Allons enfants…
- Par Jean Kriff
Pages 101 à 107
Citer cet article
- KRIFF, Jean,
- Kriff, Jean.
- Kriff, J.
https://doi.org/10.3917/huma.288.0101
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A dire d’experts, les gens naissent sous des conjonctions de planètes. C’est ce qui fait leur spécificité, leur identité. J’aimerais bien que cela soit ainsi pour moi « la Marseillaise ». Je suis française, ma naissance légale sur le sol de France s’est faite, au choix, sous « x » ou déclarée « au ventre ». Mythe du soldat inconnu, vénération nationale et décision d’Etat, ma mère se nomme France mais qui fut mon père ?
Une recherche en paternité
1Rouget de l’Isle, Rougé ou Rougez, l’officier du génie militaire ? Navoigille, le musicien de Madame de Maintenon ? Johann Friedrich Edelmann, le conventionnel ? Jean-Baptiste Grisons, le chef de maîtrise de Saint-Omer ou bien Alexandre Boucher, l’élève de Navoigille ? Mystère. Habillée en « grand corps » comme il se disait par Gossec, Berlioz et par Léo Delibes pour les plus célèbres (mais comme il y en a des centaines d’autres, je ne suis pas près de manquer de vestiaire), je parcours la planète et rappelle à ceux qui le souhaitent que le meilleur moyen de rendre hommage au pays des droits de l’homme, est encore d’apprendre à chanter mon texte en une langue, le français, demeurée le symbole de l’être humain enfin responsable.
2En 1774 arriva à Paris, venant de Strasbourg, d’où il était natif, le compositeur Johann Friedrich Edelmann. Il fut immédiatement logé chez le baron de Bagge d’origine prussienne comme sa famille, riche mélomane et franc-maçon. Celui-ci l’aida probablement à se faire connaître comme professeur de harpe, son père en était un facteur connu, comme orchestrateur et compositeur pour l’opéra. Lié à des familles proches de la cour, il noua d’utiles contacts avec Versailles, en particulier Mathias Gérard de Rayneval, brillant conseiller d’État, proche de Vergennes, donc du roi, amateur de musique et chanteur lui-même. Originaire des Vosges, celui-ci gardait intérêt pour les problèmes lorrains et alsaciens.
3Au Concert spirituel sur lequel le roi avait la haute main, Edelmann créa Esther, le 8 avril 1781, un oratorio basé sur le texte de la tragédie de Racine qui très curieusement disparut à jamais. Pourquoi ? La même année, Dalayrac fit créer un opéra : Sargines, à l’Académie. Deux œuvres, en somme, à la gloire de Dieu et de despotes éclairés : Assuérus et Philippe Auguste. Rouget de l’Isle entendit probablement ces deux œuvres et quitta la capitale.
4S’il allait devenir sans aucun doute un courageux officier du génie (il fut nommé capitaine) davantage homme de terrain que d’état-major, blessé à Namur, blessé à Verdun, combattant courageux à Jemmapes il n’en fut pas moins, pendant sa formation jugé esprit brouillon et velléitaire. Difficile d’être pris au sérieux lorsque militaire, on se pique de poésie et de musique, exhibant plumes et archet de violon en guise d’accessoires utiles au maniement du sabre et du pistolet modèle 1777 ; année de son entrée à l’Ecole militaire. Il y restera quatre ans avant de rejoindre l’école d’application du génie de Mézières d’où il sortira sous-lieutenant. Pendant ces quatre années, il fréquenta des musiciens d’opéra comme Grétry et des auteurs de théâtre tels que Beaumarchais. Celui-ci venait de créer la première société de perception des droits d’auteurs.
5En 1782, on le trouve maître à la loge les Frères indiscrets de Charleville.
6Grand violoniste ? Certainement pas encore. S’il l’avait été, il aurait joué « aux Amateurs » (1769-1781) comme d’autres qui surent gagner une notoriété quasi professionnelle, mais il fut pourtant suffisamment talentueux pour faire plaisir en quelques salons. Grand auteur et poète alors ? Sa fréquentation de Beaumarchais aurait pu déteindre sur lui mais hélas ce ne fut pas le cas.
7Ses obligations militaires l’obligèrent à se déplacer en province sur le char de Mars qu’il changea en 1789 pour celui d’Apollon, comptant sur quelques muses pour l’aider à conquérir Paris.
8Pendant son séjour de deux ans dans la capitale, il publia un Hymne à la Liberté dont le timbre était un air déjà à la mode emprunté à l’Amant-Statue de Dalayrac. Il tenta ensuite d’être admis au comité de lecture de l’Opéra, sans succès ; essayant alors d’y présenter 3 actes, Almanzor et Féline, il subit un autre échec. A Favart, il apporta un Henri de Navarre dont la promesse de poule au pot ne fit saliver personne et c’est finalement, Stanislas Champein, compositeur particulièrement connu pour ses parodies du théâtre italien, qui accepta de travailler avec lui sur son Bayard en Bresse (lire Brescia : humour, quand tu nous tiens). Les sourires de la salle ne parvinrent pas à la maintenir plus de deux représentations tant la longueur et l’ennui suintaient de ses vers insipides. Une seconde expérience fut tentée avec Modeste Grétry – il était si gentil – et ce fut Cécile et Ernancé, en fait un tel plagiat que Rouget se cacha sous le nom de Desprez et qui dut être débaptisé trois fois en huit représentations. Les dernières se jouèrent sans qu’il y assiste. Magnanime, il était parti pour Strasbourg afin d’être volontaire à la frontière de l’Est.
9Philippe Frédéric de Dietrich, le maire de Strasbourg, était un scientifique de la valeur de Lavoisier. Ancien secrétaire-interprète du régiment des gardes Suisses et Grisons, il possédait une fort belle voix de ténor. Il l’utilisait pour faire de la musique avec sa femme et ses deux filles.
10En 1789, les musiciens Johann Friedrich Edelmann et son frère Gottfried revinrent de Paris en leur Strasbourg natal. Le premier, l’aîné, jadis condisciple d’université du maire, fréquenta avec lui pendant quelque temps le Club des Amis de la Constitution, se partageant entre la politique, le métier d’avocat et celui de compositeur. C’est ainsi que pour la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, la municipalité lui commanda un hymne. Malheureusement, les relations entre les deux hommes se gâtèrent assez vite ; Edelmann se dévoilant fervent jacobin alors que de Dietrich devait rester fidèle au roi du 14 septembre 1791, celui du serment devant la Constituante. Edelmann entouré d’« exagérés » révolutionnaires comme Eulogue Schneider ancien moine franciscain, Philibert Simon, ancien prêtre, et Etienne Maynard Bizefranc de Lavaux dit Lavaux, ex-moine (on le retrouvera à Saint-Domingue) mènera bientôt contre son ancien ami une lutte acharnée par articles de presse. Rouget sera chargé de lui répondre. Finalement, la « Veuve républicaine » l’épousera en le décapitant le 17 juillet 1794, le même jour que son frère et que les seize carmélites de Compiègne immortalisées par Georges Bernanos et Francis Poulenc.
11Mais revenons un peu en arrière. A la cathédrale de Strasbourg, Ignace Pleyel, autrichien naturalisé français depuis 1783, était maître de chapelle. Rouget était là. Le serment constitutionnel du roi exigeant une démonstration de liesse, de Dietrich demanda, non plus à Edelmann mais à Pleyel, d’écrire un Hymne à la Liberté ; tout naturellement, ce fut Rouget de l’Isle, membre de son bataillon et franc-maçon comme lui qui fut chargé de composer un texte. Tache aisée. Une grande partie du poème avait vu le jour à Paris sur la musique de Dalayrac (voir plus haut). L’œuvre « nouvelle » fut donc prête à être créée le 25 septembre 1791. Un second sujet de rancœur envahit Edelmann.
12Donc, je vous le dis, il était difficile de croire au génie artistique de Rouget mais voilà que pendant cette nuit du 23 au 24 avril 1792 il l’illumina à Strasbourg, rue de la Mésange, après une soirée particulièrement arrosée chez de Dietrich. Mais ce fut celle du lendemain qui fut mémorable, celle de la création. Étaient présents le maréchal Luckner, responsable de l’armée du Rhin (jusqu’à fin mai 1792), Victor de Broglie, général placé sous ses ordres, Louis Maximilien Cafarelli du Farga, le futur Desaix encore Aix de Veygoux, Armand Désiré d’Aiguillon, chef de l’armée du Rhin de mai en août 92, Sibylle de Dietrich sœur de Peter Ochs, banquier à Bâle, épouse du maire, claveciniste et connaissant l’harmonie ; enfin, ses deux filles, musiciennes elles aussi.
13Quatre jours avant cette fameuse soirée, donc celle du 24, Louis XVI avait déclaré la guerre à la Bohème et à la Hongrie, parties de l’Empire Habsbourgeois. Luckner avait fait placarder : « Aux armes citoyens ! L’étendard de la guerre est déployé ! » Il est probable que Rouget l’avait lu. En tout cas, la dédicace du Chant de Guerre pour l’Armée du Rhin fut pour le maréchal. Difficile de faire moins. De Dietrich, responsable d’un bataillon récemment constitué de volontaires dont il avait le commandement – Les Enfants de la Patrie (les bataillons volontaires avaient été légalisés par la Constituante le 12 juin 1791) – avait incité Rouget à composer un nouvel hymne pour le départ au combat de ses hommes, certains étant allemands.« Faites-nous quelque beau chant pour ce peuple soldat », avait-il demandé.
14Le soir du 24, le chant accompagné par Sybille fut interprété par de Dietrich en personne.
15Le tableau d’Isidore Pils de 1849, illustrant l’Histoire des Girondins parue deux ans plutôt, peignant un Rouget de l’Isle, main sur le cœur chantant sa partition est une douce plaisanterie. L’œuvre, écrite en Ut majeur ne permet, pour un homme qui n’a pas de technique vocale que de hurler ou de murmurer mais certainement pas d’interpréter. Or, si Rouget maniait l’archet, rien n’indique jamais qu’il ait chanté quoique ce soit ; si ce soir-là, il a participé à la création de son hymne, grâce au travail d’harmonisation et de copie de Madame de Dietrich, pendant toute la journée du 24, ce ne peut être qu’en jouant du violon, ce qui l’empêchait ipso facto d’émettre la moindre intelligible parole. A moins qu’il ne fut ventriloque où l’ait récité les dents serrées ?
16D’ailleurs, dès la première édition de Jean Jérôme Imbault, la tonalité fut baissée d’un ton afin d’être plus abordable aux voix populaires.
17Bizarrement, on possède bien un texte qui semble originellement de la main du poète mais de musique, point.
18Des présents à cette « historique » soirée, d’Aiguillon, destitué et décrété d’accusation le 31 août, exilé à Hambourg y mourra en 1800 sans avoir revu la France, de Dietrich sera guillotiné le 29 décembre 1793, suivi du maréchal Luckner en janvier 1794 ; Victor de Broglie passera lui, sous le rasoir le 27 juin 1794, Cafarelli, ami depuis Mézières avec Rouget, soldat courageux, perdra une jambe pendant une bataille, un bras dans une autre, blessure qui le fera mourir en 1799 à Saint-Jean-d’Acre, enfin, Desaix, lui aussi de toutes les batailles, laissera sa peau en 1800 à Marengo.
19Aucun de ces personnages n’aura vraiment eu le temps d’interroger les journaux sur les péripéties artistiques de la vie de Rouget et d’ailleurs lui-même (est-ce par prudence ou honnêteté) ne signa pas la musique de ce chant qui allait devenir l’hymne national, avant mi 1794, première édition du texte uniquement musical par Imbault.
20Lorsqu’il en envoya un exemplaire à Grétry, celui-ci lui répondit : « Votre poème est beau mais de qui est la musique, d’Edelmann ? »
21Incidemment, afin de mieux comprendre ce qu’était la France et ses provinces sous l’Ancien Régime, souvenons-nous de l’existence en Alsace et en Lorraine de citoyens qui, reconnus comme sujets allemands du roi de France, vivaient sous statuts spéciaux depuis un siècle. En effet, la signature des derniers traités de Westphalie et de Nimègue par Louis XIV, s’ils avaient mis fin à un décapole (accords spéciaux entre dix villes), reconnaissaient quand même aux princes allemands, ayant possessions en Alsace, un droit d’administrer leurs sujets sous régime germanique garanti par la couronne de France. Ceux-ci étaient pour tout le monde, les « sujets allemands du roi de France ». La révolution supprima ce privilège.
La Marseillaise allemande
22On disait partout que ma musique était d’Edelmann, un Strasbourgeois, il n’y avait donc là rien d’étonnant à penser que la Marseillaise avait été écrite par un allemand, particulièrement pour les Girondins alors tout puissants, adversaires du centralisme. Rien d’ahurissant non plus à ce que l’on ait pu croire à une origine italienne, Edelmann ayant fait toutes ses études musicales en Italie. Bien facile alors pour le brillant violoniste Navoigille, qui lui aussi avait fait ses études en Italie, devenu chef de l’orchestre de l’Olympique en 1784, nécessairement en contact avec les musiciens du Concert spirituel, d’avoir pris connaissance de l’oratorio Esther d’Edelmann dont le début était le timbre exact de ma musique et d’en avoir signé une parution en 1793. Alexandre Boucher, élève de Navoigille, à la fin de sa carrière internationale de violoniste, écrivit que c’était son maître qui avait ramené cette mélodie d’une province italienne, sous forme d’un petit air sautillant, une sorte de saltarelle.
23En quelque sorte, Edelmann aurait emprunté cet air à Navoigille qui jouait à Paris, attaché au duc d’Orléans, depuis le milieu des années 1770.
24En 1793, An I de la République, le grand organiste Claude Bénigne Balbastre (1727-1799) titulaire des orgues de Notre-Dame de Paris transformé en Temple de la Raison, interpréta et signa une pièce patriotique sous forme d’un grand arrangement du Ça Ira ! (Marie Antoinette en avait fait son favori, Isabeau de Bavière qui faisait exécuter les siens aurait dû lui servir de modèle) et de l’hymne des Marseillais.
25Les Girondins tenaient l’assemblée, les Jacobins tenaient Paris. L’hymne, venu d’Alsace, fut envoyé dans le Midi. Barbaroux, député girondin de Marseille fit venir six cents partisans, (aux dires de Lamartine, plutôt des hommes de main) afin que son parti ait suffisamment de forces pour détenir la totalité du pouvoir. Ces hommes furent logés d’office dans les meilleures familles.
26Il avait fallu trois mois au « Chant de Guerre » pour descendre jusqu’à Marseille et revenir à Paris par les voix des volontaires. C’est pendant ce voyage qu’en Dauphiné le septième couplet, celui des enfants, fut ajouté aux six autres par l’abbé Pessonneaux. On peut donc dater la musique de Balbastre du dernier trimestre 1792 (l’édition date de 1793).
27Ce qui est étrange, c’est que la mélodie qui soutint les mots du poème fut désignée comme ayant été empruntée à l’opéra Sargines de Dalayrac, évoqué plus haut. Thèse plausible. En effet, les paroles de Rouget de l’Isle et la musique de Sargines, peuvent se marier avec un total bonheur.
28Gossec préféra l’autre, s’en empara et l’orchestra.
Née pour chanter la gloire de Dieu ?
29Et voici que m’arriva une autre tentative d’adoption avec la personne de Jean Baptiste Grisons.
30Au XIXe siècle, un antiquaire musicologue découvrit la partition d’un oratorio, Esther, la page de couverture indiquant : musique de Monsieur Grison, Chef de Maîtrise à la cathédrale de Saint-Omer. Cette partition se présentait sous forme d’une réduction pour forté-piano et trois parties de chœur, couvrant 92 feuillets de papier bleuâtre.
31Grisons n’écrivit pas lui-même cette réduction car l’orthographe de son nom y était ébréchée. Il ne la revendiqua d’ailleurs jamais comme étant de lui parmi les 172 œuvres d’église authentifiées qu’il signa, alors salarié de l’évêché. Ce fut donc le copiste habituel qui reçut là pour mission de « relever » cette œuvre, travail que Grisons lui donna à accomplir, quitte ensuite à attendre le moment opportun pour la jouer. Elle commence par l’Air : « Rois, chassez la calomnie » sur le timbre exact de ma musique et se termine par le chœur : « Que le Seigneur est bon, Que son joug est aimable, Que son nom soit béni, Que son nom soit chanté ».
Partition de La Marseillaise, musique de monsieur Grison, chef de maîtrise à la cathédrale de Saint-Omer.
Partition de La Marseillaise, musique de monsieur Grison, chef de maîtrise à la cathédrale de Saint-Omer.
32Le temps passa. Grisons resta en poste de 1775 à 1787, laissa la place puis vécut à Saint-Omer de sa notoriété. Tous les auteurs et compositeurs, à commencer par lui, se pillaient les uns les autres à qui mieux-mieux mais la Société de perception des auteurs créée par Beaumarchais et Dalayrac commençant à être efficace, il s’agissait donc de jouer fin.
33Rouget avait évidemment entendu l’Esther d’Edelmann à Paris, il pouvait tout à fait bien en utiliser l’ouverture pour « inventer » une mélodie qui tienne debout. Ce n’est pas Edelmann qui allait dire quelque chose en 1792 ni après, faisant rappel de son passé de musicien courtisan. On pouvait être tranquille. Ce dernier n’allait pas réclamer des droits d’auteur. Rappeler la gloire des rois au moment de Fleurus, au plus fort du pouvoir de l’Incorruptible allait être, pour le moins, risqué. Pas de danger qu’il revendiquât. Il ne fut pas le seul à profiter de la situation.
34Les textes de Grison ? Peut-être était ce même Edelmann en personne qui les lui avait confiés. La Révolution éclata. Grisons prêta serment avec beaucoup de réalisme. Il lui fallait faire oublier douze années passées au service de l’évêché s’il voulait obtenir un emploi auprès des autorités municipales républicaines. Il put ainsi écrire et diriger des oeuvres au goût du jour. Vint la fin des excès révolutionnaires mais entre temps, il n’eut plus de fonction nulle part. Esther demeura dans un tiroir.
35Pendant ces années, moi, la Marseillaise, je fus officiellement chantée partout où la ferveur politique se mêla de ferveur guerrière, décrétée hymne national le 14 juillet 1795 (25 Messidor, An III). Difficile au moment de la Restauration de glorifier le seigneur et le Roi sur cette mélodie_là. Esther ne ressortit pas du tiroir La faucheuse en travaillant en permanence dans le Nord avait installé des rancœurs tenaces. Grison mourut dans la misère le 17 juin 1815 à onze heures. C’était la fin d’un cycle. Le lendemain, c’était Waterloo.
36Rouget, emprisonné sous Robespierre, continua après Thermidor à porter haut sa volonté de justice et d’égalité contre tous les potentats, petits et grands. Barras, Augereau, Brune et même Napoléon, qu’il compara à un Néron gardeur d’oies, furent l’objet de ses courriers incendiaires. Rebelle à des ordres iniques, il résista à Carnot qui ruina sa carrière militaire et termina sa vie assez pauvrement en faisant des traductions d’anglais. Béranger le sortit de prison en 1826 sous Charles X et Louis-Philippe en fit un chevalier de la Légion d’Honneur en décembre 1830 assortissant la remise de médaille d’une pension de 1500 francs pour services rendus à Valmy, trente-huit ans plus tôt.
37A chaque mouvement populaire, guerre, barricades, obsèques, noces, banquets et matchs de football aujourd’hui, « Tout ce qui a une voix, un cœur et du sang dans les veines », ainsi que l’écrivit Berlioz, me chante ou m’a chantée.
38Les compositeurs les plus prestigieux m’ont vêtue d’harmonies savantes : Gossec, Berlioz, Delibes, Schumann, Tchaïkovski pendant qu’au cours des siècles, d’obscurs écrivassiers tentaient de conquérir la gloire par ma voix. Mais vous savez, le peuple a tranché, c’est d’ailleurs le moment de le dire. Ce sont mes vraies paroles qui m’ont fait connaître dans le monde entier. Elles ont, au cours des siècles, cimenté l’appartenance commune du refus de la tyrannie. Rouget de l’Isle, mon père, en est l’auteur. Il aurait dû dormir au Panthéon mais faute d’un vote en 1915 (la démocratie est bien le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres), ses cendres se sont arrêtées aux Invalides.
39Vous l’y trouverez. J’oubliais ! Si vous voulez me voir personnellement, cherchez : Rude dans un dictionnaire.
40Et Delacroix, par la même occasion.