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Article de revue

L’Amérique enchaînée

Le duel Obama-McCain

Pages 31 à 36

Citer cet article


  • Entretien avec George, S.,
  • Propos recueillis par Levergeois, B.
(2008). L’Amérique enchaînée Le duel Obama-McCain. Humanisme, 281(2), 31-36. https://doi.org/10.3917/huma.281.0031.

  • Entretien avec George, Susan.,
  • et al.
« L’Amérique enchaînée : Le duel Obama-McCain ». Humanisme, 2008/2 N° 281, 2008. p.31-36. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2008-2-page-31?lang=fr.

  • Entretien avec GEORGE, Susan,
  • Propos recueillis par LEVERGEOIS, Bertrand,
2008. L’Amérique enchaînée Le duel Obama-McCain. Humanisme, 2008/2 N° 281, p.31-36. DOI : 10.3917/huma.281.0031. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2008-2-page-31?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.281.0031


Notes

  • [1]
    NDLR : Le Consensus de Washington, expression due en 1989 à l’économiste John Williamson, représente les mesures recommandées par certaines institutions financières internationales de Washington (Banque mondiale, Fonds monétaire international) et le Département du Trésor américain pour venir à bout des problèmes rencontrés par les économies en difficulté. Ces propositions reposant sur le libéralisme économique ont fait l’objet de critiques, notamment par le prix Nobel d’économie John Stiglitz (La Grande Désillusion, 2002) et le mouvement altermondialiste.
  • [2]
    Association conservatrice, créée en 1958 à Indianapolis. Elle doit son nom à John Birch, militaire et missionnaire protestant, tué par des communistes chinois en 1945 et considéré de ce fait comme la première victime de la Guerre froide.
  • [3]
    NDLR : M. Tomasky, « Who is John McCain ? », in The New York Review, vol. 55, n° 10, 12 juin 2008. Sans doute l’une des meilleures publications intellectuelles américaines, The New York Review est un bimensuel publié à New York tirant à environ 140 000 exemplaires.

1Humanisme : Quel était le projet de votre essai sur les États-Unis, intitulé La Pensée enchaînée ?

2Susan George : Ce livre était surtout destiné aux non-Américains, même s’il vient tout juste de paraître aux États-Unis. Sur le plan personnel, j’avais passé de longues années à décrire les effets du néolibéralisme dans différents contextes, lié à une certaine politique américaine au niveau notamment de la faim dans le monde, de la dette, des banques, des grandes institutions internationales. Mais je n’avais jamais examiné les raisons pour lesquelles les États-Unis s’étaient transformés de cette manière et comment un instrument tel que le Consensus de Washington [1] était devenu possible. Il fallait que j’étudie comment le néolibéralisme avait pu ainsi prospérer. Comme je ne pouvais pas faire un ouvrage intéressant le monde entier, je me suis concentrée sur les États-Unis pour entreprendre une sorte d’étude d’histoire contemporaine. Il s’agissait d’un effort particulièrement empirique pour montrer quels sont ceux qui ont pris en main un projet d’hégémonie culturelle et les moyens mis en œuvre pour y parvenir.

3Humanisme : En la matière, on peut parler d’une transformation historique des États-Unis.

4Susan George : En effet, les États-Unis actuels ne ressemblent plus à ceux de ma jeunesse et de toute la période qui court jusqu’à la fin des années 1960. Ma famille appartenait à la droite traditionnelle. Mais elle n’avait rien à voir avec cette droite extrême, avec ces personnes qui ont pris la tête de ce mouvement néolibéral et qui, directement ou indirectement, étaient issues des fortunes du complexe militaro-industriel. Dans les années 1950, elles avaient appartenu à la John Birch Society [2] dont mes parents, par exemple, se moquaient : pour eux, ce n’étaient que des fanatiques religieux. Beaucoup d’entre eux ont compris que l’on pouvait acheter une culture. Voilà pourquoi je les appelle des « Gramsciens de droite » parce qu’ils avaient saisi qu’en visant la transformation des idées dans les médias, à l’université, etc., ils pouvaient arriver à modifier les habitudes de pensée de la majorité pour lui faire épouser l’individualisme le plus effréné ou l’interdiction de toute intervention du gouvernement.

5Humanisme : Votre ouvrage a été publié avant que les primaires américaines ne révèlent des enjeux sans précédent.

6Susan George : Je suis mauvais prophète. Je n’avais pas vu le phénomène Obama. En octobre dernier, je participais à la Fête du livre à Saint-Étienne où j’ai rencontré deux auteurs qui avaient écrit un livre sur Obama. Je leur ai dit : « Je vous offre une bouteille de champagne si Obama l’emporte. » Et eux de me répondre : « Ne vous en faites pas : nous n’y croyons pas non plus. » En fait, personne ne pensait qu’Obama ferait la différence, preuve que les États-Unis sont éternellement surprenants. À mon avis, il s’agit d’un phénomène encore plus important que Kennedy en 1960, lequel était un tremblement de terre. Souvenez-vous. Des bruits couraient à l’époque : le pape, murmurait-on partout, n’allait-il pas téléphoner à ce président catholique tous les vendredis soirs pour lui dire quoi faire ? Avec Kerry, tout le monde se fichait déjà de son appartenance à l’Église catholique et cela n’a pas représenté un enjeu électoral. Obama, en revanche, me paraît extraordinaire. Et qu’une femme et un Noir aient finalement réussi à se dégager parmi les démocrates, c’est aussi une petite révolution.

7Humanisme : Dans quelle mesure Obama se distingue-t-il du panorama très préoccupant que vous décrivez dans votre livre ?

8Susan George : S’il s’inscrit largement hors de ce contexte, il reste que les cadres progressistes susceptibles d’intégrer son administration sont peu nombreux. Je ne sais d’ailleurs pas comment il va pouvoir composer son Cabinet. Son conseiller en matière d’affaires étrangères est, dit-on, quelqu’un de bien et assez proche de Stiglitz ; il relève donc d’une mouvance a priori non assujettie à Wall Street et au complexe militaro-industriel. S’il s’entoure de bons conseillers, Obama peut représenter une vraie rupture. De même, le choix de la vice-présidence est indicatif. Je ne le vois pas choisir un fantoche et j’espère que ce ne sera pas Hillary Clinton car elle lui a toujours nui. Le sénateur de Virginie, Jim Webb, serait une bonne solution ; c’est un progressiste. Quoi qu’il en soit, un vice-président sert surtout à se rendre aux funérailles des chefs d’État…

La victoire d’Obama sur Hillary Clinton vue par le dessinateur Garry Trudeau : le triomphe de la poésie sur la prose.

Description de l'image par IA : Quatre cases d'une bande dessinée montrant des personnages politiques, des discours et des réactions de foule.

La victoire d’Obama sur Hillary Clinton vue par le dessinateur Garry Trudeau : le triomphe de la poésie sur la prose.

9Humanisme : La situation économique n’est abordée par aucun des candidats. McCain s’est même déclaré incompétent en la matière.

10Susan George : Une campagne politique ne parle jamais des vrais problèmes. Du temps de Gore et de Kerry, on n’a pas traité des vrais problèmes : on parlait de mariage homosexuel ou d’avortement. À présent, on ne parle pas non plus des questions décisives. Obama parle de changement (c’est son slogan : « Yes, we can ! »), mais tout le monde ignore de quoi il s’agit exactement. Nous verrons ce qu’il y a derrière sa rhétorique magnifique. Mais nous n’étions jusque-là qu’au stade des primaires. Maintenant, les attaques les plus fortes vont être portées de part et d’autre. Nous allons y voir plus clair. En matière de financement, il faut noter qu’Obama a su lever des fonds venant de la base et non, comme Hillary, de sa fortune personnelle.

11Humanisme : La couleur de peau d’Obama va-t-elle jouer un rôle déterminant ?

12Susan George : En tout cas, beaucoup de Noirs vont cette fois aller voter alors que, par le passé, ils ne se sont même pas déplacés. En général, on vote très peu aux États-Unis. Sur ce point, il faut espérer un changement. Il paraît que dans de nombreux États, beaucoup plus de personnes se sont inscrites. L’espérance que fait naître Obama va peut-être jouer en faveur d’un élan sans précédent. Si personne ne va se déclarer ouvertement raciste auprès d’un sondeur, je crois que les États-Unis demeurent un pays raciste, d’autant que, socialement, les Noirs sont en concurrence avec les Latinos et avec les Blancs pauvres… Un de mes amis, directeur de campagne de Jesse Jackson dans les années 1980, me disait que le problème pour Jackson (vraiment Noir, lui, et non métis comme Obama), c’est qu’il ne passait pas assez de temps à la télévision : la seule chose à laquelle on l’identifiait était sa couleur de peau. Obama, lui, a tellement occupé les médias qu’il est devenu familier, et le fait qu’il soit Noir a tendance à s’estomper avec le temps. Si son épouse est Noire et affiche ses positions d’une manière tranchée, il incarne, lui, à merveille le melting-pot et la réussite à l’américaine. Mais, souvent, ce sont les États où il n’y a pas beaucoup de Noirs qui sont les plus racistes. De plus, les dix derniers résultats des primaires montrent qu’Obama ne réussit pas à convaincre la classe moyenne inférieure et les ouvriers, ce qu’Hillary n’a pas manqué de souligner.

13Humanisme : Que peut-on attendre d’un fils et d’un petit-fils de militaire comme McCain ?

14Susan George : Son grand-père a largement contribué à l’invasion des Philippines, une sale histoire trop vite oubliée aujourd’hui ; et son père a été chargé de l’occupation de la Républicaine dominicaine en 1965. McCain n’hérite donc pas d’un esprit enclin au dialogue et à la diplomatie. Un article de The New York Review signale d’ailleurs la vulgarité avec laquelle il s’adresse à sa femme [3]… La guerre contre le terrorisme, le thème favori de Bush (thème inépuisable puisque le terrorisme peut être partout), va être repris par McCain. Il ne faut pas oublier que les soldats américains qui sont en Irak sont des volontaires qui souhaitent ainsi s’élever dans la société. Si, avec le Viêt-Nam, il s’agissait de conscription, avec l’Irak, la guerre ne jouera pas un grand rôle du moment que les Américains n’auront pas l’impression d’avoir perdu. Encore une fois, ce n’est pas l’enjeu de la campagne. Mais je suppose qu’Obama va vite mettre le doigt sur cette question.

15Humanisme : Le 11 septembre est-il encore très présent dans la conscience américaine ?

16Susan George : Cela s’estompe peu à peu et l’on a du mal à raviver ce souvenir. On peut d’ailleurs craindre que quelque chose du même genre se produise vers septembre. L’attaque soit d’un navire américain, soit d’une ambassade… L’évocation du 11 septembre était encore un argument de campagne en 2004, mais ce n’est plus le cas. Les Américains ont désormais envie de parler d’autre chose comme, par exemple, de l’assurance maladie. Personne ne proposera un système à la française, mais le coût des soins de santé est si lourd pour les familles américaines qu’il s’agira sans doute d’une question essentielle.

17Humanisme : Dans votre livre, vous insistez sur la disparition d’une certaine Amérique.

18Susan George : Je crois que l’Amérique que j’ai connue tente de se réactiver à travers Obama. Il représente cet esprit qui veut refaire l’unité du pays, sur le fond très divisé depuis la guerre du Viêt-Nam. L’idéologie des néolibéraux et des néoconservateurs a nourri cette division. Sur ce point, Obama pourrait constituer une divine surprise. Mais voilà longtemps qu’on ne connaît plus la générosité inhérente aux luttes des syndicats de la fin du XIXe siècle et aux présidences de Franklin Roosevelt et de Lyndon Johnson. À mon sens, l’Amérique est aujourd’hui en quête de cet esprit d’union.

19Humanisme : Que pensez-vous de l’américanophilie de certains Français et dont le Président Sarkozy se veut à sa manière le représentant ?

20Susan George : Sarkozy, à mon sens, est fasciné par la richesse. Il aime cette classe nomade argentée qui peut se permettre de passer telle ou telle saison dans certains endroits. Il me semble plus attiré par cette classe que par les États-Unis eux-mêmes. Son voyage aux États-Unis ressemble à sa croisière sur un yacht juste après sa victoire. Les riches de longue date ne se comporteraient pas d’une telle façon. Prenez le cabinet de Franklin Roosevelt : alors, on savait faire la différence entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Henry Lewis Stimson, secrétaire d’État de Hoover, est connu pour avoir déclaré à propos d’un projet semblable à la création de la CIA : « Gentlemen do not read each other’s mail. » (« Les hommes bien nés ne lisent pas le courrier de leurs congénères. ») Autres temps, autres mœurs… Ce temps-là est révolu pour le meilleur et pour le pire, mais les codes actuels des États-Unis ne me plaisent pas beaucoup et ce sont ces codes-là qui fascinent Sarkozy. Au fond, nous sommes désormais dans le monde analysé par Thorstein Veblen, c’est-à-dire celui de la consommation ostentatoire.

21S. George, La Pensée enchaînée. Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique, Paris, Fayard, 2007, 20 €.

Lee Lawrie, La Sagesse, GE Building, Rockfeller Center, New York, 1932 (détail). Bas-relief réalisé d’après Le Dieu architecte de William Blake (1794).

Description de l'image par IA : Détail de bas-relief montrant une figure ailée tenant un livre, avec l'inscription "La Sagesse et le Savoir seront la stabilité des temps".

Lee Lawrie, La Sagesse, GE Building, Rockfeller Center, New York, 1932 (détail). Bas-relief réalisé d’après Le Dieu architecte de William Blake (1794).

© DR

Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.281.0031