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Article de revue

L’influence des discriminations sur les trajectoires des diplômés du supérieur des quartiers prioritaires

Pages 23 à 31

Citer cet article


  • Gardenier, M.
(2024). L’influence des discriminations sur les trajectoires des diplômés du supérieur des quartiers prioritaires. Hommes & Migrations, 1345(2), 23-31. https://doi.org/10.4000/120p0.

  • Gardenier, Matthijs.
« L’influence des discriminations sur les trajectoires des diplômés du supérieur des quartiers prioritaires ». Hommes & Migrations, 2024/2 n° 1345, 2024. p.23-31. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2024-2-page-23?lang=fr.

  • GARDENIER, Matthijs,
2024. L’influence des discriminations sur les trajectoires des diplômés du supérieur des quartiers prioritaires. Hommes & Migrations, 2024/2 n° 1345, p.23-31. DOI : 10.4000/120p0. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2024-2-page-23?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/120p0


Notes

  • [1]
    L’Observatoire des discriminations est une initiative de la Ville de Montpellier menée en partenariat avec le laboratoire Leiris de l’université Paul Valéry Montpellier.
  • [2]
    Matthijs Gardenier, « Discriminations dans le champ de l’emploi et de la formation concernant les femmes dans les quartiers “Politique de la ville” », Note de synthèse, Montpellier, Observatoire des discriminations de Montpellier, 2022.
  • [3]
    Thomas Kirszbaum, Johanna Dagorn, Sylvie Thomas, Arnaud Alessandrin, « “Sortir de l’approche individualisante du droit pour combattre les discriminations territoriales” : entretien avec Thomas Kirszbaum », in Les cahiers de la LCD, n° 12, 2020, pp. 23-37.
  • [4]
    Milena Doytcheva, « Usages et mésusages des catégories territoriales : les risques d’un retournement idéologique des causalités », in Les cahiers de la LCD, n° 1, 2016, pp. 58-74.
  • [5]
    Fabrice Dhume, « La discrimination dans les parcours scolaires des jeunes femmes racisées », in Les cahiers du développement social urbain, n° 68, 2018, pp. 22-24.
  • [6]
    Laetitia Challe, Yannick L’Horty, Pascale Petit, Francois-Charles Wolff, « Les discriminations dans l’accès a l’emploi privé et public : les effets de l’origine, de l’adresse, du sexe et de l’orientation sexuelle », in Rapport de recherche TEPP, n° 5, 2018.
  • [7]
    Jean-Louis Pan Ké Shon, Claire Scodellaro, « L’habitat des immigrés et des descendants : ségrégation et discriminations perçues », in Cris Beauchemin, Christelle Hamel, Patrick Simon (dir), Trajectoires et origines Enquête sur la diversité des populationsen France, Paris, Ined éd., 2016, pp. 471-497.
  • [8]
    Chris Beauchemin, Mathieu Ichou, Patrick Simon, « Familles immigrées : le niveau d’éducation progresse sur trois générations mais les inégalités sociales persistent », in Populations et sociétés, n° 602, 2022, pp. 1-4.
  • [9]
    Johanna Barasz, Peggy Furic, Bénédicte Galtier, Scolarités, le poids des héritages. Rapport, Paris, France Stratégie, 2023.
  • [10]
    Ingrid Tucci, Yaël Brinbaum, « Insertion professionnelle des descendants d’immigrés avant et après la crise de 2008 : évolution des inégalités », Working Paper, n° 20, Marseille, Céreq, 2023.
  • [11]
    Emilia Ene Jones, « Discrimination à l’embauche des jeunes en Île‑de‑France : un diplôme plus élevé compense-t-il une origine maghrébine ? », in Économie et statistique, n° 464-465-466, 2013, pp. 173-188.
  • [12]
    Ingrid Tucci, Yaël Brinbaum, « Insertion professionnelle des descendants d’immigrés avant et après la crise de 2008 : évolution des inégalités », Céreq Working Paper, n° 20, 2023.
  • [13]
    Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Folio, 1999.
  • [14]
    Chris Beauchemin, Mathieu Ichou, Patrick Simon, op. cit.
  • [15]
    Matthijs Gardenier, « Les discriminations en tant que filtres sociaux : effets sur les trajectoires des diplômés issus des QPV de Montpellier », Montpellier, Observatoire des discriminations, 2023.
  • [16]
    « Diagnostic de la Politique de la Ville Indicateurs sur le développement économique et l’emploi dans les 12 quartiers prioritaires de Montpellier Méditerranée Métropole », Compas, 2021.
  • [17]
    Par ailleurs, il convient de noter que la notion de mixité sociale, catégorie des politiques publiques, prête à discussion en tant que catégorie interprétative, étant utilisée à la fois dans un sens de mixité entre catégories socio-professionnelles et dans un sens de mixité ethnique. Son interprétation peut aussi servir de prétexte à des politiques publiques contestées par des acteurs qui se réclament de la lutte contre les discriminations. Enfin, la demande de mixité sociale est aussi formulée par les habitants des QPV eux-mêmes, à l’instar de la résidente de la Mosson à Montpellier qui avait interpellé Emmanuel Macron à ce sujet : Louise Couvelaire, « “Le quartier a été communautarisé” : à la Mosson, à Montpellier, la frustration des habitants face au manque de diversité », in Le Monde, 28 octobre 2021.
  • [18]
    José Rose, « Transfuges, transclasses : des parcours singuliers », in Formation emploi, n° 157, 2022, pp. 145-153.
  • [19]
    Bastien Bosa, Julie Pagis, Benoît Trépied, « Le passing : un concept pour penser les mobilités sociales », in Genèses, n° 114, 2019, pp. 5-9.
  • [20]
    Alice Raybaud, « Faut-il gommer son accent pour réussir son entrée dans la vie active ? », in Le Monde, 26 octobre 2020 ; Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982.
  • [21]
    Matthijs Gardenier, « Discriminations dans le champ de l’emploi et de la formation concernant les femmes dans les quartiers “Politique de la ville” », op. cit.

Les diplômés du supérieur issus des quartiers « Politique de la Ville » subissent plusieurs discriminations qui pèsent sur leur carrière professionnelle. Selon des enquêtes menées par l’Observatoire des discriminations de Montpellier, les trajectoires des diplômés au sein de l’Éducation nationale puis dans le champ de l’emploi apparaissent simultanément affectées par leurs origines ouvrières et migratoires. Si la plupart des enquêtés parviennent à effectuer une mobilité sociale ascendante, c’est au prix de trajectoires marquées par la précarité et de stratégies de contournement de la discrimination qui peuvent s’avérer coûteuses à long terme.

1 Les discriminations subies par les diplômés résidant dans un quartier « politique de la ville » (QPV) à Montpellier ont été étudiées par l’Observatoire des discriminations de Montpellier [1] lors de deux séries de recherche menées en 2020 et 2023.

2 Les premières recherches de 2020 s’intéressaient aux résultats de différents testings ainsi qu’aux données statistiques locales. Les résultats montraient que les diplômés issus des QPV avaient des chances moindres de parvenir à décrocher des entretiens d’embauche par rapport aux diplômés vivants hors des QPV. À partir de données recueillies à Montpellier, les recherches préliminaires établissaient que les diplômés d’origine immigrée des QPV connaissaient un fort taux de déqualification, bien plus élevé que celui des diplômés sans origine migratoire résidant hors QPV [2]. Enfin, il est apparu que si la question de la discrimination territoriale liée au lieu de résidence se posait, les discriminations subies par les populations de ces espaces pouvaient s’expliquer par d’autres facteurs.

3 Des chercheurs tels que Thomas Kirzbaum [3], Milena Doytcheva [4] et Fabrice Dhume [5] estiment que, derrière le critère de la discrimination territoriale, se cristallisent en réalité les questions de l’origine et de la religion. De même, les testings effectués par Laetitia Challe et Yannick L’Horty sur les emplois francs (réservés aux habitants des QPV) montrent que les résidents des QPV sans origines migratoires ont de plus fortes chances d’obtenir un emploi que ceux qui présentent des origines migratoires extra-européennes [6]. De plus, parmi les immigrés, ce sont les moins diplômés, les moins qualifiés, les plus précaires qui se concentrent au sein des QPV [7]. Dans cette mesure, les écarts territoriaux reflètent simultanément inégalités socio-économiques et discriminations liées aux origines. Par ailleurs, les résultats de l’enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2) [8] soulignent une nette augmentation des capitaux scolaires des immigrés d’une génération à l’autre. En effet, si les personnes issues de l’immigration extra-européenne sont peu diplômées, de nombreux enfants d’immigrés parviennent à réaliser des parcours scolaires leur permettant d’acquérir des diplômes du supérieur. Si le taux de diplômés des enfants d’immigrés demeure inférieur à celui des enfants des personnes sans origine migratoire, la marge de progression n’en demeure pas moins significative. Ces éléments constituent le point de départ des recherches menées en 2023.

Origines migratoires, classes sociales et ségrégation spatiale

4 Les entretiens montrent que les diplômés résidant en QPV se regroupent en deux types de situations. La première est celle des diplômés (nés en France ou non) issus de familles stables des classes populaires qui résident en QPV. Dans presque tous les cas, le père est ouvrier et la mère n’occupe pas d’emploi salarié. Dans le second groupe, les diplômés, dont les parents sont issus du groupe des professions intellectuelles et supérieures de leur pays d’origine, viennent seuls en France afin d’étudier, puis tentent de s’insérer sur le marché du travail une fois le diplôme obtenu.

5 Si les deux groupes ont comme points communs l’origine migratoire et la résidence en QPV, leur situation diffère en termes de classes sociales. Le premier groupe, en QPV de longue date, se retrouve dans une situation de tentative de mobilité sociale ascendante. L’objectif est de quitter la classe ouvrière des parents afin d’intégrer le groupe des cadres et des professions intellectuelles supérieures grâce à l’acquisition d’une qualification liée au diplôme. Il convient de rappeler que la possibilité de mobilité sociale ascendante des enfants d’ouvriers vers les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) intermédiaires, des cadres et des professions intellectuelles supérieures, si elle existe toujours, s’est réduite de manière conséquente par rapport aux périodes précédentes, comme le montrent notamment les résultats de l’étude du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, France Stratégies, sur les ségrégations scolaires. Celle-ci met en évidence le fait que, dans l’enseignement secondaire, les écarts de trajectoire selon la classe sociale des parents s’avèrent plus importants que les écarts entre immigrés et non immigrés [9]. A contrario, pour les autres diplômés issus des catégories socioprofessionnelles (CSP) supérieures de leur pays d’origine, l’enjeu est de reproduire la situation des parents dans un contexte rendu plus difficile par la situation de mobilité migratoire et la résidence en QPV.

6 Les résultats des différentes études quantitatives, notamment du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) sur les générations de diplômés 1998 et 2010, montrent des écarts significatifs entre immigrés et non immigrés en termes de revenus et de réussite, quand bien même une partie du groupe parvient à occuper des emplois en lien avec le diplôme obtenu [10]. Cette situation est aussi mise en évidence par différents travaux ayant recours à la méthode des testings, comparant les taux de réponses entre profils présentant une origine immigrée extra-européenne et ceux sans origine immigrée [11].

7 Les résultats d’Ingrid Tucci et de Yaël Brinbaum [12], à partir de l'exploitation des enquêtes Générations 1998 et 2010 à 7 ans du Céreq, révèlent des types de trajectoires relativement différenciées selon les origines. Ainsi, pour la génération 2010, près de 54,4 % de descendants d'immigrés du Maghreb sortis de formation initiale en 1998 connaissent des trajectoires discontinues avec du chômage ou des contrats très précaires, contre 33,7 % des diplômés sans origine migratoire, proportion qui s’établissait respectivement à 24,4 % et 16 % pour la génération 1998.

8 Il importe aussi de penser les trajectoires en lien avec la résidence dans les QPV, qui constituent des territoires de ségrégation spatiale. C’est au prisme de ces trois éléments que nous entendons comprendre les trajectoires des jeunes diplômés. Ceux-ci se situent dans une situation sociale subordonnée, et leurs difficultés à accéder aux couches supérieures du salariat s’expliquent simultanément par des dynamiques de reproduction sociale et des discriminations liées aux origines. Comment sont vécues ces trajectoires et quelles stratégies de contournement sont mises en œuvre pour parvenir à une mobilité sociale ascendante ?

9 Pour le comprendre, il faut concevoir les discriminations comme agissant en tant que filtre social. Les discriminations dans l’accès au logement, à l’emploi, à la formation etc., ne sont pas des barrières étanches mettant en place une ségrégation rigide sur des bases ethno-raciales, mais, au contraire, des barrières sélectives qui rendent plus difficile l’accès à une série de biens caractéristiques de la société salariale [13]. Le premier filtre est celui de l’institution éducative : pour obtenir un diplôme du supérieur (minimum Bac+2), il faudrait donc mener un parcours couronné de succès au sein de l’Éducation nationale, pour lequel l’origine de classe semble être un frein important, l’origine immigrée semblant a contrario un facteur de « surperformance » selon l’enquête « Trajectoires et Origines 2 [14] ». Le second filtre est celui de la discrimination liée aux origines et à l’appartenance territoriale dans l’accès à l’emploi une fois le diplôme obtenu.

10 En termes méthodologiques, ce sont trois principaux outils qui sont mis en œuvre. Tout d’abord, nous nous sommes appuyés sur la littérature grise et sur différents rapports institutionnels afin de mieux cerner l’évolution des problématiques de discriminations liées aux jeunes diplômés. Ces données sont discutées extensivement dans l’étude qui sert de base au présent article, mais nous nous concentrerons ici tout particulièrement sur les trajectoires biographiques [15]. La seconde source de données est le fruit d’un travail d’entretiens biographiques réalisés avec des diplômés des QPV autour de leurs trajectoires scolaires et professionnelles. Le point d’entrée afin d’obtenir des entretiens a été celui des acteurs de l’insertion dans ces quartiers. La méthode du snowballing a ensuite été appliquée afin d’obtenir des contacts avec d’autres diplômés que connaissaient les enquêtés. Si la plupart des diplômés résident toujours en QPV, trois d’entre eux ont pu déménager dans d’autres espaces de la ville.

Origines sociales et rapport à la « mixité sociale »

11 Les treize personnes avec qui nous menons les entretiens ont pour point commun d’être des personnes titulaires d’un diplôme du supérieur d’au moins niveau Bac+2 résidant ou ayant résidé en QPV à Montpellier. Leurs âges s’échelonnent entre 22 ans et 57 ans, 7 personnes ayant entre 20 et 30 ans et 6 ayant plus de 30 ans. Le choix d’une diversité d’âges a été fait afin de saisir les trajectoires des diplômés à différents moments de leur carrière professionnelle. Certaines personnes, bien que titulaires d’un diplôme du supérieur, sont encore en études en alternance (4), alors que d’autres travaillent depuis moins de dix ans (4). Les restants comptent plus de dix ans d’expérience. En termes d’emploi, à l’exception de ceux en alternance, 5 occupent un emploi précaire (intérim ou CDD) ou sont au chômage. 2 sont en CDI dans des structures associatives (au financement précaire) et 2 sont fonctionnaires à des postes de cadre. 3 sont titulaires d’un diplôme d’ingénieur, 2 sont titulaires de BTS (sport et tourisme) et les autres de diplômes d’économie (licence et master) ainsi que d’administration économique et sociale (AES).

12 Bien que le critère pour effectuer l’entretien soit la résidence en QPV et non l’origine migratoire, toutes sont issues de l’immigration extra-européenne. 4 personnes viennent d’Afrique subsaharienne et les 9 autres sont originaires du Maghreb (majoritairement Maroc et Algérie). 6 sont immigrées (nées de nationalité étrangère à l’étranger) et 7 sont des enfants d’immigrés (deux parents immigrés). Les catégories socioprofessionnelles des parents varient entre les immigrés et les enfants d’immigrés. 4 immigrés (3 issus d’Afrique subsaharienne et 1 du Maroc) ont des parents qui sont tous deux actifs et qui appartiennent aux cadres supérieurs, professions intellectuelles ou dirigeants d’entreprise (pasteur, cadre de ministère, commerçants, professions médicales). Les 9 autres diplômés présentent des profils aux origines plus modestes : père ouvrier (majoritairement dans le BTP ou plus rarement ouvrier agricole) et mère non active professionnellement se consacrant au foyer et à ses enfants (les fratries comptent souvent quatre ou cinq enfants).

13 Si ces données sociodémographiques ne sont en aucun cas représentatives statistiquement, elles dégagent néanmoins deux profils de jeunes diplômés. Le premier regroupe des jeunes issus des PCS cadres et des professions intellectuelles supérieures du pays d’origine de leurs parents, ayant la possibilité accéder à des études supérieures en France, puis résidant en QPV. Le second rassemble les enfants d’une immigration ouvrière résidant dans les QPV, qui se lancent dans des trajectoires scolaires permettant d’obtenir des diplômes du supérieur et d’intégrer les classes moyennes. Si, pour le premier groupe, les études sont un outil de reproduction sociale de la situation des parents, au contraire pour le second, les études présentent une perspective de mobilité sociale ascendante.

14 Par ailleurs, la stabilité et le soutien de la structure familiale apparaissent comme des facteurs clés de l’investissement dans des trajectoires scolaires longues. Sans qu’il n’y ait eu de volonté d’écarter certaines typologies familiales, aucun enquêté n’est issu d’une famille monoparentale, alors que celles-ci constituent une proportion importante des familles avec enfants dans les QPV de Montpellier [16]. Le soutien familial et la projection des parents sont présentés par nos interlocuteurs comme des éléments déterminants dans l’investissement dans une trajectoire scolaire longue.

15 Au-delà de l’appui des parents, c’est aussi celui de tout ou partie du corps enseignant qui est perçu comme un facteur favorisant la réussite des diplômés. Ceux-ci ne ressentent que peu de discrimination de la part des enseignants ; l’un se souvient avoir été poussé vers la filière générale. Un autre dit ne pas avoir ressenti de discrimination pendant son parcours scolaire et ajoute que, pour lui, « la plupart des professeurs sont bienveillants ». Un autre diplômé fait état d’un ressenti similaire. Par ailleurs, nous constatons que ces personnes présentent presque toutes le point commun d’avoir fréquenté des établissements caractérisés par une forme de mixité sociale. Une répondante dit ainsi avoir grandi dans un quartier où la mixité sociale est allée en se réduisant [17]. Elle considère que cela a eu un impact négatif sur le parcours de son petit frère (présentement au chômage et sans diplôme) qui a grandi dans un environnement beaucoup moins mixte qu’elle : « Il y avait beaucoup de villages alentour. C’était très mixte parce que dans l’école il y avait à la fois des enfants qui étaient fils de propriétaires terriens, d’agriculteurs, il y avait des fonctionnaires, il y avait les gens du quartier. […] Puis, petit à petit, en fait, j’ai vu l’évolution de mon quartier. Moi, j’ai 45 ans, mon petit frère à 30 ans […]. Je pense qu’on n’a pas eu la même vie en quartier lui et moi. Parmi mes amis, il y avait des Laotiens, des Espagnols, des Italiens, des Marocains, des Algériens, des Tunisiens. Je crois que les amis de mon frère sont surtout des Marocains, des Algériens. Il y a eu des parcours résidentiels de personnes qui ont un petit peu plus réussi peut-être économiquement, donc ils sont partis. À l’époque les autres sont restés là et il y a eu d’autres pauvres qui sont arrivés. Du coup, [il y a] un communautarisme peut-être un petit peu plus fort. »

16 Les diplômés valorisent de manière unanime la mixité sociale, que ce soit pour déplorer son absence ou, au contraire, expliquer le rôle positif qu’elle a joué dans leurs parcours. La mixité sociale est perçue comme une source potentielle de capital culturel mais aussi de capital social, permettant d’acquérir un réseau dont sont bien souvent dépourvus les jeunes diplômés. Cette perception, voire cette revendication, de la mixité sociale se situe, par ailleurs, à rebours de ce qui est souvent perçu par l’extérieur d’une volonté d’entre-soi communautaire de la part des habitants de ces quartiers. Si ces traits peuvent exister au sein des espaces des QPV, les personnes que nous rencontrons ne s’en font pas les promoteurs.

L’expérience du racisme

17 Tous les répondants déclarent avoir expérimenté des formes de racisme et de discrimination lors de leur parcours. Cette expérience semble particulièrement s’accentuer à la fin des études universitaires, des admissions en master et au cours des recherches d’alternances et de stage. Deux jeunes nous relatent des expériences de refus de poursuite d’études dans des masters, alors que les portes semblaient pourtant ouvertes aux autres étudiants. Voici un exemple des difficultés rencontrées par un jeune diplômé noir, mais dont le nom est à consonance française et qui n’a pas d’accent étranger, ce qui fait qu’au téléphone, le recruteur n’aurait pas pu identifier au préalable ses origines : « J’ai passé un entretien où […] la personne avait l’air plutôt ouverte d’esprit, assez cool au téléphone. Dès qu’on s’est vus en face-à-face directement, changement [d’attitude] – froid. La personne était vraiment froide. Après, je sais pas si c’était vraiment pour le recrutement et si c’était volontaire […]. En fait, dès qu’on s’est vu, dès qu’on a passé l’entretien physique, son comportement a changé. C’était plus le même qu’au téléphone. »

18 Inutile de préciser que cet entretien n’a pas abouti à un recrutement. De manière plus générale, les personnes interviewées font état de fortes difficultés à trouver un stage ou une alternance. Cette expérience est exprimée par un autre diplômé en comptabilité qui éprouve de fortes difficultés à trouver un emploi après ses études. Alors qu’il refusait de se positionner en tant que personne discriminée du fait de ses origines, il constate que tous ses collègues de promotion (d’experts-comptables) sans origines migratoires, y compris ceux qui n’obtiennent pas le diplôme du master, trouvent un emploi en moins de trois mois, alors que les deux diplômés d’origine maghrébine mettent plusieurs années avant d’obtenir leur premier emploi. La conséquence a été une perte d’estime de soi. Le fait de devoir faire un dossier de revenu de solidarité active (RSA) après un parcours scolaire brillant a été vécu comme une humiliation.

19 Certains répondants perçoivent leur parcours comme troublant un ordre social qui n’est pas énoncé formellement. Les personnes issues de l’immigration seraient perçues comme assignées aux postes d’ouvriers et d’employés non qualifiés. Les tentatives des enfants de ces ouvriers d’accéder à des emplois de cadres et de changer de classe sociale bouleverseraient cette hiérarchisation non formulée ouvertement. Dans cette perspective, les discriminations seraient autant de tentatives de résistance aux profils pouvant potentiellement bouleverser cet ordre.

20 Un diplômé analyse ce rapport comme une forme de « minoration », dans laquelle les immigrés seraient cantonnés par les représentations collectives. Il définit ce « minorat » comme le fait, pour les immigrés, d’être considérés comme « mineurs dans le sens que c'est des gens qui peuvent pas réfléchir, c'est des gens qui peuvent pas comprendre, des gens, tu leur donnes un travail banal, ils peuvent le faire et encore dans le cas des Marocains ou des Arabes qui travaillent mal, même la maçonnerie ils le font mal. […] Personnellement, ça me fait très mal d’être minoré. »

21 Pour lui, cette vision du monde ne serait pas uniquement le fruit d’un racisme dur, violemment hostile aux minorités, mais de représentations imprégnant largement le monde du travail. Cette assignation à une identité dévalorisante sur le lieu de travail est la source de vives blessures : « Ils ont du mal à croire qu’un Arabe puisse devenir ingénieur, docteur, chercheur. Ils ont du mal, parce que [pour eux] un Marocain doit travailler dans la maçonnerie, faire le ménage, c’est le cliché. J’ai des histoires comme ça sur des tas des collègues et des collègues qui ne sont pas très méchants. Ils sont pas racistes et sont généralement très gentils avec les autres collègues. [Ce ne sont pas] vraiment des racistes durs, [des] monsieur-madame tout le monde. Il y avait des moments de tension très très durs, parce que tu peux accepter certaines formes d’humiliation un certain temps, mais ça devient lourd. […] Je pense que la concurrence entre salariés étrangers et français dans les métiers manuels s’est faite en France depuis les années 1950-1960, et donc les gens ont appris à faire avec plus ou moins avec. [Par contre, chez les cadres], c’est pas normal que des étrangers soient là sur ces emplois. […] Il y a des philosophes qui parlent de “minorat”. [Les immigrés] sont mineurs dans le sens que ce sont des gens qui peuvent pas réfléchir, des gens qui peuvent pas comprendre. […] Personnellement, ça me fait très mal d’être minoré. C’est de dire en gros : “Tu es mineur, tu comprends pas grand-chose alors que tu as un bac+5 et que tu es docteur et on va te dire bon : ‘quand même, tu es avec nous parce qu’on est gentil’, non pas parce que tu as une compétence.” »

22 Certains diplômés se perçoivent comme hors de la place qui leur est assignée par la société, ce qui peut, dans une certaine mesure, faire penser aux travaux sur les transclasses [18], encore que le concept soit ici complexifié par le vécu de la discrimination. Il convient aussi de préciser qu’ils ne se contentent pas de subir ces discriminations de manière passive mais mettent en œuvre des stratégies de contournement et d’adaptation.

Les stratégies de passage du filtre de la discrimination

23 Un premier type de stratégie mise en œuvre contre les discriminations est le gommage de l’identité sociale liée au segment social d’où ils proviennent. Ce gommage revêt plusieurs aspects. Ainsi, certains diplômés que nous rencontrons choisissent non seulement de ne plus mettre leur photo sur le CV, mais aussi de changer de prénom. Une autre répondante exprime un sentiment très différent dans son parcours en raison de son « passing[19] », c’est-à-dire le fait de pouvoir être identifiée comme appartenant à la couleur de peau du groupe majoritaire, évitant ainsi les traitements négatifs que subissent d’autres personnes qu’elle connaît. Cette personne va plus loin en donnant l’exemple d’un camarade d’étude qui avait un fort accent, marquant sa provenance des quartiers, et des conseils que lui avait donnés son professeur : « J’avais un camarade qui venait de Salon-de-Provence, il avait un accent de quartier très très marqué. […] Je me souviens du prof qui lui avait dit : “Il faut que tu que tu enlèves cet accent parce que ça te desservira on te mettra toujours une étiquette de gars pas sérieux.” […] Du coup, tu viens de quartier et, en fait, il faudrait devenir tout lisse et on l’a appris. Moi, je suis arrivée à la fac d’éco, je m’habillais en pantalon rouge machin et tout, j’arrive, je vois les codes de vestimentaire. Bon ben je me suis habillée en noir. »

24 Au-delà du gommage des origines migratoires, on observe des pratiques de gommage des appartenances aux classes populaires, que ce soit en termes de vocabulaire, d’accent et d’habillement [20]. Ainsi, ces stratégies semblent entremêler des réponses aux dominations liées à la classe sociale ainsi qu’aux origines.

25 La déqualification est un autre moyen de contournement des discriminations. Un diplômé confie avoir visé le secteur du social à cause des salaires moins élevés, qui laisseraient plus de chances aux personnes aux origines extra-européennes : « J’ai travaillé quand même dans quelque chose d’assez social où on accepte plus facilement les gens d’origine maghrébine dans ces métiers-là, parce qu’ils sont quand même très sous-payés. »

26 Une autre stratégie fréquemment employée est celle de la mobilité nationale ou internationale.. Il convient par ailleurs de noter que la mobilité n’est pas l’apanage des jeunes diplômés des quartiers. Une jeune diplômée en stage à Bruxelles estime qu’il y a une forte différence entre Montpellier et la capitale belge où elle ne ressentirait pas de discrimination. L’entreprenariat peut également être choisi par les personnes interrogées : le fait de créer une entreprise est vu comme un moyen d’éviter les discriminations que les jeunes pourraient rencontrer dans le champ du salariat.

27 Les discriminations subies, malgré les stratégies d’évitement, n’en ont pas moins des conséquences à long terme. Ainsi, une répondante explique que, dans certaines circonstances, des postes de direction et d’encadrement d’équipe pourraient échapper aux diplômés d’origine non européenne. Aux yeux des employeurs, il ne serait pas souhaitable d’avoir des personnes de certaines origines à des postes à responsabilité pour des questions d’image.

28 Cette expérience de la discrimination peut aussi mener à des formes d’autocensure, comme nous le confie un homme issu de l’immigration qui vient d’obtenir un poste à responsabilité : « Nous-mêmes, on se met des limites. […] J’ai 45 ans et je viens d’être depuis récemment responsable d’unités, mais presque je l’ai pas cherché en fait. Au bout d’un moment, on prend des responsabilités, de l’ancienneté, tout ça. Mais j’ai pas eu de moi-même une espèce d’ambition. Parce que je crois, bizarrement, qu’en fait on s’autolimite. […] Donc je pense que je me faisais peut-être une montagne de ce que c’était d’être haut placé, alors que plus je grimpe dans la hiérarchie, plus je me dis en fait, il y a pas grand-chose. Je crois que comme on a été habitué à devoir faire, à être meilleur pour pouvoir avoir la même chose, [on s’en faisait une montagne]. […] C’est fatigant de devoir prouver tout le temps qu’il faut faire plus d’efforts. Ça crée quand même une espèce de rancœur. »

29 C’est aussi cette espèce de rancœur que semble éprouver un autre diplômé qui porte un regard rétrospectif sur sa carrière. Pour lui, sa trajectoire n’aurait pas été la même s’il n’avait pas subi les discriminations liées à son origine. S’il est parvenu à accéder à l’emploi dans son domaine, la discrimination aurait joué sur la qualité des postes occupés et sur son évolution professionnelle sur le long terme.

Conclusion

30 L’objectif de cet article était de penser la trajectoire de jeunes des QPV vers des diplômes puis vers l’emploi. Une quinzaine d’entretiens biographiques ont été réalisés avec des diplômés du supérieur âgés de 21 à 58 ans afin de comprendre comment les acteurs vivent et composent face aux discriminations. Pour une bonne partie des enquêtés, l’obtention de diplômes est à comprendre comme un parcours de mobilité ascendante d’enfants issus de familles qui se distinguent à la fois par une origine ouvrière et des origines migratoires extra-européennes. Ces diplômés se caractérisent aussi par une structure familiale à deux parents (absence de familles monoparentales), des fratries nombreuses et un fort appui parental dans leur trajectoire éducative. Leur passage par l’Éducation nationale n’est pas marqué par des discriminations (ce qui ne signifie pas qu’elles soient inexistantes), quand bien même ils peuvent évoluer dans des environnements sociaux marqués par la ségrégation résidentielle et scolaire. De manière unanime, la mixité sociale est valorisée par les diplômés issus des classes populaires, alors que ce n’est pas nécessairement le cas pour ceux issus du groupe des cadres et professions intellectuelles supérieures de leurs pays d’origine et qui vivent la résidence en QPV plutôt comme un déclassement.

31 C’est au moment de l’insertion sur le marché du travail (stage, alternances, premier emploi) que les jeunes diplômés semblent expérimenter de manière frontale la discrimination. Le ressenti des personnes interrogées corrobore les différents écarts statistiques qu’il est possible de constater entre diplômés issus de l’immigration et diplômés sans origine migratoire, ainsi que les résultats de divers testings présentés lors de la note de synthèse produite en 2020 [21]. Ces discriminations semblent avoir un effet durable sur les répondants. Si ceux-ci parviennent souvent à trouver un emploi en lien avec leur diplôme, c’est bien souvent au prix de stratégies de contournement de la discrimination. Tout d’abord, contourner la discrimination peut se faire par des stratégies de gommage de l’identité sociale (accent, passing, retrait des photos sur les CV, changement de prénom). Néanmoins, la conséquence des discriminations la plus fréquente semble être la déqualification, bien souvent assortie d’une progression plus lente de la carrière et d’une précarité accrue. Sans bannir les diplômés des QPV des domaines qui leur sont ouverts par leurs diplômes, le filtre de la discrimination crée des trajectoires dégradées avec de plus fortes difficultés qui poussent à accepter des emplois moins bien payés, déqualifiés, et aux statuts plus précaires, ce qui a des effets sur les carrières sur le long terme. Dans cette mesure, si elle n’empêche pas l’accès au champ de l’emploi diplômé et aux positions de professions intermédiaires et de cadres et professions intellectuelles supérieures, la discrimination crée des trajectoires inégales et plus difficiles pour ces diplômés. En termes marxiens, il serait aussi possible de considérer que cette situation permettrait, à diplômes égaux, une surexploitation des diplômés issus des QPV.


Mots-clés éditeurs : diplômes, discrimination, quartier populaire

Date de mise en ligne : 17/07/2024

https://doi.org/10.4000/120p0