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Compte rendu

Jadd Hilal, Le Caprice de vivre

Paris, Elyzad, 2023, 224 p., 21 €

Pages 230 à 231

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2023). Jadd Hilal, Le Caprice de vivre Paris, Elyzad, 2023, 224 p., 21 € Hommes & Migrations, 1343(4), 230-231. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16169.

  • Harzoune, Mustapha.
« Jadd Hilal, Le Caprice de vivre : Paris, Elyzad, 2023, 224 p., 21 € ». Hommes & Migrations, 2023/4 n° 1343, 2023. p.230-231. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2023-4-page-230?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2023. Jadd Hilal, Le Caprice de vivre Paris, Elyzad, 2023, 224 p., 21 € Hommes & Migrations, 2023/4 n° 1343, p.230-231. DOI : 10.4000/hommesmigrations.16169. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2023-4-page-230?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16169


1 Enseignant en lettres et philosophie en région parisienne, Jadd Hilal a publié, chez le même éditeur, deux ouvrages, remarqués et primés : Des ailes au loin (2018) et Une baignoire dans le désert (2020). Le Caprice de vivre est présenté comme le « roman d’une génération », étiqueté roman du « sexe », de « l’identité » et du « rock’n’roll » ! Pourquoi pas ? les voies de la « com’ » étant parfois impénétrables…

2 Ils sont trois. Trois personnages qui, depuis la fin de leurs études, partagent un appartement parisien de la rue Monge. Au centre, campe Warda (la « Rose »). Grand reporter, elle couvre les tragédies du monde arabe et fait si bien son boulot qu’elle a reçu le Prix Albert Londres ; il faudrait donc voir à ce que la gent masculine cesse de lui donner des leçons ! Sur le canapé, les fesses comme plombées, végète Souleymane, cotonneux et olympien, il ne pose, et surtout ne se pose, aucune question – du moins relationnelle. Enfin, derrière l’ordinateur, pianote Houmam, le narrateur, écrivain adepte d’une littérature universaliste.

3 Ces trois-là se partagent le même espace, délimitent, telle une frontière invisible, le dedans et le dehors de l’appartement. Ils se sont construits une vie entre amitié et amour. Et, effectivement, sexe. Sur le sujet, Warda donne le rythme : au retour de ses reportages, « la baise » est son « remède contre la mort ». Pépère et dispo, Souleymane est un amant idéal. Houmam, lui, pose problème : il refuse les avances, provocations et suggestions de celle qu’il nomme sa « rose des sables ». Cela agace – et excite – Warda. Lui, « dont le cœur et les couilles sont prises par celle à qui je ne pus jamais rien dire d’autre que mon silence », amoureux transi, en est malade ! Et ce petit manège dure depuis… quinze ans ! Quinze ans de coloc et de « calvaire ». Ce jeu, tortionnaire parfois, du chat et de la souris, du désir et de la frustration, court telle une pulsion narrative au devenir incertain : ces deux corps finiront-ils pas se rencontrer ? Quelques séances de masturbation et surtout Nora, la serveuse du Divan, serviront de compensation à Houmam. Comme en contrepoint, la douce et compréhensive Nora, déjà éprouvée par les cruautés de la vie, ne manifeste plus de « caprice ».

4 A contrario, le corps désireux et la tête bourdonnant d’idéaux, chacun de nos protagonistes pouponne son « caprice » – ce qui est présenté comme la marque d’une génération. Souleymane est obsédé et indigné par le sort des chameaux, fouettés à mort dans des courses organisées au Qatar. Warda s’embarque dans un nouveau reportage : prouver que son grand-père était impliqué dans le Farhoud, pogrom antisémite des 1ᵉʳ et 2 juin 1941 à Bagdad. Houmam veut sa plume aérienne, à hauteur de branches, universelle, et décrète la littérature « incompatible avec toute appartenance ». À Paris, heureux, il barbote dans « l’anonymat » : exit les origines, exit la Palestine – quitte à passer pour un « traître » aux yeux de ces parents –, exit l’arabité. Ce sont pourtant Warda et Souleymane qui, de fait et sans trompette, se montrent émancipés du regard et des représentations sur ce qu’ils sont ou sur ce qu’on leur prête ? L’idée que la dénonciation des cruautés infligées aux chameaux pourrait ternir l’image des « Arabes » n’effleure pas Souleymane. Quant à Warda, donquichottesque, elle « sacrifie tout pour la vérité », et les coupables n’ont qu’à bien se tenir. D’où qu’ils viennent !

5 Houmam, littéralement malade, « révolté » par le projet de Warda, se révèle prêt à tout pour l’en empêcher. Lui, qui prétend que « rien ne m’est plus “étranger” que le sentiment de venir d’un lieu », craint « les préjugés », retrouve masque et grimaces : « Notre origine […] serait pointée du doigt et s’en trouverait discréditée car nous passerions une fois de plus pour des antisémites et des arriérés qui fichent du botox dans les lèvres de leurs bêtes. […] Qui en profiterait ? Ne serait-ce pas l’Occident ? »

6 La coloc se détraque. D’autant que Warda refuse de plier ! Indomptable et libre, elle crache sur les honneurs, brave pressions et menaces, y compris une fatwa de l’État islamique, méprise le patriarcat et l’assujettissement des femmes aux hommes, arrogants et suffisants, et celui de la « femme arabe » à « l’homme blanc ». Cassante, elle demande à Houmam, s’il est « si con que ça » : « Tu t’es enfin décidé à arrêter de te voiler la face ? De planquer les vices sous ton soi-disant besoin d’éviter les amalgames ? De ne plus foutre les cruautés sous le tapis de ta littérature universaliste à deux balles ? » Ça chauffe dans la colocation et dans les têtes !

7 Tout cela est livré en de courts chapitres, nerveux, agités même. Les faits s’enchaînent inexorables jusqu’à déferler dans les pages d’un roman pour « survivre ou faire survivre ».


Date de mise en ligne : 05/03/2024

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16169