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Article de revue

Détention des adolescents, état des lieux

Pages 13 à 18

Citer cet article


  • Entretien avec Valentin, J.-P.,
  • Propos recueillis par Binder, C.
(2008). Détention des adolescents, état des lieux. Humanisme, 282(3), 13-18. https://doi.org/10.3917/huma.282.0013.

  • Entretien avec Valentin, Jean-Pierre.,
  • et al.
« Détention des adolescents, état des lieux ». Humanisme, 2008/3 N° 282, 2008. p.13-18. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2008-3-page-13?lang=fr.

  • Entretien avec VALENTIN, Jean-Pierre,
  • Propos recueillis par BINDER, Camille,
2008. Détention des adolescents, état des lieux. Humanisme, 2008/3 N° 282, p.13-18. DOI : 10.3917/huma.282.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2008-3-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.282.0013


Notes

  • [1]
    Aujourd’hui renommés « établissements de placement éducatifs ».

Depuis 2002, de nouveaux dispositifs ont fait leur apparition dans l’arsenal du juge des enfants : les CEF, centres éducatif fermés, et les EPM, établissements pénitentiaires pour mineurs. De nouvelles manières d’emprisonner les jeunes ? Pas si simple, répond Jean-Pierre Valentin, directeur régional de la protection judiciaire et la jeunesse… malgré l’enfermement, la volonté éducative n’a pas faibli, le délinquant mineur est d’abord un mineur en danger et là où il y a un mineur, il doit y avoir éducation.

1Humanisme : Pouvez-vous préciser ce que sont ces nouveaux établissements, les centres éducatifs fermés ?

2Jean-Pierre Valentin : Les centres éducatifs fermés ont été créés en 2002 par la loi d’orientation pour la justice du ministre Perben. Ils visent à combler un vide entre la prison et le foyer éducatif. Les foyers prennent en charge les jeunes de façon soutenue, sur demande du juge des enfants, mais ils s’avéraient insuffisants. Le législateur a estimé qu’il fallait recourir à des « centres éducatifs fermés ». Le terme « fermé » indique qu’il est plus difficile d’en sortir que des foyers classiques. Le mot crée beaucoup d’ambiguïté et d’inquiétude, il faut donc préciser immédiatement qu’il s’agit principalement d’une fermeture juridique. Les jeunes sont placés avec un contrôle judiciaire, un sursis avec mise à l’épreuve, ou, éventuellement comme mesure d’aménagement de peine. Dans le cas de non-respect de ses obligations, le jeune, même s’il n’a pas 16 ans, peut encourir une peine de prison. C’est cela, la fermeture principale.

3Bien sûr, les centres ont une architecture qui permet de retenir les jeunes, avec des clôtures bien visibles, mais l’essentiel vient du verrou juridique qui permet au magistrat d’incarcérer le jeune s’il ne respecte pas ses obligations. Une fugue ou une agression peut être la cause d’une incarcération, à la demande du juge.

4Les jeunes placés en CEF sont déjà des multirécidivistes, multiréitérents, avec un parcours délinquant important. D’une certaine façon, le CEF est fait pour mettre un arrêt à la spirale dans laquelle ils se trouvent. Je me réfère au pédopsychiatre Philippe Jamet qui dit qu’il faut savoir arrêter ces jeunes, à un moment donné, à la fois par rapport aux troubles qu’ils causent à autrui, mais aussi à eux-mêmes, car ils s’inscrivent dans des voies qui sont extrêmement dangereuses pour eux.

5Lorsqu’un magistrat décide de confier un jeune à un CEF, c’est qu’il veut mettre un coup d’arrêt à une spirale infernale, par rapport à un profil délinquant bien affirmé, et avec une épée de Damoclès : une possible incarcération.

6Les jeunes sont placés en CEF pour une durée de six mois, une fois renouvelable selon la loi. On est dans des périodes courtes, mais suffisamment longues pour faire en sorte que le jeune puisse rectifier sa trajectoire.

7J’étais récemment au CEF de Gévezé, près de Rennes, et j’ai été étonné de la sérénité qui y règne. Je ne veux pas faire d’angélisme, mais c’est une structure qui « contient », tout en offrant l’image d’une grande sérénité. Il y a en général 12 jeunes, avec un encadrement de 24 personnes. L’encadrement est donc très prégnant. Il a une fonction éducative, ce sont des éducateurs, psychologues, enseignants (un enseignant détaché de l’Education nationale), des éducateurs techniques. Cela représente deux adultes pour un jeune, c’est donc très fort, mais cela reste éducatif, on n’est pas dans une prison.

8Humanisme : Comment l’effectif est-il arrêté à 12 jeunes ?

9Jean-Pierre Valentin : Les CEF sont pour la plupart associatifs ; sur les 35 existant actuellement, cinq sont publics, les autres ont une gestion associative. Ils ont donc une obligation d’être occupés, puisqu’ils sont financés au prix de journée.

10Celui de Gévezé a toujours été complet, dès l’origine en janvier 2007. Depuis, il fonctionne remarquablement, et il est toujours plein. Avec les autres, il a fallu intervenir pour régler des difficultés avec les personnels d’encadrement. Ce sont des établissements difficiles à diriger. Il faut des professionnels éprouvés et un projet éducatif solide.

11L’effectif de 12 est calibré par rapport au bâtiment. Chaque jeune a sa chambre avec un cabinet de toilette, il y a 12 chambres, 12 places et il n’est pas possible de dépasser ce nombre !

12Les Centres sont prévus pour des tranches d’âges précises : 13-16 ou 16-18 ans. Sur la région, deux centres sont réservés aux 13-16 : et un au 16-18. Les CEF n’étant pas mixtes, il existe un CEF pour les jeunes filles, mais il n’est pas dans la région.

13Humanisme : Avec un recul de trois ans, quel regard portez-vous sur l’efficacité du dispositif?

14Jean-Pierre Valentin : Je trouve le bilan positif… Vu le nombre de jeunes qui ont été pris en charge, on comprend que cela correspondait une vraie attente de la part des magistrats.

15Cela fonctionne bien. Mais on a du mal à répondre à la question de la continuité : un jeune qui est passé en CEF a connu une pression forte, une pression judiciaire, et une pression éducative, dans la mesure où il se trouve encadré par un grand nombre d’adultes. Les six ou douze mois de leur séjour provoquent une évolution comportementale forte, objectivement évaluée. La question de la suite reste à travailler avec les services de milieu ouvert qui ont parfois du mal à accompagner suffisamment ces jeunes à leur sortie.

16Humanisme : Les prisons pour les jeunes sont des établissements radicalement différents. En quoi diffèrent-elles des prisons pour adultes ?

17Jean-Pierre Valentin : D’abord et je le rappelle en permanence, les textes qui régissent la justice des mineurs indiquent que la prison doit rester l’exception.

18Le législateur a fait en sorte que l’emprisonnement des mineurs soit mis en conformité avec les règles internationales, notamment : l’incarcération d’un mineur doit respecter son état de minorité. Auparavant, les mineurs et les majeurs n’étaient pas franchement mélangés dans les prisons et les maisons d’arrêt. Mais l’existence de quartiers réservés aux mineurs n’empêchait pas la confrontation avec les adultes incarcérés. Désormais, les établissements pénitentiaires pour mineurs, les EPM ont une architecture complètement différente. Ce sont des établissement neufs, ce qui n’est pas négligeable pour qui connaît l’état des prisons.

19Ils dépendent de l’administration pénitentiaire, mais ils comportent un service éducatif relevant de la PJJ. Cette cohabitation est nouvelle, puisque, depuis 1945, l’histoire de la justice des mineurs a plutôt été celle de sa séparation d’avec l’administration pénitentiaire ; certains considèrent que c’est un retour en arrière… Un EPM est prévu pour 60 mineurs, avec 40 personnels de la PJJ et 60 personnes de la pénitentiaire.

20La spécificité des EPM est donc de n’accueillir que des mineurs, et de les accueillir avec un objectif éducatif précis dans le cadre de l’incarcération. Bien sûr, on peut polémiquer sans fin sur cette situation…

21Humanisme : Quel est l’avantage de l’EPM, hormis la fin de la cohabitation avec les adultes ?

22Jean-Pierre Valentin : D’abord, c’est une obligation internationale, issue de la Convention internationale des droits de l’enfant, et de traités européens.

23L’idée est que, lorsqu’on ne peut éviter l’incarcération – il doit y avoir 700 mineurs incarcérés actuellement – il faut éviter la cohabitation avec les adultes, parce qu’on sait que cela peut entraîner les jeunes dans des spirales infernales. Et on va tenter de mettre en place des actions éducatives pendant ce temps d’emprisonnement.

24On peut rechercher d’autres solutions, et il faut cultiver les utopies, mais pour l’instant on n’a rien trouvé d’autre.

25Humanisme : Selon vous, on ne renonce pas à l’action éducative ?

26Jean-Pierre Valentin : Au contraire, on profite du temps d’incarcération pour que, comme dans les CEF, le jeune soit pris en charge éducativement de façon forte et constante.

27Le premier souci des personnels quand un jeune arrive en EPM, c’est de préparer sa sortie.

28À l’intérieur de l’EPM, il y a des personnels de l’administration pénitentiaire, des éducateurs de la protection sociale de la jeunesse, des médecins, une dizaine d’enseignants, et donc un pôle Éducation nationale très important. Les jeunes sont soumis à un rythme de vie très soutenu, en termes d’habitudes élémentaires, d’activité et de scolarité.

29On met à profit le temps de l’incarcération pour reprendre avec le jeune les questions éducatives et les questions scolaires.

30Le recul est insuffisant pour juger, puisque le premier EPM de la région a ouvert en février 2008, mais on est dans des processus intéressants. Ce n’est pas du temps perdu comme peut l’être, malheureusement, l’emprisonnement habituel.

31On y met le prix… Les unités de vie comptent 10 jeunes, avec un encadrement d’au moins six éducateurs, plus les surveillants. Chacun est dans sa spécialité : le surveillant est chargé de la sécurité et l’éducateur dans son propre rôle, mais il y a un fonctionnement en binôme surveillant-éducateur qui est positif. Les métiers d’origine ne disparaissent pas mais se complètent de façon intelligente.

32Humanisme : L’apparition de ces établissements, EPM et CEF traduit-elle un tournant dans la justice des mineurs ?

33Jean-Pierre Valentin : Oui. En 2002, et dans le contexte politique de l’époque, on est arrivé à une sorte de consensus. D’une part, il fallait trouver quelque chose de novateur pour l’emprisonnement ne serait-ce que pour respecter nos engagements internationaux. Et d’autre part, les centres éducatifs fermés ont visiblement comblé un vide entre cette prison qui, tout en étant nouvelle reste une prison, et les foyers classiques  [1] qui n’étaient pas à même de contenir des mineurs sur une trajectoire qui les conduisait directement à la prison.

34On est dans un paysage qui fait à peu près consensus, même si on n’a pas absorbé toutes les polémiques.

35Humanisme : Ces polémiques portent sur le fait qu’on aurait renoncé à la dimension éducative qui était centrale dans l’ordonnance de 1945…

36Jean-Pierre Valentin : C’est ce que disent certains, mais il est difficile de contester que là où il y a des mineurs il doit y avoir de l’éducation, même quand c’est en prison ! D’ailleurs, avant la création des EPM, des éducateurs allaient travailler dans les quartiers de mineurs et les maisons d’arrêt pour s’occuper des jeunes incarcérés, cela depuis les années 90-95.

37Donc, le virage a été pris depuis plusieurs années, avec l’idée : ce n’est pas parce qu’on est incarcéré qu’on a pas le droit de voir des éducateurs.

38Bien sûr, certains contestent la possibilité d’une action éducative dans le cadre d’un emprisonnement : l’éducation doit se faire dans la liberté ; ce sont des arguments connus, et respectables. Mais l’idée de l’EPM c’est que le mineur incarcéré a droit à l’éducation même si, malheureusement, bien des mineurs délinquants doivent être contenus.

39Humanisme : L’ordonnance de 1945 attribuait au juge des enfants une mission double : celle de juger les jeunes délinquants, et celle de protéger le jeune en danger. Cette dualité garantissait la dimension éducative… Faut-il revenir sur ce principe ?

40Jean-Pierre Valentin : Le principe fondateur, en 1945, était qu’un mineur délinquant est d’abord un mineur en danger, d’où la double fonction du juge des enfants. Un juge peut nous confier à la fois un jeune qui est délinquant et un jeune qui est victime. La PJJ a, elle aussi, la double compétence, vis-à-vis du mineur délinquant et celle d’assistance éducative.

41On constate une évolution… L’orientation qui prévaut aujourd’hui, notamment depuis la loi de mars 2007 relative à la prévention de la délinquance et au renforcement des prérogatives des conseils généraux, est au renforcement de la mission de prise en charge des mineurs délinquants, au motif que ces mineurs ont un droit à l’éducation. Mais par ailleurs, ils sont mineurs d’un territoire, et doivent pouvoir être pris en charge à ce titre, car la délinquance n’est qu’une situation provisoire. L’idée c’est de dire : les conseils généraux sont compétents en matière d’assistance éducative (donc au civil), et l’État est compétent en matière pénale. Ce a quoi on assiste c’est un renforcement du rôle de la PJJ dans la prise en charge du mineur délinquant pour lui garantir son droit à l’éducation.

42Humanisme : Cette répartition des rôles est-elle nouvelle ?

43Jean-Pierre Valentin : Pas vraiment, nous sommes plutôt dans une sorte de clarification des rôles. Il faut garder à l’esprit qu’un mineur délinquant est aussi un mineur victime, c’est fondamental, puisque la délinquance est un état qui peut être extrêmement bref, passager. Il faut d’abord regarder le mineur avant de regarder l’acte qu’il a commis. En même temps, c’est compliqué de mélanger les genres. Je pense à des foyers où il est difficile de mélanger les deux populations. Il me semble que la PJJ, qui est la seule à s’occuper des mineurs délinquants, doit avoir les moyens de le faire, tout en conservant des liens très forts avec les départements dans lesquels les jeunes ont vocation à vivre comme les autres mineurs.

44Humanisme : Dans le contexte d’exigence sécuritaire que nous vivons, certaines décisions sont troublantes…

45Jean-Pierre Valentin : On ne peut nier l’orientation de l’opinion publique : c’est vrai qu’il y a une demande de sécurité, et que la justice des mineurs n’y échappe pas, même si elle doit garder de la distance vis-à-vis de cela… Le paradoxe est que, néanmoins, la préoccupation éducative demeure ! Les EPM et les CEF, par les effectifs importants qu’ils mobilisent, montrent qu’il y a une claire volonté de reconnaître que les mineurs sont mineurs, qu’ils sont des adultes en devenir, et qu’il faut garantir leur éducation, quoi qu’il en soit.

46Humanisme : Il arrive que la Justice soit saisie de faits qui se déroulent dans l’enceinte scolaire, des incidents comme des bagarres dans les cours de récréation. Comment peut-on interpréter cela : comme une montée de la violence chez les enfants ou comme une élévation du seuil de tolérance à la violence enfantine ?

47Jean-Pierre Valentin : J’ai beaucoup travaillé cette question quand j’étais secrétaire national de la FEN. À l’époque, il fallait convaincre les enseignants et les chefs d’établissement de l’obligation de ne pas laisser l’école en dehors de ce qui l’entoure. Le périmètre scolaire était quasiment sacré, on n’y laissait pas entrer la police ni la Justice. Nous avons travaillé à établir des liens entre l’institution scolaire et la police, parce qu’il y a ce qui relève de l’interne, d’un règlement intérieur, et ce qui relève de l’extérieur au sens où la loi commune existe aussi à l’intérieur de l’établissement. Si un jeune donne un coup de couteau, cela relève de la Justice et pas de procédure internes.

48Aujourd’hui, les choses sont inversées : la Justice est submergée par des faits dont on se demande pourquoi ils sortent du périmètre scolaire. On devrait s’interroger sur le sens de cette situation.

49Je trouve qu’il y a une dérive où l’école n’est pas seule en cause. Globalement, les adultes sont dépassés par ce qui se passe avec les enfants. Vraisemblablement, des barrières ont sauté. Les adultes se sont laissés submerger par ces jeunes en pensant qu’ils avaient besoin de liberté. On peut expliquer cela par les conditions de la vie actuelle, mais les jeunes ont besoin de cadres, de repères et surtout d’être rassurés par les adultes qui les entourent. N’oublions jamais que la loi libère.

50J’ai du mal avec le discours « les jeunes ne sont plus les mêmes ». J’étais éducateur dans les années 70, lorsque la majorité était à 21 ans, c’était l’époque des blousons noirs. Les jeunes n’étaient pas faciles, ils étaient même plus endurcis dans la délinquance. Aujourd’hui, on voit des gamins qui pètent les plombs. Ce n’est pas du même ordre, c’est parfois plus difficile à gérer. Il y a assez souvent des violences à l’égard d’éducateurs, par des jeunes qui ne se contrôlent plus. On sent que les mineurs cherchent des limites et qu’ils ne les trouvent pas, ou moins facilement. Il faut assumer une responsabilité collective pour qu’un mineur trouve en face de lui ou à côté de lui des gens qui n’ont pas peur de lui dire d’arrêter : il en a besoin pour se construire.

Fred Zeller : « Jeune homme, que vas-tu faire de ta vie ? »

Description de l'image par IA : Un jeune homme assis dos à un mur de briques, les pieds sur un sol à damier.

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Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.282.0013