucoup », comme disait l’une de mes petites-filles quand elle était toute petite. Contester la portée du symbolisme me paraît un enfantillage maçonnique. Et je ne parle pas là seulement du symbolisme particulier de notre confraternité, qui joue le rôle de vocabulaire spécifique, de langue véhiculaire, je parle de la pensée symbolique, de l’importance du symbole dans le langage, qu’il s’agisse du langage populaire ou des expressions les plus sophistiquées de nos classes dominantes. Ce n’est heureusement pas là une pensée personnelle, exclusive, qui me serait propre. Nous sommes un grand nombre de maçonnes et de maçons à reconnaître l’apport fondamental du symbolisme dans l’initiation maçonnique.
© Laurencine Lot
© Laurencine Lot
Humanisme : À vous lire, j’ai été sensible au fait, ignoré par de nombreuses personnes, que les mots sont des symboles. Dans une telle conception, se rejoignent nécessairement l’homme de théâtre, l’écrivain et le maçon.
9Jean Verdun : Je l’espère. Pour comprendre leur propre initiation, maçons et maçonnes sont appelés à distinguer deux grandes conceptions du langage. Pour rester simple, je les dénommerai l’identitaire et la symbolique. Tout homme d’aujourd’hui utilise les deux, souvent sans le savoir.
10La conception identitaire nous vient d’Aristote et de son fameux principe d’identité : « Ce qui est, est ». Autrement dit : on ne peut être à la fois ce que l’on est et ce que l’on n’est pas. Une chaise est une chaise, elle peut servir d’escabeau, mais elle reste une chaise. La République est la République, elle peut changer de numéro, mais elle ne peut pas être une ploutocratie ou une oligarchie.
11Ces deux exemples suffisent à montrer l’utilité pratique de la conception identitaire du langage, mais aussi ses extrêmes limites.
12La conception symbolique est plus complexe, et c’est pourquoi elle nécessite une initiation. Elle nous conduit à voir dans le mot un symbole susceptible d’autant d’interprétations qu’il y a de personnes pour l’émettre et pour le recevoir. Ce n’est pas la même chaise que je vois et que vous voyez. Les 500 000 citoyens les plus riches ne peuvent accepter la République que voudraient instaurer les 500 000 plus pauvres, même si les uns et les autres se déclarent républicains. Est-ce un dialogue de sourds entre eux ? C’est bien pire et cet exemple est d’une brûlante actualité à l’automne 2010. Le mot, chaque mot, n’a pas et ne peut pas avoir le même sens pour les uns et les autres. La preuve en est que la langue juridique, celle où les mots sont ou devraient être les plus pesés, entraîne dans tous les pays une gigantesque jurisprudence, c’est-à-dire une mise en ordre et en hiérarchie des interprétations.
13L’Homme moderne, voire l’Humaniste moderne, oscille et bafouille entre ces deux langages, mal préparé qu’il est par des études souvent insuffisantes à maîtriser le langage identitaire et sans aucune information sérieuse sur la valeur du langage symbolique. Le maçon et la maçonne en loge, eux, s’exercent à porter leur compréhension au-delà des mots qu’ils ne prennent pas pour des idées ou le reflet des choses. Ils développent ainsi leur intelligence du caché ce qui est la finalité de toute initiation.
Humanisme : Ce faisant, vous dépassez le principe d’identité et vous adoptez une pensée dialogique qui tient compte des contradictions.
14Jean Verdun : Oui. J’ai fait ça toute ma vie maçonnique dans toutes les fonctions que j’ai exercées.
Humanisme : Vous établissez en conséquence une distinction entre « symbolisme équivoque » et « symbolisme univoque », celle-là même que reprend un philosophe comme Jacques Demorgon quand il discerne « symboles antagonistes » et « symboles identitaires »…
15Jean Verdun : Il y a 25 ans que j’ai publié Symbolisme équivoque et symbolisme univoque dans la réalité maçonnique, mais j’ai beaucoup approfondi cette notion depuis. Dès lors que j’adopte la conception symbolique du langage, je suis méfiant quand je lis ou entends un discours dominé par la conception identitaire, surtout si ce sont des maçons qui en restent les prisonniers. Je ressens ce qu’ils me disent ou ce qu’ils écrivent comme du langage profane. Je ne renie donc pas « symbolisme équivoque » et « symbolisme univoque ». Je crois ce texte bienfaisant, car beau, bon et utile, selon le critère socratique. Près de cent mille maçons l’ont d’ailleurs lu, si j’en crois mes tirages, mais quel effet a-t-il produit sur mes lecteurs ? Bien moins grand que je ne l’ai pensé.
16Je n’en suis pourtant pas resté là. J’ai intégré depuis ma réflexion sur le langage dans le logos grec. Paul Claudel s’est converti auprès d’un pilier de Notre-Dame de Paris ; j’ai reçu un choc semblable quand j’ai compris que le logos, très riche concept grec que j’avais retenu de mes études des langues mortes, s’incarnait dans la pratique du symbolisme en loge.
17Je n’aime pas la manière dont les chrétiens ont traduit logos par verbe, notamment dans le fameux évangile de Saint-Jean. Leur outrecuidance me scandalise quand ils se l’approprient et prétendent qu’au commencement le logos était auprès de Dieu, que le logos était Dieu. Souffle humain créateur, le logos a inspiré le miracle grec dans une époque aux dieux multiples. Libre aux chrétiens de l’adopter et de le faire leur, mais qu’ils acceptent au moins le caractère équivoque du logos. Pour moi, il symbolise l’Humanité émergente, balbutiante dans sa liberté créatrice. Il est le socle de l’Humanisme et je dirais volontiers « Au commencement était le logos et les dieux étaient dans le logos. »
18Le maçon en loge s’inscrit dans le logos par un cheminement à travers la forêt des symboles que glorifie Baudelaire [1]. Vous voyez que je me situe à l’extrême opposé de René Guénon. Le symbolisme des mots, de tous les mots, offre des signifiants équivoques. À nous de dégager le signifié, qui peut devenir univoque dans la compréhension de chacun. Le symbolisme permet donc de développer en loge l’intelligence du caché. Il permet de communiquer avec l’Universel.
Humanisme : Mais les arts – poésie, littérature, sculpture, peinture, musique, théâtre – ne participent-ils pas aussi du logos ?
19Jean Verdun : Bien sûr que oui et ceux qui ont compris l’Art royal le savent bien. Pour ma part, à cause de mes activités d’écrivain, je l’avais compris avant d’être initié. Le tâtonnement, qui est dans l’esprit même de la démarche initiatique, a toute sa place dans les arts. L’activité artistique, quand elle est créatrice, développe elle aussi l’intelligence du caché. Quiconque avale tout rond des vérités prétendues acquises ou révélées est un copieur ou un faussaire en art et un dogmatique en franc-maçonnerie. Car nous avons nos dogmatiques et pas seulement dans les hauts grades. Quand je veux le Beau, le Bon et l’Utile, je n’obéis à personne. Je fais librement mes choix. Dès lors, les autorités officielles ne peuvent plus voir en moi qu’un dissident.
Humanisme : Cette intelligence du caché – qui est au cœur de l’initiation – permet de voir la réalité autrement et évite l’opposition fallacieuse entre maçons symbolistes et maçons rationalistes…
20Jean Verdun : Bien évidemment. Opposer le symbolisme au social, c’est d’abord confondre le symbole et le virtuel, c’est ensuite méconnaître le caractère éminemment politique de la franc-maçonnerie naissante en 1717. L’intelligence du caché est existentielle et s’exerce dans tous les domaines de l’humanisme, politiques, scientifiques, sociaux, métaphysiques, etc.
Humanisme : La Renaissance, les Lumières, les Antilles, l’Afrique, le Chili, la Grèce (on est à la fois près et loin du « miracle » grec…), votre universalisme est concret. Pensez-vous qu’il existe un universalisme maçonnique ? Vous allez sans doute me répondre : « Je l’ai rencontré ! »…
21Jean Verdun : Parfaitement. Les travaux maçonniques sont ouverts au nom de la franc-maçonnerie universelle et sous les auspices de telle ou telle obédience. Lorsque j’étais au timon des affaires de la Grande Loge de France, j’ai refusé de tenir compte des exclusions britanniques. J’ai eu l’audace de me présenter là où je ne devais pas être accepté et j’ai été reçu officiellement en tenue par des dizaines d’obédiences et de Grands Maîtres dans le monde, obédiences dont les trois-quarts bénéficiaient de la reconnaissance de Londres : Chili, Allemagne, Suisse, Pérou, Argentine et l’immense Brésil aux 300 000 maçons répartis en trois grandes voies obédientielles. Cela n’est plus imaginable aujourd’hui puisqu’en se claquemurant dans le REAA, mes successeurs à la Grande Loge ont stoppé net cette diplomatie d’ouverture.
Humanisme : Vous avez donc été dirigeant d’une grande obédience maçonnique durant une douzaine d’années. Quels souvenirs en gardez-vous ?
22Jean Verdun : Un voyage sur la Lune. Ce fut une période très émouvante, captivante, enrichissante et harassante par le travail qu’elle exigeait. Mon amitié avec mes prédécesseurs, Georges Marcou et Henri Tort-Nouguès, fut exaltante. J’ai d’abord été leur adjoint et ils m’ont préparé aux responsabilités et à des engagements qu’ils me pensaient plus apte qu’eux à prendre et à défendre. Ils m’ont toujours encouragé et je n’ai jamais rien entrepris sans les consulter. Nous étions frères. Mais des corbeaux mortifères planent sur tous les états-majors du monde, inévitables concentrés de rapaces en lutte contre le Beau, le Bon, l’Utile à la Cité. En franc-maçonnerie comme en politique ou en entreprise, des germes d’amour et de haine se mêlent et se combattent dans tous les lieux de décision. J’ai été magnifiquement aimé et sauvagement détesté, jalousé de beaucoup et haï de certains. Sept ans après ma descente de charge, ceux qui ne voulaient à aucun prix me voir remonter aux commandes ont agi pour me chasser de la franc-maçonnerie. Je la pervertissais, craignaient-ils ou feignaient-ils de croire, comme Socrate pervertissait la jeunesse. Si j’ose cette comparaison avec l’un des plus grands hommes de l’Histoire, ce n’est pas prétention absurde. Quiconque prône le libre examen de toute chose et de toute institution encourt condamnation pour dissidence. J’ai ainsi été suspendu en 1997 de mes droits maçonniques pour un an avec interdiction à vie d’écrire ou d’inspirer à d’autres qui seraient sous mon influence notoire (sic) quoi que ce fût sur mon obédience.
23J’ai alors fui ces oiseaux de malheur et j’ai trouvé refuge et liberté dans une loge du Grand Orient de France, mais pour que tout soit dit, j’ajouterai que, depuis ces années noires, les vents tournent favorablement dans l’obédience où j’ai passé trente-deux ans et dont l’essor est essentiel dans le paysage maçonnique français.
Humanisme : En esprit libre, vous privilégiez le refus du principe d’autorité. Vous l’illustrez dans La Réalité maçonnique par le commentaire de la question que pose l’adjudant de semaine quand il est instructeur : « De quoi sont les pieds du fantassin ? »
24Jean Verdun : « Ils sont – dit l’instruction – l’objet de soins constants ». J’ai donné cet exemple de langage fermé comme modèle de la pensée dogmatique. On pourrait dire de même « de quoi est fait l’hymen de la Sainte Vierge ? Son hymen est fait de lumière divine. » Et hop ! Cela produit le dogme de l’Immaculée Conception, en plein XIXe siècle [2].
25Qui, aujourd’hui, peut voir dans ce dogme autre chose qu’un symbole ? Nous sommes des centaines de milliers en Europe à voir des symboles et non des faits dans la Crucifixion, la Résurrection du Christ, de Lazare ou de la chair, la multiplication des pains ou le Jugement dernier. Faits ou symboles, ils ont les mêmes signifiés et, pour moi, ce sont là des arbres parmi les plus célèbres en Occident de l’immense forêt baudelairienne des symboles.
26En vous répondant cela, je ne me réclame pas seulement des Lumières, mais aussi de la Renaissance, de Rabelais, de Montaigne et surtout encore une fois de Socrate, qui a défendu le libre examen au péril de sa vie, bien avant le prudent Voltaire ou le facétieux Diderot.
Humanisme : Tout, en Maçonnerie, devrait conduire à cette recherche sans concession de la vérité : une tenue, c’est d’abord une théâtralisation, une façon d’embrasser l’espace et le temps, une gestuelle, une dialectique du silence et de la parole pour y parvenir…
27Jean Verdun : « Théâtre et Maçonnerie », tel est le titre d’un texte que j’ai publié pour la première fois dans Le Maillon en 1981 et que j’ai repris dans La Réalité maçonnique. Le théâtre et la loge sont pour moi deux voies initiatiques parallèles comme en témoignent plusieurs de mes pièces : L’Architecte, L’Empereur de rien, Mieux que nos pères.
28Toute démarche artistique sincère, profonde, qui participe de cette volonté d’accéder à l’intelligence du caché, permet comme la franc-maçonnerie de mieux comprendre la réalité au delà de son revers politique, religieux, publicitaire ou propagandiste.
Humanisme : Quel est selon vous l’avenir de la franc-maçonnerie ?
29Jean Verdun : Le terme « avenir » – symbolique comme tous les mots – est-il aujourd’hui audible dans nos obédiences ? Je n’ai pas à juger mes pairs, mais chacun sait que, depuis quinze ans, le choix de certains Grands Maîtres dans les six principales obédiences françaises a été très malheureux. Ces égotistes ont été des contre-exemples nuisibles.
30Après les crises traversées, la maçonnerie française doit changer de ton et de discours. Grands Maîtres et Grandes Maîtresses doivent se concerter pour trouver une parole commune dont celle de leur propre obédience ne peut être qu’une déclinaison. Il faut ensuite réduire la fracture entre la franc-maçonnerie anglo-saxonne et la nôtre. C’est possible et je l’ai prouvé, même si nos succès d’il y a vingt-cinq ans n’ont pas eu le suivi qu’ils auraient mérité.
31Il faut enfin et surtout que nos loges s’ouvrent à l’Universel. Vieille et grave affaire que celle du village et de la planète, de la loge et de l’obédience, de l’obédience et de la franc-maçonnerie universelle. Riches de leur tradition symboliste, qui exerce leur intelligence du caché, nos ateliers ont à découvrir dans un tout proche avenir les causes profondes du développement mondial et hexagonal de la misère…
Humanisme : En ce sens-là, votre pièce Mieux que nos pères illustre une fécondité exemplaire de l’esprit maçonnique.
32Jean Verdun : « C’est une pièce pour tous ceux qui sont dans le noir », disait déjà en 2005 Bruno Netter, le premier des interprètes de Tibi en langue française, car ma pièce avait été surtout jouée en langue anglaise sous le titre de Tibi’s Law. Or Bruno est non-voyant, ce qui accentue sa lucidité. C’est à présent Jean-Michel Martial qui reprend le rôle de Tibi.
33Maître des cérémonies et Diseur traditionnel dans le cimetière d’un bidonville africain, il formule une loi mondiale nouvelle, la loi de Tibi d’une intense et cruelle actualité dans le monde d’aujourd’hui : « En humanité, tout finit par faire pyramide. Plus vous augmentez la richesse au sommet, tout en haut de la pyramide, plus vous élargissez son assise de misère absolue ».
Humanisme : Créée en 2003 aux États-Unis, jouée à Accra (Ghana) en 2004, au Festival d’Avignon en 2006, en septembre 2010 à la Fête de l’Humanité à Paris, bientôt aux Antilles, souhaitons-lui grand succès : elle permet aux hommes libres de garder les yeux ouverts sur l’injustice sociale qui règne dans le village planétaire…
Bibliographie
- Essais maçonniques
- La Réalité maçonnique (Luc Pire)
- La Nouvelle Réalité maçonnique (Albin Michel)
- Carnets d’un Grand Maître (Le Rocher)
- Le Franc-Maçon récalcitrant (Le Rocher)
- Lumière sur la franc-maconnerie universelle (Detrad Avs)
- Théâtre
- Aux Éditions des Quatre Vents
- L’Alibi d’amour
- Aux Éditions Detrad Avs
- L’Architecte
- Grand Jour d’espoir au Cap Misène
- Bébé Fleur
- À l’Abbaye
- Royal au-delà
- L’Empereur de rien
- La Jeune Fille honteuse
- Retour au bercail
- Les Merveilles
- Mieux que nos pères
- Romans
- Les Jeunes Loups (Julliard)
- L’École de Paris (Julliard)
- Retournons rue Montorgueil (Julliard)
- Brumaire (Julliard)
- La Soirée chez Ramon (Julliard)
- Le Carnaval du Père Lachaise (Flammarion)
- Chroniques de l’Abbaye (Le Rocher)
- Mille matins d’été (Robert Laffont)
- L’Amour de loin (Robert Laffont)
- Récit autobiographique
- L’Enfant nu (Grancher)
- Livre d’art
- Sainte-Victoire, magique montagne, photographies de Laurencine Lot, texte de Jean Verdun (Aubéron)