Le modèle de propagande de Tchakhotine
Pages 71 à 73
Citer cet article
- POTRIQUET, Georges,
- Potriquet, Georges.
- Potriquet, G.
https://doi.org/10.3917/huma.289.0071
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- Potriquet, Georges.
- POTRIQUET, Georges,
https://doi.org/10.3917/huma.289.0071
Serge Tchakhotine (1883, Constantinople - 1973, Moscou) fut témoin des débuts du nazisme et un acteur des tout premiers mouvements de résistance en Allemagne même. Son principal ouvrage est devenu un classique : Le Viol des foules par la propagande politique, Paris, Gallimard, 1952 (première édition 1939).
1C’est à la lumière de la théorie des réflexes conditionnés de Pavlov qu’il a étudié les mécanismes de la manipulation propagandiste. Pour lui, le succès de la propagande dépend de l’habileté à associer un des thèmes qu’elle développe à une des quatre pulsions majeures de l’être humain : agressivité, satisfaction matérielle, désir sexuel, amour parental. L’individu soumis à ces pulsions agirait de façon inconsciente conformément à ce qui lui a été dicté.
Psychologie du conditionnement et les symboles
2Tchakhotine remarque l’importance de l’utilisation des symboles psychologiques (images, hymnes, logo, etc.) qu’il considère comme la clef de la propagande. Les symboles fonctionnent non seulement comme un signe de reconnaissance entre individus se réclamant d’une même communauté de pensée, mais aussi comme stimulus conditionné. Le symbole frappe et suggère sans informer, il fait appel à l’émotivité. De plus, il note que 90 % (les passifs) de la population est sensible à la propagande et que cela est amplement suffisant pour atteindre une majorité.
3Les travaux de Clyde Miller lui suggèrent l’utilisation des règles suivantes :
- suggérer la peur et faire ensuite entrevoir la possibilité d’atteindre la sécurité par les actions proposées par le propagandiste ;
- mettre les nouvelles idées en relation avec des idées traditionnellement acceptées par les masses ;
- avoir un nombre relativement restreint de formules tranchantes et concises afin qu’elles deviennent des symboles ;
- exposer sans cesse la population à l’action de la propagande ;
- employer l’exagération et adapter la propagande en fonction de l’auditoire auquel on s’adresse ;
- s’appuyer sur la force de la propagande pour empêcher les autres idées de s’exprimer.
Quelques extraits de l’ouvrage de S. Tchakhotine
5« Le but de ce livre est, d’une part de contribuer à la compréhension du mécanisme de l’oppression psychique, telle qu’elle est exercée par les usurpateurs modernes, et qui entrave la marche du progrès, et d’autre part, de donner des armes efficaces à ceux, qui, coûte que coûte, veulent affranchir les hommes, et leur faire atteindre plus rapidement l’idéal lointain qui guide l’humanité. » (p.142)
6« Dans la lutte politique menée en Allemagne en 1932, on avait affaire non à un symbole, mais à tout un système de symboles, générateurs de comportements et d’états d’âme. […] Une lutte de symboles […] Une guérilla de symboles […] Ce genre de propagande comme moyen d’intimidation par la création d’une obsession par symboles graphiques était efficace. » (pp. 270-273.)
7« Pour assurer aux symboles une propagation et un effet aussi rapides que possible, les partisans se promenaient régulièrement, à une heure déterminée, dans les rues et sur les places les plus animées – le mot technique de ce genre de propagande était “promenade de symboles” (Symbolbummel en allemand). » (p. 272.)
8« Hitler a beaucoup emprunté aux pratiques de l’Église catholique, où l’encens, la demi-obscurité, les bougies allumées, créent un état de réceptivité émotionnelle tout spécial. Dans les défilés, il faisait marcher de beaux gaillards musculeux, l’air martial, sachant bien que ce spectacle émeut beaucoup de femmes. Lui-même employait à la tribune, pendant ses discours, des effets lumineux de diverses couleurs, ayant sur son pupitre un tableau de commutateurs électriques. Ces manifestations étaient parfois accompagnées par la sonnerie de cloches des églises. » (p. 353)
9« [Un] moyen dont se servait Hitler pour faire pénétrer sa propagande partout, depuis qu’il avait accédé au pouvoir, c’était l’obligation, les jours où il prononçait ses discours, pour tous les Allemands, de les écouter à la radio ; les fenêtres des possesseurs des appareils récepteurs devaient être ouvertes, afin que les voisins et les passants puissent être atteints par ses paroles. » (p. 360)
10« Ce que Hitler, sans connaître la théorie des réflexes conditionnés, a bien compris, en ce qui concerne la propagande et les conditions de son succès, c’était la règle de sa répétition. Il dit : “Tout le génie déployé dans l’organisation d’une propagande n’aboutirait à aucun succès, si l’on ne tenait pas compte d’une façon toujours également rigoureuse d’un principe fondamental : elle doit se limiter à un petit nombre d’objets, et les répéter constamment. La persévérance… est la première et la plus importante condition du succès.” »
11« C’est pourquoi Hitler martelait sans cesse dans les masses ses slogans ou “devises-microbes”, comme les désigne Paul Lévy, ses symboles sonores et écrits, c’est pourquoi il faisait dessiner à des millions d’exemplaires et diffuser partout son symbole graphique – la croix gammée, qui était obligatoirement portée aussi comme insigne par tous les affiliés. » (pp. 367-368)
12« Une autre règle est de ne jamais parler au conditionnel : seule l’affirmation indicative ou impérative entretient la psychose de puissance chez les amis, la psychose de terreur chez les ennemis. Il conseille de “ne jamais demander ou espérer, mais toujours promettre et affirmer.” Et plus encore : la propagande doit toujours répéter que les nazis seront vainqueurs, qu’ils vaincront, chaque bagarre est présentée comme une victoire. Et ceci pour, comme le dit Hitler, provoquer la force suggestive, qui dérive de la confiance en soi. » (p. 363)