Naissance d’un stéréotype et d’une opposition
Le bon travailleur portugais et les migrants extra-européens
- Par Victor Pereira
Pages 37 à 45
Citer cet article
- PEREIRA, Victor,
- Pereira, Victor.
- Pereira, V.
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- Pereira, Victor.
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Notes
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[1]
« Les Portugais ont su faire leur place en France », in Lusojornal, 22 juillet 2006.
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[2]
Sur la trajectoire d’Éric Zemmour, voir Gérard Noiriel, Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, Paris, La Découverte, 2019.
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[3]
Éric Zemmour, « Un Portugais sur dix vit en France », in Le Quotidien de Paris, 13 novembre 1985.
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[4]
Patrick Simon, « Le tigre de papier communautaire », in Marwan Mohammed, Julien Talpin (dir.), Communautarisme ?, Paris, PUF, 2018, pp. 41-54.
-
[5]
Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999, p. 316.
-
[6]
Voir Paul-André Rosental, L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populations en France (1930-1960), Paris, Odile Jacob, 2003, p. 108.
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[7]
Vitorino Magalhães Godinho, « L’émigration portugaise (XVe-XXe siècles) : une constante structurale et les réponses au changement du monde », in Revista de história económica e social, n° 1, 1978, pp. 5-32.
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[8]
Filipe Ribeiro de Meneses, A Grande Guerra de Afonso Costa, Lisbonne, Dom Quixote, 2015.
-
[9]
Nuno Severiano Teixeira, O poder e a guerra 1914-1918. Objectivos nacionais e estratégias políticas na entrada de Portugal na Grande Guerra, Lisbonne, Estampa, 1996.
-
[10]
Laurent Dornel, Les étrangers dans la Grande Guerre, Paris, La documentation française, 2014.
-
[11]
Valentim Alexandre, Velho Brasil, novas Africas. Portugal e o império (1808-1975), Porto, Afrontamento, 2000.
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[12]
Joaquim Oliveira Martins, Obras completas. Fomento rural e emigração, Lisbonne, Guimarães editores, 1956, p. 261.
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[13]
Afonso Costa, Estudos de Economia Nacional. Vol. I. O Problema da Emigração, Lisbonne, Imprensa Nacional, 1911, p. 74.
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[14]
Victor Pereira, « Concéder le départ des travailleurs pour entrer en guerre. Les négociations de la convention de main-d’œuvre franco-portugaise du 28 octobre 1916 », in Centenaire de la première convention franco-portugaise de main-d’œuvre civile et militaire du 28 octobre 1916, Bordeaux, Comité français Sousa Mendes, 2017, pp. 79-92.
-
[15]
Adeline Blaskiewicz-Maison, Albert Thomas. Le socialisme en guerre 1914-1918, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016.
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[16]
Par exemple, ce sera le cas de Georges Mauco, assurant en 1945 qu’il faut recruter des Portugais de la région de Beira (centre du Portugal). Note de Georges Mauco sur la politique d’immigration, Archives nationales, 577 AP 3. Sur Georges Mauco, voir Patrick Weil, « Georges Mauco : un itinéraire camouflé. Ethnoracisme pratique et antisémitisme fielleux », in Pierre-André Taguieff (dir.), L’antisémitisme de plume, 1940-1944. Études et documents, Paris, Berg International éd., 1999, pp. 267-276.
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[17]
Note du Colonel Tillion, attaché militaire à l’ambassade de France à Lisbonne, adressée au 2e bureau de l’État-major de l’armée, 7 avril 1916, Archives nationales, 94 AP 135.
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[18]
José Manuel Sobral, « O Norte, o Sul, a raça, a nação. Representações da identidade nacional portuguesa (séculos XIX-XX) », in Análise social, n° 171, 2004, pp. 255-284.
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[19]
Pierre Bourdieu, « Le Nord et le Midi : contribution à une analyse de l’effet Montesquieu », in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 35, 1980, pp. 21-25.
-
[20]
Victor Pereira, « Un pays instable sans histoire ? Les changements politiques au Portugal à l’époque contemporaine », in Christophe Roux, Marie-Hélène Sa Vilas Boas, Victor Pereira (dir.), Le Portugal depuis la révolution des Œillets. Dynamiques politiques et sociales, Paris, L’Harmattan, 2022, pp. 41-59.
-
[21]
Sébastien Rozeaux, « Georges Le Gentil », in Sérgio Campos Matos (dir.), Diciónario de historiadores portugueses. Da Academia real das ciências ao final do Estado novo, Lisbonne , Centro de história (UL)/FCT/Biblioteca nacional de Portugal/Fundação Luso-americana , 2016.
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[22]
Pierre Bordes, François Mercier (1858-1920). Un entrepreneur républicain, Dompierre-sur-Besbre, Des figures et des lieux, 2011.
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[23]
Rapport de Georges Le Gentil adressé à Albert Thomas, 20 juillet 1916, Archives nationales, 94 AP 135.
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[24]
Idem.
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[25]
James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, éd. Amsterdam, 2019.
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[26]
Voir, par exemple, Stéphane Beaud, Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, Marseille, Agone, 2021, p. 75 et ss.
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[27]
Alfred Fouillée, Esquisse psychologique des peuples européens, Paris, Félix Alcan, 1903.
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[28]
Edmundo Porto, « O que se pensa em França acerca de Portugal », in A Capital, 7 août 1916.
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[29]
Laurent Dornel, « L’appel à la main-d’œuvre étrangère et coloniale pendant la Grande Guerre : un tournant dans l’histoire de l’immigration ? », in Migrations Société, n° 156, 2014, p. 57. Voir également du même auteur « Les usages du racialisme. Le cas de la main-d’œuvre coloniale en France pendant la Première Guerre mondiale », in Genèses, n° 20, 1995, pp. 48-72.
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[30]
Carole Reynaud-Paligot, La République raciale 1860-1930. Paradigme racial et idéologie républicaine, Paris, PUF, 2006.
-
[31]
Sur les modalités de recrutement des travailleurs portugais et leur arrivée en France dans le cadre des dispositions de l’accord du 28 octobre 1916, voir Victor Pereira, « Trier et inspecter les travailleurs étrangers : les dépôts de travailleurs portugais dans le Pays basque de 1916 à 1940 », in Laurent Dornel (dir.), Passages et frontières en Aquitaine : expériences migratoires et lieux de transit, Pau, Presses universitaires de Pau et des pays de l’Adour, 2018, pp. 103-122.
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[32]
Lettre d’António Henrique Lopes adressée à l’ambassadeur du Portugal à Paris, Arquivo Histórico Diplomático, 9 janvier 1917, Armário 15A, Maço 59.
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[33]
Abdelmalek Sayad, La double absence…, op. cit.
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[34]
Voir Yves Léonard, Histoire de la nation portugaise, Paris, Tallandier, 2022.
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[35]
Douglas Wheeler, René Pélissier, História de Angola, Lisbonne, Tinta-da-China, 2011, p. 171.
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[36]
Voir Laurent Dornel, Les étrangers…, op. cit.
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[37]
Manuel António Correia, Memórias de um resistente às ditaduras, Lisbonne, Temas e debates, 2011.
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[38]
Rapport de Georges Le Gentil adressé à Albert Thomas, 15 décembre 1916, Archives nationales, 94 AP 402.
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[39]
Idem.
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[40]
Laurent Dornel, Les étrangers…, op. cit., p. 76.
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[41]
Clifford Rosenberg, Policing Paris: The origins of Modern Immigration Control between the Wars, Ithaca, Cornell University Press, 2006.
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[42]
Voir Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France. Discours publics, humiliations privées (XIXe-XXe siècle), Paris, Fayard, 2007.
1 Il est aisé de multiplier à l’envi les déclarations de personnalités politiques ou les articles de presse louant la « bonne intégration » des Portugais, travailleuses et travailleurs modèles ne posant aucun « problème ». En 2006, alors ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, assurait à un hebdomadaire s’adressant principalement aux Portugais en France que la « communauté portugaise a su s’intégrer parfaitement, tout en préservant son originalité et son identité [1] ». Un peu plus de vingt auparavant, Éric Zemmour, alors journaliste du Quotidien de Paris [2], affirmait de son côté dans son tout premier article que les Portugais en France constituaient « une population remarquablement intégrée […]. Mais une population intégrée qui n’oublie pas son pays d’origine [3] ». Le propos de ces deux individualités, connues pour leur discours stigmatisant les migrations africaines – et plus particulièrement maghrébines –, est traversé de contradictions. En effet, Nicolas Sarkozy utilise le terme « communauté », terme pourtant honni dans la grammaire républicaine (avec ses dérivés comme communautarisme et communautariste) et qui sert fréquemment à stigmatiser les populations étrangères [4]. Et tous deux considèrent que les forts liens entretenus par les Portugais en France avec le Portugal ne sont pas antithétiques avec leur intégration « parfaite » ou « remarquable », alors qu’ils sont prompts à suspecter la loyauté et l’intégration d’autres populations issues des immigrations maghrébines et subsahariennes et dénigrent les éventuelles attaches que certains conservent avec leur pays d’origine ou celui de leurs parents. Dans les deux cas, comme cela est fréquent dans le débat public, le terme « intégration » est employé sans être défini : ce terme sert en effet davantage à stigmatiser certaines populations qu’à tenter de décrire la réalité sociale [5].
2 Plutôt que d’étudier les discours sur les Portugais et les descendants de Portugais en France tenus de nos jours, cette contribution se concentre sur les discours développés peu avant l’arrivée de travailleurs portugais dans le cadre de la Première Guerre mondiale. En effet, avant même que des Portugais s’installent en nombre dans l’Hexagone, des propos assurant la qualité de leur travail et postulant des capacités supérieures à celles des migrants provenant d’Afrique ou d’Asie sont avancés. Ce constat, qui légitime les recrutements de travailleurs au Portugal, ne s’appuie pas sur l’interprétation d’indicateurs statistiques ou d’études approfondies. Tout se passe alors comme s’il n’était pas nécessaire de connaître ou d’étudier plus ou moins longuement les travailleurs portugais pour conclure qu’ils constituaient une utile main-d’œuvre indispensable à l’effort de guerre. Dès cette époque, « l’intériorisation des clichés ethniques » a été « suffisamment recevable socialement pour servir de critère d’action [6] » aux agents étatiques. Et, dès 1916, les clichés concernant les Portugais ne peuvent se comprendre qu’en relation avec la manière dont d’autres populations immigrées sont représentées, et notamment les populations extra-européennes. De nos jours, lorsque les Portugais et leurs descendants sont présentés comme « parfaitement » intégrés, il s’agit aussi – et parfois surtout – de déprécier d’autres immigrés et leurs descendants qui résident en France dont l’intégration est remise en cause. Pendant la Première Guerre mondiale, si les travailleurs originaires d’Afrique et d’Asie sont jugés indispensables, ils sont relégués à une position subalterne et soumis à un étroit contrôle militaire. Les travailleurs portugais sont eux perçus d’emblée comme une main-d’œuvre vouée à exécuter des tâches plus complexes, voire à encadrer les travailleurs africains et asiatiques. Toutefois, hier comme aujourd’hui, ces discours tiennent plus de l’idéologie que de l’observation sociologique fine.
Aux origines de l’émigration/immigration portugaise en France
3 Si le Portugal est un pays d’émigration ancien [7], les émigrés portugais se sont longtemps détournés de la France – la principale exception étant la migration de Juifs fuyant l’Inquisition au cours du XVIe et du XVIIe siècle – et ont privilégié l’Amérique, principalement le Brésil. Avant la Première Guerre mondiale, il y a si peu de Portugais en France (moins de 1 500) que depuis le recensement de 1896 on a cessé de les compter. Ce n’est qu’en 1916 – alors que l’économie française a besoin de bras pour remplacer les hommes partis au front et accroître la production d’armement – que les autorités françaises envisagent la venue de travailleurs portugais. Cette immigration devient « pensable » car le gouvernement de Lisbonne – dirigé par des républicains dont le leader, Afonso Costa, prône l’intervention du Portugal dans le conflit européen [8] – désire ardemment envoyer des soldats se battre contre l’Allemagne. La participation active du Portugal, qui n’a pas combattu en Europe depuis les guerres napoléoniennes, répond à plusieurs objectifs. D’une part, le gouvernement portugais craint une paix blanche entre les belligérants et des négociations qui offriraient à l’Allemagne, en compensation, tout ou partie des colonies portugaises. Prendre part à la guerre doit sauvegarder l’Empire dont les républicains sont d’ardents défenseurs. D’autre part, il prétend démontrer à la Grande-Bretagne, la principale alliée de Lisbonne, l’importance stratégique du Portugal et obtenir le renouvellement de son soutien face aux appétits espagnols d’unité de la péninsule Ibérique. Enfin, les dirigeants portugais veulent légitimer un régime républicain récent (il ne surgit qu’en 1910, après une révolution), fragile et contesté [9].
4 Les autorités françaises, qui mènent alors une politique d’immigration puisant des travailleurs dans les pays neutres ou alliés (Espagne, Italie, Grèce, Chine, etc.) et dans ses colonies (Afrique, Indochine) [10], saisissent cette opportunité. En février 1916, elles demandent au Portugal d’accepter l’envoi en France d’une main-d’œuvre nécessaire à l’effort de guerre. Cependant, le gouvernement de Lisbonne se révèle fort réticent. S’il désire s’ériger en allié des démocraties occidentales et envoyer des soldats sur le front, il ne souhaite pas être réduit à la position de simple pourvoyeur de travailleurs manuels. Au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’émigration (principalement vers le Brésil) est perçue par une partie des élites portugaises comme le symbole de la décadence du pays, comme le résultat de son incapacité à retenir sa population ou à la diriger vers ses colonies africaines qui sont présentées comme de « nouveaux Brésils [11] ». Joaquim Oliveira Martins, un des plus célèbres essayistes du XIXe siècle, l’affirme avec force : « l’émigration portugaise n’est rien d’autre que notre attestation de prostitution politique et économique [12] ». À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les républicains ne manquaient pas de présenter l’émigration comme l’illustration de l’échec de la monarchie qu’ils désiraient renverser. En 1911, Afonso Costa soutenait, dans une thèse consacrée à l’émigration, que celle-ci « perdra dans quelques années son aspect douloureux, pathologique pour assumer les caractères d’un phénomène normal, éminemment profitable, et intimement lié, dans ses origines, ses fonctions et dans son mouvement, à la propre vie de la nation. Pour l’instant, nous sommes encore en présence d’une émigration dont nous avons presque honte et qui, incontestablement, atteste de notre profonde misère physiologique [13] ». Considérant l’émigration comme un symbole du retard du pays et de sa dépendance face aux autres puissances, les républicains ne peuvent donc en aucun cas admettre qu’ils sont prêts à exporter de la main-d’œuvre, à l’image de la Chine ou de l’Inde britannique et de leurs coolies. C’est l’honneur national qui est en jeu, honneur qui, selon les républicains, a été bafoué par la monarchie et qu’ils prétendent restaurer.
Qui est le travailleur portugais ?
5 En dépit de ces résistances, de longues négociations concernant la venue de travailleurs portugais en France ont lieu au cours de l’année 1916. Le gouvernement de Lisbonne tente de transformer cette demande française en atout pour obtenir la participation de soldats portugais au conflit mondial, participation à laquelle la Grande-Bretagne rechigne [14].
6 Le socialiste Albert Thomas, sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux munitions, alors l’un des principaux chefs d’orchestre de la production d’armes et qui étend sa mainmise sur le recrutement de travailleurs à l’étranger [15], espère obtenir 100 000 travailleurs portugais. Ce chiffre est élevé mais correspond presque au nombre de Portugais ayant quitté leur pays avant le conflit mondial (95 000 en 1912, 83 000 en 1913). Cependant, comme assez peu de Portugais s’étaient rendus en France avant 1916, l’administration française ignore les qualités et les spécialités de ces travailleurs. Nul ne semble savoir combien de Portugais il est réellement possible de recruter et quels sont leurs savoir-faire. Peuvent-ils contribuer efficacement à la construction d’armes et de munitions ? Le Portugal est alors peu connu en France et rares sont les ouvrages ou les articles concernant ce pays qui apparaît souvent comme exotique. Si le train relie Paris à Lisbonne depuis 1886 (il faut compter plus de trente heures de voyage), peu nombreux sont les Français à s’être rendus au Portugal. Albert Thomas emploie plusieurs canaux pour essayer de mieux connaître la main-d’œuvre qui pourrait être recrutée au Portugal. Ces premières « enquêtes » – pour peu que l’on puisse nommer ainsi des initiatives ponctuelles ne répondant à aucune méthodologie scientifique – marquent la naissance d’un ensemble de stéréotypes et de clichés ethniques concernant les Portugais.
7 La première quête d’informations s’initie début avril 1916, alors que les négociations avec le Portugal autour du recrutement de travailleurs se sont engagées depuis peu. Le nouvel attaché militaire à Lisbonne, le colonel Tillion, reçoit l’ordre d’enquêter sur les ouvriers portugais qui pourraient être engagés dans les usines de munition françaises. À partir d’une seule conversation avec un industriel français installé au Portugal depuis quelques années et employant 600 à 700 ouvriers dans son usine d’obus, l’attaché militaire prétend être en capacités de pointer les qualités et les défauts des travailleurs lusitaniens. Selon lui, « l’ouvrier portugais est attentif, soigneux, travailleur et sobre ; il s’assimile vite à ce qu’on lui explique ». Il introduit, cependant, une distinction géographique que l’on retrouvera ensuite chez de nombreux auteurs dissertant sur les origines des Portugais à recruter [16]. L’industriel français lui « a fait observer que les ouvriers de Lisbonne sont à éliminer à cause de leurs idées quelque peu révolutionnaires et syndicalistes et qu’il conviendrait de les recruter, comme il l’a fait, dans le nord (région de Porto) où ils sont plus dociles et indépendants [17] ». Au Portugal, le clivage Nord/Sud est un lieu commun dans de nombreux essais du XIXe siècle qui se penchent sur la nation et le peuple portugais [18]. Le Nord, berceau du Portugal chrétien, dont la population descendrait des Celtes et des Aryens, rassemblerait les éléments les plus industrieux et dynamiques. En revanche, le Sud, libéré du joug musulman au cours des XIIe et XIIIe siècles par les catholiques venus du Nord, conserverait une population indolente, d’origine arabe. Si ces considérations ne reposent sur une aucune véritable étude scientifique, à l’instar des préjugés opposant le Nord et le Midi comme l’a montré Pierre Bourdieu à partir de la théorie des climats de Montesquieu [19], elles structurent les manières de voir. Cette division est renforcée par l’image négative de la capitale portugaise véhiculée en France [20]. La succession de troubles politiques à Lisbonne – assassinat du roi du Portugal, dont l’épouse est française, en 1908, révolution républicaine en 1910, multiples grèves, insurrections et tentatives révolutionnaires lors des premières années de la République, troubles politiques et militaires provoqués par l’éclosion de la Première Guerre mondiale, etc. – a favorisé la représentation d’un peuple lisboète turbulent. A contrario, la population septentrionale, massivement rurale, plus étroitement encadrée par l’Église catholique, est perçue favorablement, comme l’illustre le propos de l’attaché militaire.
8 Dans la perspective des futurs recrutements au Portugal, Albert Thomas charge également Georges Le Gentil, un de ses anciens camarades de l’École normale supérieure, enseignant en lettres et spécialiste de la littérature espagnole du XIXe siècle [21], de préparer des recrutements des travailleurs portugais. Ne connaissant ni le Portugal ni les Portugais mais connaissant déjà la littérature portugaise sur laquelle il a publié, Le Gentil commence sa mission en se rendant dans la région de Marseille où, les mois précédents, s’étaient installés quelques dizaines de Portugais, la plupart à l’initiative de l’entrepreneur François Mercier. Mercier était l’un des rares entrepreneurs français à connaître le Portugal car une de ses entreprises y avait construit une portion de chemin de fer en 1907 (le chemin de fer du Val de Vouga, près d’Aveiro) [22]. Il y avait établi des contacts, appris le portugais et avait amené quelques travailleurs portugais dans ses chantiers français, notamment ceux de la voie ferrée de la côte bleue, reliant Miramas à l’Estaque, ou ceux de la ligne ferrée entre Nice et Coni. François Mercier est présenté par Le Gentil comme le « principal promoteur de l’émigration portugaise en France [23] » et le secrétariat d’État à l’Artillerie et aux munitions espère que ses contacts à Lisbonne – Mercier est républicain et franc-maçon et semble avoir noué des liens avec des francs-maçons portugais comme Afonso Costa et José Norton de Matos, ministre de la Guerre – pourront être utiles pour les négociations et les recrutements de travailleurs.
9 À l’issue d’une observation qui n’a duré qu’une seule journée dans les poudreries de Saint-Chamas (où se trouvent alors 5 Portugais), de Saint-Martin de Crau (qui emploient 67 Portugais) et de Sorgues (qui embauchent 28 Portugais), Le Gentil transmet un rapport à Albert Thomas. Comme le colonel Tillion, Le Gentil préfère le recrutement de travailleurs septentrionaux car ceux originaires de la capitale « paraissent avoir subi l’influence des milieux syndicalistes ». Ses conversations avec quelques ouvriers portugais, la plupart venant des régions de Tomar, Ourém et Pombal, et avec leurs chefs français l’autorisent à affirmer que « les travailleurs portugais sont résistants. Ils ne reculent pas devant les besognes pénibles et dangereuses. Mais ils ont un grave défaut, l’instabilité, le besoin de mouvement, de changement vient du caractère national, ondoyant, incapable de prendre une décision, de s’arrêter à un parti [24] ». Ces dernières considérations reposent sur le fait que plusieurs Portugais ont quitté ces trois poudreries les mois précédents, trouvant de meilleurs emplois (et moins éreintants) ailleurs. Ces « armes des faibles [25] » que constituent pour ces travailleurs immigrés – et donc destitués de droits politiques et syndicaux – la mobilité et le changement d’emploi sont ainsi interprétées par Le Gentil à l’aune du concept de « caractère national » alors en vogue [26]. Par exemple, depuis la fin du XIXe siècle, plusieurs livres du philosophe républicain Alfred Fouillée dissertent sur les différents caractères nationaux, composition ethnique des différentes nations européennes et forme des crânes de leurs habitants à l’appui. Dans son Esquisse psychologique des peuples européens [27], Fouillée ne consacre pas de développement à la population portugaise, ce qui n’empêche pas, on le voit, Georges Le Gentil d’évoquer le caractère national portugais et d’occulter avec cette prénotion la rationalité de travailleurs cherchant à optimiser leurs revenus et à éviter les travaux les plus lourds.
Des travailleurs hiérarchisés
10 Les préjugés de Le Gentil semblent convaincre Albert Thomas qui les répète, presque mot pour mot, lors d’un entretien qu’il concède à un journaliste portugais début août 1916. Avec cet entretien publié dans le journal républicain A Capital, Thomas veut alors flatter les dirigeants portugais afin qu’ils acceptent le départ vers la France de travailleurs. Alors que les négociations avec Lisbonne sont encore difficiles étant données les réticences des gouvernants portugais, Thomas laisse entendre qu’il pourrait se rendre prochainement au Portugal. Cette visite représenterait un soutien non négligeable pour les républicains au pouvoir à Lisbonne, dont la volonté d’intervention dans la guerre en Europe est loin d’être unanimement soutenue par les élites politiques et militaires du pays ainsi que par la population en grande partie rurale. S’appuyant sur la rapide enquête menée par Le Gentil dans les usines du Sud-Est, Thomas assure que « l’ouvrier portugais […] compte parmi les meilleurs et il a pour seul défaut d’être nomade mais il est très discipliné, a l’amour du travail et tout ce qu’il exécute est d’une perfection qui mérite les plus grands éloges ». Albert Thomas opère également une distinction importante parmi les travailleurs que la France prétend recruter hors de l’Hexagone : une distinction raciale. Selon lui, « des colonies françaises viendront bientôt de nombreux travailleurs ; ils viendront du Maroc et même de la Chine, mais nous avons besoin d’avoir dans chaque usine un noyau de bons ouvriers européens, qui seront comme nos sous-secrétaires dirigeant et orientant tous les travaux [28] ». Il y a dans le propos de Thomas – pourtant socialiste – une claire hiérarchisation des « races ». Comme l’a montré Laurent Dornel, la Première Guerre mondiale voit la mise en application d’une « politique des races » en métropole : « à chaque “race”, en effet, correspondraient des aptitudes physiques et psychologiques particulières qui déterminent des types d’emplois particuliers [29] ». Thomas sous-entend que les ouvriers européens – dont font partie les Portugais – sont plus évolués, plus aptes à maîtriser des processus complexes et doivent donc encadrer les travailleurs africains ou asiatiques, présentés comme frustres et attardés. Comment un dirigeant socialiste de premier plan, un intellectuel formé à l’École normale supérieure, peut-il considérer que des individus ont des aptitudes distinctes en fonction de leur origine raciale ? Son propos semble s’inspirer des nombreux écrits publiés à la fin du XIXe siècle autour des « races », écrits loin d’être confinés aux milieux conservateurs.
11 À la fin du Seconde Empire et au début de la IIIe République, des médecins et des intellectuels républicains, réunis notamment dans la Société d’anthropologie de Paris, diffusent une pensée qui postule une hiérarchie entre les différentes « races » et une inégalité entre ces dernières. Républicains, ils s’opposent à la fois à l’Église catholique et aux nationalistes, ces derniers refusant les métissages afin de défendre la « pureté » de la « race blanche ». Les « raciologues », comme les nomme Carole Reynaud-Paligot [30], estiment que les « races » inférieures peuvent, grâce à l’éducation, atteindre la civilisation. C’est ainsi une manière de justifier la colonisation menée par les dirigeants républicains. Ces manières de voir, diffusées parmi les élites de la IIIe République, semblent donc inspirer Albert Thomas, même si l’Affaire Dreyfus a profondément fragilisé la position de la Société d’anthropologie de Paris (plusieurs de ses membres étaient antidreyfusards et l’Affaire Dreyfus a exposé les dangers des préjugés de race qu’elle contribue à diffuser). Il ne faut toutefois pas omettre que Thomas cherche à flatter des dirigeants portugais prompts à s’offusquer de tous les propos remettant en cause la valeur des Portugais et du Portugal et suggérant que les Portugais seraient inférieurs aux autres peuples européens. Toujours est-il que la mise en concurrence des travailleurs portugais avec des travailleurs issus d’Afrique – et notamment d’Afrique du Nord – commence alors que les Portugais ne sont pas encore venus nombreux en France.
« Entourés de sauvages Algériens qui sont comme des porcs »
12 Les autorités françaises ne sont pas les seules à distinguer les travailleurs portugais des travailleurs provenant d’Afrique ou d’Asie. Une partie des travailleurs portugais partage ce discours, souvent avec le désir de se distinguer des travailleurs les plus stigmatisés et de faire valoir leur proximité avec les travailleurs français. Il est évidemment difficile de connaître les discours et la subjectivité des travailleurs venus durant la Première Guerre mondiale. Leur séjour a laissé peu de traces – la grande majorité des travailleurs portugais est analphabète ou peu lettrée – et, lorsque ces dernières existent, elles concernent principalement des problèmes qu’il s’agit de régler : plaintes concernant les conditions de travail, de logement ou liées à la nourriture. De plus, les travailleurs illettrés demandent à d’autres de rédiger leurs suppliques : comment distinguer le propos du camarade lettré ou de l’écrivain public, prompt à poser ses mots sur les maux des autres, de celui du requérant qui signe le document ?
13 Dans les archives du ministère portugais des Affaires étrangères, le plus ancien témoignage rédigé par un travailleur portugais aborde cette distinction entre travailleurs portugais et coloniaux. Le 9 janvier 1917, un menuisier portugais employé à l’usine Fives-Lilles à Givors, dans la banlieue de Lyon, décrit à João Chagas, ambassadeur du Portugal en France et grand défenseur de l’intervention de son pays dans la guerre, la désillusion de ses 400 compatriotes après seulement un mois et demi de séjour dans l’Hexagone [31] : « Quand on nous a engagés à Lisbonne, on nous a décrit la situation en France d’une manière si bonne que tout malheureux comme moi, sans travail et plein d’enfants, tomberait dans ce piège ; on nous disait que nous aurions un bon logement, une bonne nourriture pas chère à la cantine et un bon climat. Finalement c’est tout le contraire, c’est une horrible déception. Le bon logement que nous avons c’est dormir dans des baraquements immondes au milieu d’une ferme qui nous conduira plutôt à la tuberculose et entourés de sauvages Algériens qui sont comme des porcs, et sans aucune condition d’hygiène impropre au mérite des Portugais. Pour que vous puissiez évaluer les mauvaises conditions, je vous indique ce fait : 60 hommes ont été rapatriés pour maladie, 8 ont fui, 2 deux sont déjà morts et 30 sont malades dans cette maudite terre [32]. »
14 Au-delà de cette description des lamentables conditions de vie réservées aux travailleurs portugais qui résument, pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Abdelmalek Sayad, les « illusions » de ces émigrés et les « souffrances » de ces immigrés [33], c’est la xénophobie affichée et l’usage du terme de porc pour stigmatiser les Algériens qui frappe. Tout porte à croire que ce Portugais n’avait jamais rencontré de musulmans auparavant. Or il semble savoir ou avoir appris que les assimiler à des porcs est particulièrement blessant, le porc étant considéré comme un animal impur par les musulmans. L’écriture de ce menuisier est assurée et il a fort probablement fréquenté les bancs de l’école à la différence de ses camarades. Scolarisé à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, il s’est imprégné de la propagande colonialiste qui battait alors son plein au Portugal, dans le contexte du partage de l’Afrique et des guerres dites de pacification. Les élites portugaises instillent alors un imaginaire colonial au sein de la population, imaginaire que partagent les dirigeants républicains [34]. Comme en France, une propagande colonialiste s’est propagée dans la presse et dans les divertissements populaires, diffusant l’idée que les Portugais doivent défendre l’Empire qu’ils ont hérité des navigateurs du temps des « Grandes découvertes ». À la fin du XIXe siècle, se diffuse également une idéologie qui postule l’infériorité des noirs que les Portugais ont pour mission de civiliser [35]. Être mélangé à des Algériens, eux-mêmes considérés comme inférieurs par les autorités françaises, choquait donc ce menuisier portugais et, peut-être, une partie de ses compatriotes. Toutefois, les conflits entre travailleurs ou soldats d’origines distinctes n’étaient pas rares pendant la Première Guerre mondiale [36]. Des mémoires d’anciens officiers portugais remémorent les différends – parfois violents – entre soldats portugais et australiens dans les Flandres à partir de 1917 [37].
Conclusion
15 Jusqu’en novembre 1918, environ 15 000 Portugais émigrent en France. Ils sont recrutés par Georges Le Gentil, qui a été envoyé au Portugal à cet effet et qui privilégie le Nord du pays. Le futur spécialiste de littérature portugaise est confronté à la résistance des employeurs industriels et des notables ruraux qui veulent conserver leur main-d’œuvre bon marché. Le Gentil se plaint également de la corruption de l’administration locale : « Le Portugal est un pays où la corruption sous toutes ses formes a pénétré profondément dans les mœurs [38]. » Toutefois, il assure qu’une grande partie de la population portugaise désire partir en France pour une raison simple : « L’ouvrier portugais meurt de faim [39]. » À cause de la déstabilisation du commerce international provoquée par la guerre, le pays manque de subsistances et plusieurs révoltes frumentaires ont éclaté. Les résistances patronales et les tergiversations du gouvernement portugais limitent fortement les recrutements de travailleurs qui n’ont, semble-t-il, jamais été l’objet d’études approfondies. Les stéréotypes forgés en 1916, avant leur présence en France, perdurent sans être questionnés et ne sont pas confrontés aux pratiques de ces travailleurs recrutés dans les usines de guerre. À la fin du conflit, conscientes des besoins en travailleurs pour reconstruire les régions détruites par la guerre et pour remplacer les hommes décédés pendant les combats, les autorités françaises proposent au gouvernement portugais de signer un accord d’émigration. Une proposition similaire est formulée aux gouvernements italien, tchécoslovaque et polonais qui l’acceptent. Seuls les étrangers construits comme assimilables – les Européens – sont désirés : on distingue ainsi les travailleurs européens, qu’il faut attirer, des travailleurs coloniaux et chinois, dont il faut éviter la venue et dont on organise le rapatriement pour ceux recrutés pendant le conflit [40]. Cependant, Lisbonne décline la proposition française. En dépit de ce refus, les autorités françaises, soucieuses d’attirer des travailleurs jugés utiles et « assimilables », tolèrent la venue de travailleurs portugais hors de tout accord d’émigration. Un dépôt accueillant les travailleurs portugais est édifié près de la gare d’Hendaye en 1919. À partir de cette date, et jusqu’en 1931, environ 70 000 Portugais, parfois démunis de passeport, s’installent en France, la plupart après être passés par le dépôt d’Hendaye, où ils sont vaccinés et où ils obtiennent un sauf-conduit leur permettant de rejoindre le lieu où ils vont être employés. Pourtant, tout au long des années 1920, peu nombreux par rapport à d’autres populations immigrées, les Portugais ne suscitent guère l’attention des autorités publiques, à la différence des Italiens, des Russes ou des Algériens [41]. Les discours publics sur l’immigration se focalisent alors sur d’autres groupes nationaux [42]. Les stéréotypes qui étaient favorables aux travailleurs portugais au moment de leur recrutement pendant la Première Guerre mondiale perdent cependant presque toute valeur lorsque la crise économique touche la France en 1931. En effet, les Portugais sont parmi les étrangers en France les plus frappés proportionnellement par les refoulements et les expulsions. Des milliers de Portugais se retrouvent au chômage et/ou n’obtiennent pas le renouvellement de leur carte d’identité. Entre 1931 et 1936, la population portugaise en France décroît de 42 %. La crise venue, pour les autorités, ils ne sont plus des travailleurs indispensables mais, au contraire, des travailleurs indésirables.
Date de mise en ligne : 06/07/2023