Rapp à Vienne (1809)
- Par Jean Kriff
Pages 101 à 106
Citer cet article
- KRIFF, Jean,
- Kriff, Jean.
- Kriff, J.
https://doi.org/10.3917/huma.287.0101
Citer cet article
- Kriff, J.
- Kriff, Jean.
- KRIFF, Jean,
https://doi.org/10.3917/huma.287.0101
Janvier. Beethoven vient de faire un concert d’adieux au théâtre An der Wien. C’est décidé. Personne ne l’aime. Il partira à Kassel où Jérôme Bonaparte s’est posé sur le trône d’une Westphalie construite sur mesure par son frère. Beethoven n’aime plus beaucoup la France mais au moins, elle paie. Not kennt kein Gebot (Nécessité fait loi). Il serait bien parti en Angleterre comme l’avaient fait ses prédécesseurs : Haendel, Jean Chrétien Bach et plus récemment Haydn. Mais les problèmes d’artistes intermittents…
1Il s’est fâché avec tous ses protecteurs, en particulier le frère et néanmoins prince de Lichnowski dont il a voulu briser la tête avec une chaise, en conséquence de quoi l’accès de la cour lui est fermé, ce qui, il faut bien le dire, satisfait une partie de la noblesse qui n’apprécie pas son attitude envers elle.
2Sa réponse : un concert de quatre heures avec tout l’éventail. Symphonies, extraits de messe et surtout improvisation magistrale d’une fantaisie imprévisible où l’on entend les balbutiements de l’Ode à la Joie, où l’on voit des musiciens s’arracher les cheveux, le compositeur hurler pour montrer qui est le patron et le public lui faire une ovation, probablement satisfait de le voir moucher les musiciens de la cour comme de vulgaires chandelles.
3Mais celle-ci, comme de tout temps, sait se conforter dans ses certitudes et décider du bon goût. Tant de gens de talent peuvent remplacer Beethoven : Kozeluch, Weigl, Eybler, Teyber, Fioravanti, Paisiello, Gyrovetz, Müller et même Salieri. On voit bien que le génie ne manque pas au bord du Danube surtout lorsque toute cette musique se chante sur les vers musicalement enrubannés d’un Métastasio, mort prématurément âgé de 84 ans en 1782.
4Le théâtre de la cour, mot générique qui en désigne au moins deux : le Hof-Oper Theater et le Kärtner Theater, est dirigé par un trust de nobles fortunés, souvent musiciens, dont certains quelquefois favorables à Beethoven dans le passé mais restés muet devant sa demande d’emploi de compositeur officiel.
Apfel Strudel avec Chantilly, bitte !
5Néanmoins, un ami commun, le baron Ignaz von Gleichenstein est chargé par Marie Erdödy, une amie chère, de rencontrer des mécènes qui lui sont apparentés et qui seraient à l’écoute de son souhait : maintenir le compositeur à Viene.
Napoléon à Vienne
Napoléon à Vienne
6Le prince Ferdinand Kinsky, son beau-frère Franz von Lobkowitz (Beethoven lui dédiera son Eroïca) et surtout le jeune Archiduc Rodolphe, le plus jeune frère de l’empereur Franz, à qui il enseigne le piano, lui permettent de conserver une nouvelle porte entr’ouverte sur la cour en lui signant un contrat de 4 000 florins de rente daté du 1er mars. Il recevra cette somme mais ne devra pas s’éloigner de Vienne. Contrat qui s’avèrera funeste un peu plus tard.
7Difficile pour Beethoven de créer sans ce dont il a le plus besoin pour exister : de l’amour sur lequel fantasmer. Or les femmes qu’il a aimées sont maintenant toutes mariées ; seule reste Marie Erdödy qui lui a été dévouée et a supporté toutes ses foucades. Elle le rejette maintenant et lui interdit dorénavant sa demeure.
8Trois choses motivent essentiellement Beethoven : l’amour, la liberté et les injustices sociales mais un contrat est un contrat.
9Il y répond immédiatement en jetant les premières mesures de son 5e concerto dont personne ne saura jamais avec certitude d’où lui viendra son surnom d’Empereur. À la nouvelle des dangers de guerre, il note en en-tête et marge de son papier à musique : Auf die Schlacht JubelGesang ! Angriff ! Sieg ! Chant de joie pour la bataille ! A l’attaque ! Victoire !
10Le fait qu’il ait inscrit trois bémols à la clé prouve, soit qu’il n’y croit pas vraiment, soit qu’il préfère professionnellement cette tonalité, soit qu’il est franc-maçon. Mystère isiaque et boule gomme… arabique, évidemment.
11Les Autrichiens et les Anglais viennent de signer une nouvelle coalition pour réduire les prétentions de l’empereur des Français, ici sur terre, là-bas sur mer avec d’autant plus de courage que ce dernier a dissout la Grande Armée tandis que la Bavière est à l’opposé, devenue alliée de la France.
12À Vienne, on mobilise, on renforce une troupe de 16 000 soldats que l’on enrichit d’une Landwehr de plus de 10 000 hommes (nobles et bourgeois). On fourbit l’artillerie (2 000 pièces recensées et 100 000 fusils) Vienne est le plus grand arsenal de la Couronne. Bien préparés, les Autrichiens attaquent la Bavière le 9 avril sans déclaration de guerre. Napoléon, pas content, entre dans ce pays ami, écrase les Autrichiens en cinq jours et décide de s’en aller prendre Vienne pour faire le compte.
Hörnchen plus café sucré
13Le 4 mai, la cour et toute la famille impériale d’Autriche fait ses valises, prend des vêtements chauds et quitte la capitale pour s’en aller dormir chez Alexandre de Russie, laissant à sa population et à ses généraux le soin de régler les problèmes. Lorsqu’ils reviendront, six mois plus tard, aristocratie et financiers seront au bord de la banqueroute et Beethoven sous contrat synallagmatique l’obligeant à écrire, tout en demeurant à Vienne, ne verra jamais son argent.
14Mais génie ou pas puisqu’il faut écrire, écrivons. C’est d’abord, circonstance oblige, le 1er mouvement de sa sonate n° 26 Das Le-be-wohl (soit l’Adieu et non les Adieux) dédiée à « mon Altesse Impériale, mon Archiduc Vénéré ». Il esquisse en même temps son 10e quatuor, dit « des Harpes » qu’il dédicace au prince Lobkowitz, autre signataire du contrat du 1er mars ; trois œuvres qu’il gratifie de la même armure musicale que celle du concerto : mi bémol majeur, celle de l’ouverture de la Flûte, flûte ! Mais la réalité rattrape l’artiste. Les Français aux portes de la capitale, ont des échanges violents avec des éléments de troupe autrichiens. Un ultimatum de Napoléon est alors envoyé à l’archiduc Maximilien, gouverneur militaire de la ville.
Gulasch
15Le 10 mai au matin, l’empereur français s’installe à Schönbrunn avec Rapp comme aide de camp. La ville refusant de se rendre, les bouches à feu françaises dont une centaine d’obusiers à tir courbe se mettent à cracher des obus – on parle de 1 800 les quatre premières heures et 12 000 en tout). Leur but ? Incendier les toits pour affoler les populations en rapprochant le tir vers soi au fur et à mesure.
16Beethoven qui a l’habitude de changer de domicile a la mauvaise idée de venir s’installer pour la deuxième fois de sa vie à Mölkerbastei, à deux doubles croches des remparts ; un « cinq pièces » posé au sommet d’un escalier en pierre de 105 marches. Les incendies et les explosions ne cessent pas. La rumeur que le compositeur effrayé aurait été se cacher dans la cave de son frère Karl avec des oreillers sur la tête est probablement une fable ; par contre, il semble probable, en effet, qu’il ne soit pas resté sagement assis dans l’attente d’un obus incendiaire forçant sa fenêtre et plus que tout, il est à craindre que son système auditif défaillant ait transformé en véritables douleurs le grondement des tirs d’artillerie (à l’image du choc occasionné par les basses fréquences que s’infligent les jeunes gens d’aujourd’hui pendant leurs raveparties)
17Pour cette « party » là, la sono est stéréo et la musique est militaire. Les principaux pupitres sont tenus par Bernadotte, Bertrand, Berthier, Bessières, Davout, Lannes, Masséna, Pelleport et Oudinot. Rapp, aide de camp de l’empereur n’aura droit qu’à une avenue, les autres, un boulevard.
18Après quelques accords répétés, au matin du 12 mai, le drapeau blanc est hissé par le maréchal O’Reilly qui accepte de rendre les clefs au nom de l’archiduc Maximilien. 120 000 hommes s’installent dans la ville au milieu d’une torpeur généralisée d’une population de 215 000 âmes. En plus de 50 millions de florins exigés par Napoléon et puisque la cour s’est enfuie, une taxe est immédiatement exigée des habitants locataires ainsi que l’obligation de loger la troupe.
Bretzels salés
19Beethoven puise dans ses dernières économies subodorant que sa pension ne sera pas payée de si tôt, les signataires de son contrat ayant suivi la famille impériale. Il dédie sa 24e sonate à Thérèse de Brunswick, auprès de qui il a soupiré quelque temps. Elle est la sœur de son ami Franz. Pour lui, il compose une Fantaisie en sol mineur, op.77. En effet, il est une vérité prosaïque, d’où sont absentes toutes considérations artistiques : 1° le devoir d’un compositeur est d’abord de composer ; 2° il vaut mieux être mandaté pour travailler. La survie en dépend.
20Beethoven commence donc son 10e quatuor, dit des « Harpes », titre motivé par l’utilisation répétée d’accords arpégés, oeuvre qu’il destine au Prince Lobkowitz à qui, par le passé, il a déjà dédié son triple concerto et son Eroïca. L’occupation de la ville l’incite à lire. Il s’enflamme pour Goethe, Herder, le poète capitaine de cavalerie Reissig et compose plusieurs Lieder à partir de leurs oeuvres. A cette occasion, il crée le genre « cycle », ensemble de plusieurs pièces de musique de formes différentes composant un même sujet générique. Il ouvre ainsi la route à Schubert, Schumann, Wolf et Strauss qui en seront les maîtres incontestés avec ici, six Lieder, écrits pour l’épouse de l’un de ses mécènes, la princesse Kinsky.
Statue de Beethoven
Statue de Beethoven
21Dans Goethe il puise Mignon du Wilhelm Meister et de Faust il tire la méphistophélique Chanson de la puce, profitant de l’occasion pour stigmatiser les courtisans veules et croassants. N’a-t-il pas écrit : « Quelque chose de plus petit que nos grands, cela n’existe pas ».
Wiener Schnitzel
22Wien se rend mais le gros des troupes autrichiennes attend que les Français traversent le Danube. Pendant le week-end de la Pentecôte le 21 et 22 mai se déroule une première bataille à Aspern. Les Autrichiens sont bien retranchés. Tout va mal pour les Français. Au deuxième affrontement, Essling, le maréchal Lannes perd la vie. Les populations exultent, les étrangers vont déguerpir. Ils ont tant de blessés et de morts, des dizaines de milliers de part et d’autre. Mais l’armée française contient ses positions malgré des pertes considérables et un mois et demi plus tard, le 6 juillet, à Wagram, c’est la victoire. Les Autrichiens sont vaincus.
23Le 31 mai, Haydn meurt et la faculté s’empare immédiatement de sa tête. Néanmoins, Napoléon fait installer une garde d’honneur devant sa porte. Marie-Henri Beyle, pas encore tout à fait Stendhal, s’ennuie à Vienne. Le 15, il assiste à la ShottenKirche au service religieux solennel consacré au compositeur disparu. Il y entend le requiem de Mozart mais trouve que cela fait trop de bruit. Or, Stendhal n’aime pas le bruit ; d’ailleurs il sera malade au moment de Wagram, c’est tout dire.
Moka mit Krapfen
24Stendhal s’intéresse pourtant à Mozart, et à d’autres tels que Cimarosa, Haydn et Salieri mais pas à Beethoven. Celui-ci d’ailleurs s’en moque éperdument et préfère aller diriger au Théâtre An der Wien son Eroïca, ostensiblement privée de toute référence à Bonaparte. Dans le même esprit, il ne se gêne pas pour écrire quelques marches militaires dont la Yorck’scher Marsch, histoire de rappeler les amitiés de l’Autriche et de l’Angleterre. Rien là qui puisse améliorer ses relations avec les Français. Désamour partagé par d’autres.
25Le 12 octobre, un jeune homme, Friedrich Staps, tente d’assassiner au poignard l’empereur des Français et refuse sa clémence, exigeant d’être fusillé sous menace de recommencer. Rapp signe l’ordre d’exécution.
26Les États étant des monstres froids comme l’écrira Friedrich Nietzsche, un jour, cela ne gène en rien la signature d’un traité de paix à Schönbrunn le 14. Serait-ce l’accord final ? Sûrement pas. Dans une bruyante envolée en forme de coda genre cadence parfaite, la symphonie qui avait débuté le 11 mai par des obus incendiaires se termine le 17 octobre par trois jours de dynamitage.
27Napoléon alors satisfait, quitte Schönbrunn après avoir mis enceinte Maria Walewska et Beethoven, modérément euphorique met au monde son 5e concerto et son dixième quatuor, arrivés à terme.
28Dès 1808, le directeur du Hof-Theater, Joseph Hartl von Luchsenstein avait eu, l’idée de présenter une nouvelle mouture d’Egmont de Goethe due en partie aux modifications de Schiller. L’occupation française l’incite à différer le projet. Egmont, le héros éponyme proclamant liberté, refus d’autoritarisme et rejet de la violence, préférant être décapité que de trahir ses engagements envers le peuple, précédé dans la mort par sa femme, symbole d’une Liberté acquise par l’élévation plutôt que par des canons, ne cadre avec l’époque.
29Quelques légères interventions musicales y sont prévues par Goethe lui-même, avec prééminence du texte, cela va sans dire. Hartl demande à Beethoven d’écrire dans cet esprit une partition d’accompagnement et se retrouve devant une oeuvre complète avec ouverture, airs et finale qui démontre ici encore la détermination du compositeur : s’imposer partout où il le décide ; toute remise en question de son jugement étant considérée par lui comme inopportune.
30Voilà. 1809 se termine. Beethoven écrit encore quatre ariettes et un duo sur des textes bon chic, bon genre de Metastasio, cinq petites pièces nourricières. L’immense Beethoven, muni d’un contrat signé en début d’année malheureusement déjà froissé, âgé de 39 ans, est malade et meurt de faim.
31Celui dont Franz Schubert notera : « Il sait tout mais nous ne pouvons pas tout comprendre encore et il coulera beaucoup d’eau dans le Danube avant que ce que cet homme a créé soit compris par tous » s’apprête, presque anéanti, à retourner puiser dans le silence grandissant d’un vide atone pour tous sauf pour lui, le prodigieux univers qu’il est destiné à offrir aux siècles à venir.
32« Quand on écouté Egmont, on pleure, on redevient petit » dit un jour Léo Ferré. Peut-être, saurons-nous devenir grands, lorsque nous aurons tout compris des voies qu’il nous a désignées.
33Der grosse Architect helfe uns dabei ! Zum Wohl (Que le Grand Architecte nous aide pour cela ! A la vôtre !)
34L’auteur de l’article possède l’humour adogmatique du deuxième degré.