Les fêtes de la lumière. L’Expo universelle de 1937
- Par Jean Kriff
Pages 99 à 103
Citer cet article
- KRIFF, Jean,
- Kriff, Jean.
- Kriff, J.
https://doi.org/10.3917/huma.278.0099
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- KRIFF, Jean,
https://doi.org/10.3917/huma.278.0099
L’Exposition internationale des arts et techniques de la vie moderne de 1937 allait consacrer « la Fée électricité ». Pour l’occasion, les compositeurs de musique sont sollicités. Leur mission : créer des œuvres « sonorisées ». Et ce juste avant la Grande Décomposition…
1L’aventure commença le 6 juillet 1934, date à laquelle on décida qu’une exposition internationale se déroulerait à Paris, que la location des terrains aux pays étrangers et la visite de millions de visiteurs en amortirait les coûts, ce qui permettrait de financer en partie de grands travaux comme de détruire le palais du Trocadéro, musée désuet datant d’une précédente exposition, celle de 1879 pour en aménager un neuf… plus en harmonie avec de nouvelles conceptions architecturales qui devraient alors être ornées d’œuvres graphiques et plastiques modernes.
2Edmond Labbé nommé commissaire général fut chargé de centraliser des centaines de projets.
3Finalement, 480 métiers d’art reçurent commande, dont émergèrent le Guernica de Picasso montré au pavillon espagnol et La Fée Électricité de Raoul Dufy, immense fresque aujourd’hui exposée au Musée d’art moderne, sans oublier les sculpteurs Aristide Maillol, Pierre Bonnard et Paul Belmondo pour ne citer qu’eux.
4Le but de ces travaux gigantesques : démontrer que le Beau pouvait être associé à l’Utile. Titre du projet : Exposition des arts et des techniques appliquées à la vie moderne. Cinquante-deux pays y ouvriraient des pavillons, de l’Irak au Vatican, en passant par l’Union soviétique portant faucille et marteau face au bâtiment de l’Allemagne surmonté d’une aigle immense.
5En juin 1936, le Front populaire était au pouvoir, mais les grèves et le ralentissement de ces travaux eurent raison de l’inauguration fixée d’abord au 1 er mai – or, le 1e’ mai, on ne travaille pas – qui ne put avoir lieu que le 25. Albert Lebrun, habitué aux chrysanthèmes, s’émerveilla devant les grands jets d’eau des nouvelles fontaines. Il ne savait pas que les tuyaux d’alimentation n’étant pas raccordés, les pompiers avaient installé leurs lances pour créer l’illusion, mais telle n’est pas la raison pour laquelle le premier ministère Blum fut mis en minorité et remplacé au mois de juin par un ministère Camille Chautemps…
6Heureusement pour le projet, le Frère Jean Zay, ministre de l’Instruction publique, fut maintenu dans ses fonctions et celui-ci garda le Frère Jean Cassou près de lui au sous-secrétariat des beaux-arts.
7Le chantier allait pour sa longueur de l’île aux Cygnes au pont de l’Alma. Pour l’occasion, le tablier du pont d’Iéna fut même doublé dans sa largeur. En tout, cent dix hectares qui, pendant des mois, ne furent que démolitions, tranchées et aménagements divers.
8L’ensemble du projet devait coûter 300 millions, mais il fallut débourser un milliard et demi. Cinquante millions de visiteurs étaient attendus derrière la gigantesque porte en bois construite à l’image de celle du film King Kong (version 33, année de l’arrivée au pouvoir d’autres monstres moins aimables : les nazis) ; cependant, trente et un millions seulement la franchirent. Le déficit fut énorme, mais il nous est resté le palais de Chaillot avec son théâtre, son musée de l’Homme et son musée de la Marine et le Palais de Tokyo, devenu musée d’art moderne.
À L’heure Des Compositeurs, Avant la Grande Décomposition
9Pour la vingtaine de compositeurs retenus, il s’est alors agi d’écrire une musique en rapport dimensionnel avec un prodigieux théâtre de mille mètres, à gauche et à droite du pont d’Iéna incluant tour Eiffel et palais de Chaillot où jets d’eau, lumières et feux d’artifices allaient envahir chaque soir, du 1er juillet au 31 août et pendant une vingtaine de minutes, les yeux et les oreilles d’un univers d’enfants de deux cent mille personnes agglutinées sur les rives et sur les ponts praticables de la Seine. Leurs œuvres devaient être diffusées grâce à la sonorisation de l’ensemble de l’Expo, renforcée par quarante énormes haut-parleurs pendus le long des berges. On en riva même un sur un avion, afin que « le son puisse venir du ciel ». « Amen ! », se disait chaque soir l’ingénieur Eugène Baudoin, une seconde avant l’enclenchement de la Fête prévue à 10 heures précises.
Le pavillon de l’Union soviétique, surmonté d’une colossale sculpture de kolkhoziens. Face à celui de l’Allemagne hitlérienne, avec son aigle nazie.
Le pavillon de l’Union soviétique, surmonté d’une colossale sculpture de kolkhoziens. Face à celui de l’Allemagne hitlérienne, avec son aigle nazie.
10Telles furent « Les Fêtes de la Lumière », fêtes pour lesquelles l’État et la Ville passèrent commande aux compositeurs. Il convient de nommer ces derniers, en souvenir de l’hommage que les pouvoirs publics surent leur rendre, à une époque où les valeurs nationales se résumaient à autre chose qu’à des valeurs boursières et où les musiciens n’attendaient pas les satisfecit des bureaux de concerts américains ni l’astreinte qu’ils ont aujourd’hui de faire étalage d’idées politiques plus ou moins sincères devant des histrions télévisuels – puisque, aussi bien, étaient représentées parmi ceux-ci, par ailleurs Prix de Rome pour la plupart (distinction professionnelle supprimée par André Malraux) les deux écoles prééminentes : celle du Conservatoire, plutôt à gauche, et celle de la Schola Cantorum, plutôt conservatrice dans ses choix d’inspiration.
11Citons-les donc : Louis Aubert, Elsa Barraine, Henri Barraud, Marcel Delannoy, Claude Delvincourt, Arthur Honegger, Jacques Ibert, Emile Inghelbrecht, Charles Kœchlin, Paul Le Flem, Raymond Loucheur, Olivier Messiaen, Darius Milhaud, Jean Rivier, Manuel Rosenthal, Florent Schmitt, Pierre Vellones et Maurice Yvain.
12Ces compositions de la Lumière favorisèrent l’apparition de la musique électroacoustique grâce à l’emploi d’un instrument, inventé en 1928 par un violoncelliste, Maurice Martenot. Les Ondes Martenot sont composées d’un clavier, d’un ruban que l’on peut faire défiler afin d’apporter dans les mélodies des sensations auditives de musique glissante (glissandi) et de hauts parleurs, en utilisant différentes fréquences et intensités conférant ainsi plusieurs couleurs à un même son. Cet instrument s’enseigne aujourd’hui dans des écoles de musique du monde entier. Il fut utilisé également dans des chansons de Jacques Brel comme La Fanette, Ne me quitte pas et aussi dans les films comme Mars Attack ou La Marche de l’Empereur.
13Il est impossible d’imaginer les trésors d’invention dont les musiciens et les techniciens durent faire preuve afin qu’il y ait concordance parfaite entre les effets visuels et les créations sonores, celles-ci ayant été préenregistrées en studio sur des disques recouverts d’acétate ne pouvant contenir que des durées très limitées de musique.
14On vit apparaître de nouveaux artistes. Ainsi, nouvellement engagé à l’Opéra de Paris, Édouard Kriff créa la partie ténor de la cantate d’Honegger, Les Mille et une Nuits (texte de Mardrus) aux côtés de Germaine Cernay.
15L’électroacoustique et ses possibilités musicales parlèrent immédiatement au cœur et à l’oreille d’Olivier Messiaen et l’ensemble des pièces qui constituèrent sa Fête des Belles-Eaux fut écrit pour six Ondes Martenot.
16Florent Schmitt, Elsa Barraine, Paul Le Flem et Charles Kœchlin mêlèrent à ces sons si particuliers ceux d’orchestres plus conventionnels. Seul Paul Vellones s’illustra par l’emploi de plus de trente instruments de percussion allant du xylophone à un « arbre sonore » de Centre-Afrique, prêté pour l’occasion par le musée de l’Homme… L’enregistrement en fut dirigé par le compositeur Maurice Jaubert, qui sera tué le 19 juin 1940 à côté de Verdun.
17On promit de rouvrir l’exposition l’année suivante. Mais ce qui s’ouvrit sans grèves, ce fut la frontière de l’Autriche avec l’Anschluss et les rires baissèrent d’un ton.
18« Encore une minute d’attention et tu vas voir la bestialité dans toute sa candeur », dixit Méphistophélès. Faust était prévenu et pourtant…