« À tirer sur l’ambulance, il faudrait pas que l’on s’étonne »
Ridan, « Le syndrome du petit beur »
Pages 213 à 216
Citer cet article
- HARZOUNE, Mustapha,
- Harzoune, Mustapha.
- Harzoune, M.
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16131
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- Harzoune, Mustapha.
- HARZOUNE, Mustapha,
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1 Entre le 27 juin 2023, date de la mort de Nahel Merzouk, 17 ans, tué par un policier, et le 5 juillet, plus de 500 communes furent l’objet de plusieurs nuits d’émeutes, ou de ce qui est qualifié comme tel. Selon la fédération France Assureurs, la facture des dégradations s’élevait (début juillet) à 650 millions d’euros (RFI, 11 juillet).
2 Deux semaines plus tôt, à Angoulême le 14 juin, un « jeune Guinéen se rendait à son travail lorsque des policiers ont voulu le contrôler. Il a été tué d’une balle dans le thorax ». La mort d’Alhoussein Camara, 19 ans, « suscite des interrogations » (Le Monde, 6 juillet). « Alhoussein Camara aurait commis un refus d’obtempérer qui lui a coûté la vie. C’est en tout cas ce qu’ont rapporté les policiers dans le cadre de l’enquête pénale en cours. » Le policier, « un brigadier de 52 ans, auteur du tir mortel, a été inculpé mercredi pour homicide volontaire » (20 Minutes, 29 juin). Le lendemain du drame, 150 personnes rendaient hommage à la victime, demandant que justice soit faite aux cris de « la police, assassins » (La Charente libre, 15 juin). « Qu’est-ce qui fait qu’un drame, comme celui de Nahel M., mort dans le même contexte, peut trouver une résonance nationale, quand un autre, qui lui ressemble, est cantonné à une relative indifférence », demande Luc Marteau, délégué de la Ligue des droits de l’homme à Angoulême (Le Monde, 6 juillet). Faut-il chercher du côté des lieux des drames – périphérie d’Angoulême versus banlieues parisiennes ? Faut-il interroger le profil sociologique des deux victimes ? Alhoussein, jeune immigré africain, appartenait à une communauté étrangère d’installation récente, versus Nahel, jeune français qui incarne la tragique chronique où s’entrechoquent histoires coloniale, migratoire et sociologie, le tout ramassé dans ce long contentieux entre une partie de la jeunesse et la police. Autre différence, personne n’a filmé la mort d’Alhoussein. Ici, pas de réseaux sociaux pour relayer une autre source que l’officielle. Comme le note Le Canard enchaîné, « si on n’est pas sérieux à 17 ans, on l’est encore moins à 16, 15, voire 12 ans, et c’est dans ces tranches d’âge que la mort de Nahel a servi de détonateur à la colère. Et, de TikTok en Snapchat, une violence difficilement contrôlable s’est répandue comme une traînée de poudre de mortier d’artifice. Pas seulement autour de Nanterre, où le drame s’est produit, mais dans toute la France des quartiers » (5 juillet).
3 Selon La Croix (7 juillet), 553 villes ont été touchées, et ce ne sont pas toutes des « banlieues chaudes » : « Les villes éloignées des métropoles connaissent le même phénomène de ségrégation. Les conditions de vie y sont parfois plus difficiles mais […] elles retiennent moins l’attention des pouvoirs publics. » Ainsi, « la carte des villes touchées par les violences ne ressemble pas à celle des émeutes de 2005, qui avaient davantage embrasé les grandes agglomérations urbaines ».
4 Le coût des dégâts de cette semaine de violences a été « trois fois plus élevé » que celui des trois semaines d’émeutes de 2005. Les émeutes de 2023 ont touché les biens professionnels (55 % des 650 millions d’euros dont débits de tabac, agences bancaires, commerces alimentaires, magasins et salles de sport…), les biens des collectivités locales (35 %, soit quelques 15 000 bâtiments publics), restent les dégâts aux particuliers (voitures notamment). Selon le sociologue Julien Talpin, les bâtiments publics visés ne sont pas choisis au hasard, les écoles, par exemple, seraient un symbole : « On a des jeunes qui considèrent que les promesses de l’école ne sont pas du tout tenues. La méritocratie ne fonctionne pas. Et il y a une conscience de cela chez de nombreux jeunes » (France Culture, 1er juillet). « Au total, plus de 3 700 personnes ont été placées en garde à vue […], dont quelque 1 160 mineurs, selon des chiffres du ministère de la Justice, qui a fait état […] de près de 400 incarcérations » (RFI, 11 juillet).
« La reine de tous les scandales »
5 Pour Julien Talpin, les émeutiers de 2023 et ceux de 2005 partagent quelques « similitudes » notamment le fait de se sentir « visés par la police » (France Culture 1er juillet). Dans Une rencontre (Gallimard, 2009), Milan Kundera, mort le 11 juillet dernier, rappelait, à propos des carnages perpétrés par les Russes en Tchétchénie, qu’aucun intellectuel, aucun journaliste ne se souvenait alors de Hadji Mourat de Tolstoï, « un roman qui raconte la guerre des mêmes Russes contre les mêmes Tchétchènes quelque cent cinquante ans plus tôt » écrivait-il : « Tous étaient choqués par le scandale du massacre, mais personne par la répétition du massacre ! Et pourtant, c’est la répétition des scandales qui est la reine de tous les scandales ! […] Parce que le scandale de la répétition est toujours charitablement effacé par le scandale de l’oubli. » Partant, le scandale des « émeutes » ne serait pas les violences, mais leur répétition. « Cette situation n’a rien d’un “réveil” après une “nuit cauchemardesque”. C’est l’aboutissement logique d’une situation que les élus des villes populaires de France et leurs habitants vivent au grand jour depuis des dizaines d’années », rappelle dans un communiqué du 29 juin Ali Rabeh, maire de Trappes. « Les très nombreuses alertes, les appels publics et pétitions des vigies de la République que sont les maires de banlieue ont été ignorés sciemment par l’État. » Et de citer ce que disait, en 2020, Gilles Poux, maire de La Courneuve : « Il y a un tel sentiment d’injustice, d’inégalité, parfois aggravé par des comportements illicites de certains policiers, qu’on n’est pas à l’abri d’une explosion. »
6 Il se trouve que 2023 marque le 40e anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme initiée par Toumi Djaïdja. Le 29 juin, il écrivait sur son compte Facebook : « Ironie de l’histoire, il y a 40 ans, j’ai lancé cette idée de la marche suite à une bavure policière à mon encontre. […] En tant que symbole et initiateur de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, j’apporte mon soutien à la famille de Nahel. Je dénonce fermement cette exécution de Nahel. Ce racisme et cette intolérance qui se déchaînent suite à ce drame sont juste inhumains. Encore une tombe à fleurir ! […] Les autorités compétentes doivent prendre leur responsabilité pour faire valoir définitivement la justice face à ces meurtres racistes si nous voulons marcher vers une société plus apaisée. Nous ne demandons rien d’autre que de vivre sans avoir peur. »
« Vivre sans avoir peur »
7 Cette peur est-elle imaginable lorsque la vie, sa couleur de peau, son quartier nous en préservent ? Dans sa lettre d’information numérique du 1er juillet, Patrick Le Hyaric, éditorialiste à L’Humanité, écrit : « Chaque jeune de France se dit : cela aurait pu être moi. Chaque maman se dit : cela aurait pu être mon fils. » Pour l’Union des familles laïques, « il n’est pas acceptable que les familles qui ont un jeune adulte ou un adolescent craignent désormais sa rencontre avec la police » (ufal.org, le 13 juillet). Cette peur si particulière n’effleure pas certains esprits va-t-en-guerre. L’écrivain Achour Wamara (post Facebook, 7 juillet) les nomme « les intellectueurs ». « Ilsusent de leurs plumes et de leur entrée dans les médias rampants pour déplumer toute idée d’hospitalité et de compassion […]. Leur langage n’a rien à envier au discours du temps des colonies. Ces prétendus “civilisateurs” d’antan se plaignent aujourd’hui d’une France qui se fait “déciviliser” par les descendants de ceux qu’elle a vainement essayé de “civiliser”. » Se déploie alors une « surenchère de propositions pénalisantes aussi injustes qu’inutiles à l’encontre des familles […], ainsi, supprimer les allocations familiales achèverait de déstabiliser des familles qui subissent déjà des difficultés de tous ordres – y compris éducatives », écrit l’Union des familles laïques qui élargit la focale : « À l’heure des contraintes énergétiques et climatiques, c’est une société solidaire et unie qu’il faut d’ores et déjà construire, et non une société disloquée par la poursuite de politiques néolibérales qui ne font qu’accentuer le racisme, les replis communautaires et les divisions générationnelles, par l’abandon du social et des principes de la République » (13 juillet). Le site ADN-Med note que l’intervention des parents « qui ont décidé de retenir leurs enfants à demeure » a aussi joué pour arrêter le cycle des violences (3 juillet).
« La double colère »
8 Quittons les diagnostics à l’emporte-pièce, les posologies musclées à administrer à ces « nuisibles » et ces « hordes sauvages », comme les qualifient dans un communiqué les syndicats Alliance et Unsa Police qui embarqueraient bien la police et la République dans une… « guerre » ! Logique relayée par la « présomption de légitime défense » que propose le Rassemblement national qui « reviendrait à empêcher toute poursuite à l’encontre des auteurs de tirs quelle que soit leur justification ou leur proportion » (Sud-Ouest, 30 juin). A contrario, des commentateurs se sont efforcés d’apaiser les tensions. Ils sont chercheurs, élus de terrain ou responsables syndicaux de la police. Ainsi, Driss Ettazaoui, élu Modem à Evreux, Philippe Rio, maire communiste de Grigny pour qui « notre pays ne sera fort que si la jeunesse de nos quartiers participe pleinement à son avenir » (BFM TV, 30 août), Catherine Arenou, maire divers droite de Chanteloup-les-Vignes (France Culture, 1er juillet), Ali Rabeh, maire de Trappes ou encore Denis Jacob, secrétaire général Alternative Police CFDT, obligé d’énoncer cette évidence : « Ce n’est pas la police qui va régler tous les problèmes de fond que l’on a aujourd’hui dans notre société. […]La réponse sécuritaire, c’est un faux débat » (France Info, le 30 juin).
9 Le rapport entre la police et la jeunesse des « quartiers » ne résume pas à lui seul les crises à répétition, les mobilisations, les confrontations et autres émeutes ou révoltes. Mais cette relation, difficile, lourde de tensions accumulées, de génération en génération, est centrale. Ne serait-ce que, comme le dit Denis Jacob, parce que la police « est la seule visibilité de l’État, de la République qu’on a face à soi, notamment [pour] une population qui est abandonnée depuis des décennies », et qu’à cela s’ajoutent la « lassitude », le « mécontentement », la « fatigue » des policiers.
10 Sur le site lopinion.fr, le 11 juillet, Patrick Weil évoque une « double colère ». « Imaginez-vous, vous qui me lisez, interpellés en public devant vos collègues de bureau, les passants qui vous regardent et passent leur chemin, pour un contrôle d’identité, et cela plusieurs fois par semaine, voire par jour. […] La colère et la solidarité d’une masse de jeunes Français reposent sur le fait qu’ils ont quasi tous déjà connu ces contrôles d’identité, une pratique généralisée à l’encontre de jeunes hommes non blancs. » L’autre colère est celle des policiers assignés à une « tâche fastidieuse, inutile et stressante » (contrôle d’identité de jeunes ou recherche d’étranger en situation irrégulière), bien loin des aspirations de ce métier « respectable, exigeant et difficile ». Il cite un rapport de la Cour des comptes qui « fait état de plus de 10 000 départs de policiers en 2021 (+ 33 % en 4 ans) et de 15 000 gendarmes (+ 25 %), chiffres en augmentation en 2022 ». Cette « fuite […]entraîne une baisse du niveau et de la durée de formation des recrues ». Pour Patrick Weil, il faut « arrêter ces contrôles d’identité », « inutiles », « discriminatoires » et « inconstitutionnels », des contrôles qui ont « dégradé les rapports entre les jeunes, la population des quartiers et la police ». « À New York, écrit-il, le nouveau maire a arrêté, en 2014, la politique de contrôles d’identité au faciès, après une série de bavures. Et la criminalité, loin d’augmenter, a alors baissé. »
11 Le 13 juillet, rts.ch rapporte l’expérience de Fuenlabrada : « La ville de la banlieue madrilène a décidé […] la mise en place d’un récépissé à chaque contrôle. […] En quinze ans, les contrôles ont diminué de moitié […]. Fuenlabrada est la première ville d’Espagne à l’avoir mise en place pour éviter les discriminations, en particulier envers les jeunes dont plus de 30 % sont issus de l’immigration. » Selon Javier Bokesa Abia, adjoint au maire, « on ne peut pas rendre ces personnes seules responsables de leur intégration. C’est un processus qui doit aussi venir des institutions ». Depuis, le « modèle Fuenlabrada » est exporté dans d’autres villes d’Espagne.
12 Le 2 juillet, dans Libération, Magyd Cherfi demande si « dire que la police n’est pas à la hauteur de l’exigence républicaine » est « un crime » ? Il évoque la « filiation » avec Nahel d’« une jeunesse désespérée », qui n’a « plus rien à perdre ». Il faudrait « faire rentrer dans l’inconscient collectif qu’on est Français même quand on n’est pas blanc. Pour faire nation, il faut de la considération ».
13 Serait-ce donc « un crime » que de questionner l’action de la police ? La question revient à propos d’un « rapport qui dort depuis deux ans dans les tiroirs de la Dilcrah (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT) » (Le Monde du 18 juillet). Remis en juillet 2021, ce rapport intitulé « Police et racisme » est l’œuvre du Conseil scientifique de la Dilcrah – dissout en janvier 2023. Un « travail interdisciplinaire au ton mesuré » (Le Monde) révélé et mis en ligne par Charlie Hebdo. Le rapport stipule « qu’on ne peut affirmer que l’institution policière française est délibérément fondée dans son organisation, sa structure hiérarchique, ses recrutements, sa déontologie, ses règlements intérieurs et son idéologie dominante, sur un “racisme systémique” ». Dans une tribune du 18 juillet (AOC), les signataires du rapport précisent : « Si nous parlons de violences policières en France, nous ne prétendons pas pour autant que l’institution policière est tout entière fondée sur une pratique ouvertement et juridiquement raciste. » Les 12 recommandations du rapport portent sur la formation, les compétences professionnelles, la « pénurie » d’encadrement, les « manifestations de racisme chez certains policiers » et « les difficultés d’intervention qui en découlent » (Le Monde). Selon les auteurs, « la formation des policiers devrait viser à améliorer les relations entre police et population et ainsi (re)donner du sens au métier de policier » (AOC).
« Il n’y a plus un jour à perdre »
14 « Bien sûr, il faut réformer la police pour retisser le lien rompu entre les quartiers et la police. Mais les causes sont bien plus profondes. Seule une politique de mixité sociale extrêmement volontariste, qui organise avec vigueur la fin des ghettos de pauvres en refusant le maintien de ghettos de riches pourra nous sortir de l’ornière […]. Il n’y a plus un jour à perdre », alerte Ali Rabeh. Le sujet est largement documenté par la recherche académique. Ainsi, sur France Culture (le 30 août), le sociologue Thomas Kirszbaum démontre que les banlieues ne « croulent » pas « sous l’argent public ». L’État finance le programme de rénovation urbaine à hauteur de « 100 millions d’euros par an depuis une vingtaine d’années », à cela s’ajoute l’enveloppe annuelle allouée à la politique de la Ville (programme 147A destiné aux programmes de réussite éducative, au financement de postes d’adultes relais, aux associations locales…) : « Un peu moins de 600 millions d’euros » en 2023. Au total, « sur un budget de l’État en 2023 qui est de l’ordre, je crois, de 450 milliards, avec 600 millions, on voit qu’on est autour de 0,1 % de la dépense totale de l’État. Ces 600 millions sont à distribuer entre 1 500 quartiers qu’on appelle “prioritaires” où résident 5 millions et demi de personnes, donc, rapporté à la population de ces quartiers, on a une enveloppe qui correspond à environ 110 € par habitant et par an, soit un peu moins de 10 € par mois, c’est-à-dire à peu près une place de cinéma par mois ». Citant un rapport de l’Institut Montaigne, il rappelle que « les revenus dits de transferts des habitants de ces quartiers sont en moyenne inférieurs à la moyenne nationale ». Notamment la Seine-Saint-Denis, le département « qui reçoit le moins de protection sociale par habitant ; alors qu’il est le 8e contributeur au financement de la protection sociale ». Cela se traduit, ajoute-t-il, par « un territoire qui est dramatiquement désavantagé, que ce soit sous l’angle des moyens de la justice, de la police, de l’éducation et de la santé et, de surcroît, les agents publics qui sont en place […] sont souvent moins expérimentés qu’ailleurs et ce département est confronté à de nombreux postes vacants ».