Mensonges de nuits d’été
- Par Jean Kriff
Pages 97 à 102
Citer cet article
- KRIFF, Jean,
- Kriff, Jean.
- Kriff, J.
https://doi.org/10.3917/huma.289.0097
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- KRIFF, Jean,
https://doi.org/10.3917/huma.289.0097
« La Romance de Paris » mettait au cœur des amoureux un peu de rêve et de ciel bleu depuis un an et demi grâce à Charles Trenet. Bien qu’il ait déclaré dans le réveil du Peuple dès début 1941 qu’il n ‘était ni juif ni mort, ses ritournelles populaires n’arrangeaient pas les choses pour la France coupée en deux dans le sens de la largeur. L’occupation allemande “occupait” tout le monde : ceux qui vendaient de la nourriture et des vêtements et ceux qui essayaient d’en acheter. « Tu me donneras bien deux tickets de matière grasse en plus », demandait une demoiselle du demi-monde à un vieux monsieur dans une chanson de Geo Charley. Colette se penchait à sa fenêtre en soignant ses engelures pendant qu’en sifflotant « Ça sent si bon la France », les défenseurs de la race chevaline essayaient de nouvelles martingales au PMU.
1Albert Camus, né à Mondovi en Algérie, aryen pur sucre, n’ayant pas perdu sa nationalité contrairement aux juifs de même origine, désignés comme « indigènes » par les lois de Vichy d’octobre 1940, allait se balader à Oran de janvier 1941 à août 42 (peut-être pour y implanter le mouvement de résistance Combat, on peut rêver). André Gide, dont il était lecteur partait, lui, en Tunisie chasser le minet « interdit » mais « disponible » comme l’écrirait un homme politique d’aujourd’hui. Henri Béraud, qui avait commis Le Martyre de l’Obèse vingt ans plus tôt, s’empiffrait en 1942, cette fois chez Ledoyen ( condamné à mort en 1944) ; il terminerait ses jours (ça ne s’invente pas) à Saint-Clément-des-Baleines. Jean-Paul Sartre préparait ses Mouches, Germaine Sablon, future créatrice du Chant des Partisans se produisait à Nice, bientôt italienne où son frère dirigeait le Casino de la Jetée-Promenade. Joseph Kessel qui était là aussi avec son neveu Maurice Druon cherchait des rimes pour en écrire le texte et la musique. Simone de Beauvoir s’étonnait que les films américains soient diffusés en zone libre mais allait au cinéma, comme tout le monde, pour y manger des chocolats et des bonbons détaxés.
2À Paris, les défilés de mode battaient leur plein : Jeanne Lanvin, Schiaparelli, Paquin, Patou, Le Gallion, Weil étalaient leurs modèles dans toute la presse contrôlée par Berlin, et les élégantes de Paris et de toutes les autres capitales occupées par l’armée allemande s’y montraient sous toutes les coutures ou plutôt les hautes-coutures, devrait-on dire, augmentant les flux hormonaux des lecteurs attentifs.
Surenchères
3Sacha Guitry offrait des tableaux achetés à Drouot au profit du Secours national placé sous l’autorité du Maréchal, lui-même.
4Le 23 mai 1942, exposition Arno Brecker à l’Orangerie. Dans « Comoedia », Jean Cocteau saluait son ami au vernissage duquel étaient présents Belmondo, Van Dongen, Vlaminck, Derain en oubliant de préciser que le bronze des sculptures gigantesques venait de monuments français déboulonnés et refondus près de Berlin. Sacha commenta : « Si ces animaux étaient pris d’érection, on ne pourrait plus circuler dans la rue ».
5La France comptait un par un ses deux millions de prisonniers et la légion tricolore – Nous sommes des légionnaires, Avec nos voix jeunes et claires, Nous chantons Bleu, Blanc Rouge – était mandatée pour aller détruire du bolchevique sur le front de l’Est afin de recevoir des médailles en récompense de leur juvénile croisade. Le 13 juillet, la circulaire 173-42 émanant de la préfecture de police de Paris, demanda de mettre à disposition le réseau de surface pour le 16 juillet suivant. Jacques Leroy-Ladurie, le papa d’Emmanuel, ci-devant ministre de l’Agriculture, proclamait dans Paris-Soir que certains surnommaient « Pourri-Soir » : « Paysans, livrez vos produits par n’importe quel moyen ; commerçants, nous ne pouvons tolérer de profits illicites, consommateurs, en achetant au marché noir, vous entretenez ce fléau » autrement dit, tout le monde s’y mettait.
6Le 14 juillet, Pétain proclama la journée deuil national.
7Le 15, Le Petit Parisien fit paraître un avis. En vertu du paragraphe 1 de l’ordonnance du 8 juillet 1942, édictant des mesures à l’égard des juifs, précisant : « qu’il est désormais interdit de fréquenter les restaurants, cafés, bars, théâtres, cinémas, cabines téléphoniques (ils sont déjà interdits de téléphone personnel), marchés, piscines et plages, monuments historiques etc. » Signé : Oberg.
8Les juifs ne peuvent donc plus se rencontrer ailleurs que chez eux sous le regard des concierges et des voisins car le couvre-feu à vingt heures leur est imposé. N’est-ce pas justice ? « Trop de juifs, – des jeunes surtout – promenaient depuis longtemps aux terrasses des cafés leur insolence provocante », expliquait le journal.
Enlèvements
916 juillet, dans la nuit. À partir de trois heures et demie du matin, 9 000 hommes – des gendarmes, des GMR (groupes mobiles de réserve), de la parisienne police polissante – se levèrent, firent une bise à leur femme encore endormie, avalèrent leur ersatz de café (sauf marché-noir, ce que l’on ne saurait imaginer en pareil cas) et se rendirent à leur travail. Il faisait déjà chaud, la journée allait être dure. Monter des étages, arrêter des gens, les faire descendre, remonter d’autres escaliers et recommencer. Autant dire inhumain. Heureusement ils étaient aidés par des jeunes membres du PPF (Parti populaire français) de Doriot. Dès que tout le dispositif de bouclage fut terminé, la mécanique se mit en mouvement.
10Il fallait aller vite. Plus cela était rapide et moins les Parisiens se rendant au travail ne verraient de changements pour utiliser leurs transports. Tout devait être terminé pour six heures au plus tard. Gare aux traînards ! Mais les malades ou les quasi intransportables causèrent un léger retard grâce auquel des témoins matinaux purent ultérieurement raconter ce qu’ils avaient vu.
12Vers quatre heures et demie, les chauffeurs de bus de la compagnie du métro, la TCRP, donna l’ordre de faire tourner les moteurs et de se rendre aux points de rendez-vous qui leur avaient été fixés.
13Coups dans les portes. « Police, ouvrez ! » Pointage des listes. Facile ! Les juifs sur ordre des ministres concernés avaient été priés d’aller se déclarer comme tels depuis le 3 octobre 1940.
14« Manque personne ? Le monsieur n’est pas ici ? Le jeune homme là fera bien l’affaire ». Ne prenez pas trop de choses, c’est juste pour un contrôle », et en route pour le Vel’ d’Hiv.
15Heureusement, il y eut des absents. Radio Rue des Rosiers comme l’écrit Maurice Rajfuss avait fonctionné. La police, qui devait arrêter 27 388 personnes, n’en trouva que 12 884. Autant dire, l’échec. Les bus firent la noria. Vidés de leur chargement humain, retour à toute allure pour ramasser d’autres personnes, cinq voyages par véhicule et en avant vers la rue Nélaton qui bordait le Vel d’Hiv. Même au bout du cinquième, les chauffeurs syndiqués, soit frappés de crétinisme déclaré, soit à l’abri de tout sentiment raciste personnel, ne comprenaient absolument pas quelle était la spécificité des gens qu’ils transportaient.
16Bref, à six heures, tout était quasiment terminé pour ce premier jour et donc, à neuf heures, on pouvait lire dans Paris-Soir : 500 gosses de la Presse, réunis place du Mont-Thabor partent en vacances à Liancourt ! Çà c’était tapé, pas moyen de se tromper sur les bruits de moteurs du matin ; d’ailleurs, le Secours national (c’est-à-dire, le chef de l’État) n’allait-il pas organiser les départs en congé de 7 000 enfants de la région parisienne ? Les lecteurs étaient chargés de verser une larme. Ah ! ce dernier mouchoir visible agité en direction des mamans ! Vite la crème Tokalon qui donnait dix ans de moins.
17Dans la presse de l’après-midi, le Cercle européen, se préoccupant de la main-d’œuvre française en Allemagne, annonçait une réunion concernant la participation de la France à la défense et à la construction de l’Europe. On en parlait avant, on en a parlé pendant et on en parle encore avec la différence qu’en page trois du Petit Parisien (berlinois), il était proposé un travail adapté à la situation. Lafarge et les ciments français bâtissant le mur de l’Atlantique, les ouvriers du bâtiment étaient à la fête. Ça, au moins, c’était des grands travaux européens.
18Les troupes hitlériennes, victorieuses sur tous les fronts, s’approchaient du pétrole de Bakou. À portée de main ? Oui, sauf qu’il fallait d’abord prendre Stalingrad. Pas de problème, encore un p’tit effort, Kameraden !
19Donc la vie continuait, Porphyre gagnait à Longchamp, les Flamands réclamaient Bruxelles et la Bourse tournait comme une toupie. Saint-Gobain et les pétroliers faisaient leurs affaires.
20Le Lido et Tabarin, comme chaque soir, s’apprêtaient à montrer les plus beaux nus de Paris en faisant consommer du vrai champagne à leurs clients : collabos, gestapistes et militaires de la Wehrmacht qui se partageaient des cavalières en éternuant à la gloire du Führer. Django Reinhardt (un gitan, aryen probablement) jouait à l’ABC, boulevard Poissonnière et Mistinguett montrait ses « gambettes » au Casino, en chantant Ça, c’est Paris.
21Le 17 juillet l’opération continua en banlieue mais on eut cherché en vain la moindre allusion à l’opération Vent printanier, nom charmant dont avait été baptisée la rafle.
22Rien dans la presse de zone nord contrôlée à Berlin, ni dans celle de zone sud contrôlée à Vichy ne fit mention de ce qui s’était passé, preuve qu’il y avait bien collusion d’informations entre les deux zones.
23La programmation d’assassinats de masse était exacte, en toutes lettres, sauf celles des typographes de presse.
24Mais qu’y faire ? C’était la guerre. Les médias d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. L’information circule. Oui, à condition d’avoir accès au papier et à la distribution. Malheureusement, cela n’est pas du fait des journalistes, même à la solde de ceux qui procèdent à leur ordination.
Viols
25La technique a changé. Époque des Spin-doctors et des Stories-telling, il n’est plus nécessaire de cacher les évènements de manière autoritaire. Aujourd’hui, l’informatique fait courir l’information en quelques millisecondes d’un méridien à l’autre. Le problème est donc beaucoup plus simple à résoudre. Puisqu’il est impossible de pré dire l’avenir mais que, par contre, il est indispensable pour les différentes grandes puissances de pouvoir assurer des stratégies, la seule manière est de programmer, de construire un calendrier comme un scénario hollywoodien et de s’y tenir. Le public gobe chaque jour l’épisode d’un feuilleton haché-menu dont la diffusion répétitive imbibe, par des clichés sociétaux correctement mis en scène, le cerveau de millions de téléspectateurs fascinés par les stéréotypes de méchants et de gentils qui s’entrecroisent.
26L’émotion est partagée, les acteurs deviennent des amis ou des ennemis. La carte est dessinée. Ajouté à cela les effets spéciaux et la cuisine engluante s’intercale entre les neurones, formant des connections d’information virtuelle totalement semblables aux faits réels. Les populations sont embarquées dans des univers où tout est pensé à leur place. Plus d’effort à faire, plus d’esprit critique ; le sirop est offert avec la paille.
27« Les gens ne veulent plus d’information », écrit Annette Simmons, auteure d’un des best-sellers de Story-telling, « ils veulent croire en l’histoire que vous racontez », et ils y croient d’autant plus qu’ils peuvent s’y inclure. Les dernières élections présidentielles, de chaque côté, ont été orchestrées de cette façon. James Bond d’un côté, Jeanne d’Arc de l’autre. « Les faits ne donnent pas naissance à la foi, c’est maintenant la foi qui donne naissance aux faits. » C’est l’agence américaine Ogilvy, l’une des plus puissantes agences de publicité américaine qui prit en main la campagne de Ségolène Royal. Manque d’argent ? Le travail a commencé trop tard.
Rien que la vie, quoi !
28Les gens demandent des émotions. Il faut donc en créer. Celles-ci créent un Moi souffrant soit par manque soit par trop plein : femmes, argent, chômage, angoisse et voilà une histoire toute prête à soigner chacune des blessures.
29Notre époque, l’époque post-moderne, ne croit plus aux grandes idéologies. Chacune des petites histoires de cabinet d’aisance que l’on avait tant de mal à exploiter (penser aux libelles) est maintenant à la portée de tous immédiatement, grâce à l’image multipliable à grande vitesse, autour de laquelle, on peut développer un sujet de 52 minutes.
30Il n’est besoin que de laisser aller sa propre volonté à l’aventure et, comme en Amérique, tout est possible, même devenir président.
31Comme en Amérique, tout est possible. Autour de François Fillon, trois consultants du Boston Consulting Group étaient employés à plein temps afin de préparer les images et leurs légendes ; autour du candidat suprême cela eut fait désordre. La règle est : il faut rester maître de l’agenda. Chaque jour, les think-tank qui entourent les dirigeants élaborent la ligne et la fournissent à la presse. « Créer un royaume plein de héros et d’anti-héros que le citoyen est convié à pénétrer. » En cas de guerre, le travail est le même. L’information arrive sous forme de jeu vidéo comme on a pu s’en apercevoir pendant le premier conflit dans le golf où CNN a montré la guerre que voulait voir les populations du monde entier, préparées à cela depuis des mois.
32Pour la révolution « écolo » Al Gore a fait de même avec Une vérité qui dérange où les animations hollywoodiennes tinrent lieu de démonstrations scientifiques véritables, sans controverse, entraînant des dépenses faramineuses destinées à modifier l’économie mondiale au profit de groupes positionnés en amont de la vague. Bref, il ne s’agit plus d’écraser, mais de donner un droit à l’existence dans un jeu formaté, car un consommateur mort ne sert à rien. L’ennemi, c’est donc l’Histoire et comme le disait le général de Gaulle : « L’ennui avec l’histoire c’est que la géographie ne change pas ». Terminale sans histoire/géo, voilà une bonne façon de faire avec des étudiants amnésiques et sans boussole, de parfaits citoyens sans cités. Le rouleau compresseur est devenu caduc puisque l’annihilation des plantes rebelles privées de références est programmée au jour le jour. Il y aura toujours des larves d’insectes pour se nourrir de racines vivantes et favoriser leur remplacement par des racines de béton, comme celles du mur de l’Atlantique.
33Et lorsque tout le monde aura les pieds dans le mortier, il sera trop tard pour réapprendre à nager.
34Plus de racines, plus de plantes, plus de plantes, plus de glucose, plus de cerveau, l’arbre est sans feuilles mais le CD est vierge et la clé USB est vide. « Dessine-moi un mouton ! »
35Comme l’écrivait Jean Baudrillard dans Cool Mémories II : « Dans notre univers pourri par le métalangage du Bonheur, les moindres signes du malheur sont des signes d’espoir. »
36Alors, Espérons ! Espérons ! Espérons !