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Article de revue

Une éthique du partage

Pages 97 à 103

Citer cet article


  • Table-ronde réunissant Snoep, N.,
  • Keita, D.,
  • Salaberry, É.,
  • Hugounenq, S.,
  • Retranscription et synthèse des échanges réalisée par Robert-Lavaste, C.
(2023). Une éthique du partage. Hommes & Migrations, 1340(1), 97-103. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.14984.

  • Table-ronde réunissant Snoep, Nanette.,
  • et al.
« Une éthique du partage ». Hommes & Migrations, 2023/1 n° 1340, 2023. p.97-103. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2023-1-page-97?lang=fr.

  • Table-ronde réunissant SNOEP, Nanette,
  • KEITA, Daouda,
  • SALABERRY, Émilie,
  • HUGOUNENQ, Sarah,
  • Retranscription et synthèse des échanges réalisée par ROBERT-LAVASTE, Carla,
2023. Une éthique du partage. Hommes & Migrations, 2023/1 n° 1340, p.97-103. DOI : 10.4000/hommesmigrations.14984. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2023-1-page-97?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.14984


1 Pour s’acheminer vers l’idéal d’« universel horizontal » évoqué précédemment par Anne-Solène Rolland, la directrice du département du patrimoine et des collections du musée du quai Branly-Jacques Chirac, Sarah Hugounenq, annonce en préambule qu’il convient de parler éthique de la restitution et éthique du partage, autrement dit de réfléchir à la manière dont les musées régulent leurs actions. Les intervenants sont invités à débattre en trois temps : premièrement, comment partager le savoir et les connaissances sur les objets issus des recherches de provenance ? Comment reconstruire l’histoire des objets de façon apaisée, sans discours dominant ? Deuxièmement, une éthique du partage impose aussi de réfléchir à la complexité de la pensée, à ce qui nous sépare dans notre appréciation des objets ou du concept même de musée. La conception africaine est-elle forcément la même que celle qui prévaut en Europe ? Comment la restitution peut-elle, au-delà du fait qu’elle trahit les blessures de l’histoire, nous aider à nous réconcilier et à panser ces blessures ? Pour finir, les intervenants seront invités à réfléchir aux conditions matérielles de ces vœux de l’éthique : comment financer ces projets et comment les tutelles peuvent-elles accompagner les musées pour les concrétiser ?

Histoire des collections et enjeux liés à la restitution

2 Émilie Salaberry, directrice des musées de la ville d’Angoulême, indique que son établissement est pluridisciplinaire, comme assez souvent dans les musées en région. En plus d’un fonds très conséquent en paléontologie et en archéologie, essentiellement issu de fouilles dans le département de la Charente, le musée dispose d’un fonds dit « extra-occidental », c’est-à-dire d’origine africaine, océanienne, américaine et asiatique, arrivé dans les années 1930 après un legs très important qui pose énormément de questions aujourd’hui en termes de recherche de provenance. Si, à ce jour, le musée d’Angoulême n’a pas été confronté à des demandes explicites de restitution d’objets, il a néanmoins entamé énormément de démarches pour mieux documenter ses collections. Un dossier concernant la donation et le devenir d’un fonds archéologique originaire du Cameroun occupe la directrice plus particulièrement depuis plus de dix ans.

3 Daouda Keita, directeur général du Musée national du Mali, explique que son établissement (dont les collections vont de la préhistoire à l’époque contemporaine) trouve son origine dans la période coloniale ; c’est un archéologue franco-polonais qui en a posé les jalons. Lors de l’indépendance, il est devenu le Musée national du Mali. Aujourd’hui, il travaille avec des musées communautaires, des musées privés et aussi avec une institution appelée la « banque mutuelle » dont la mission est de conserver localement le patrimoine culturel détenu par les différentes communautés du pays. En ce qui concerne la question de la restitution, un travail a été entamé avec le musée du quai Branly qui, à travers sa collection Dakar-Djibouti, détient 1 657 objets du Mali.

4 Le Rautenstrauch-Joest Museum (RJM) de Cologne que dirige Nanette Snoep depuis début 2019 est un établissement dit « ethnographique », soit un musée des cultures du monde. Une partie importante du temps de cette directrice est dédiée aux questions de restitution, un sujet d’actualité brûlant puisqu’il y a quelques jours encore, elle travaillait sur l’esquisse du contrat de transfert de propriété des objets d’art royal du royaume du Bénin au Nigéria. Le musée dispose d’une collection de 92 objets du royaume du Bénin, tous volés en 1897 par la Grande-Bretagne. À partir du 15 décembre 2023, l’intégralité de la collection du royaume du Benin du musée deviendra propriété du National Commission for Museums and Monuments (NCMM) du Nigéria. Ce transfert de propriété à l’État nigérian des 92 objets d’art a comme conséquence qu’une partie sera restituée physiquement et une autre partie pourrait être prêtée au RJM pour un temps donné. Le choix des œuvres à restituer physiquement, la durée et les conditions du prêt sont décidés par le NCMM et non plus par le musée. Le musée devient donc un simple demandeur de prêt et doit dorénavant demander la permission du NCMM pour des questions de restauration, d’exposition, de publication, etc. Ce transfert de propriété est historique parce qu’il ne s’agit plus juste d’une restitution simple ; le contrat implique aussi une collaboration étroite et durable entre institutions et communautés de chercheurs et de professionnels de musée. Nanette Snoep a beau s’être battue pendant des années en faveur de la restitution, elle estime aujourd’hui que l’idée du transfert de propriété est encore plus intéressante, à partir du moment où, bien sûr, la restitution matérielle est toujours garantie. Le transfert de propriété signifie, par exemple, également que si le musée produit une carte postale représentant un objet du Bénin, le fruit de sa vente devra être versé à la NCMM. On peut donc aussi parler d’une forme de réparation financière. L’exposition I Miss You. On Missing, Giving Back and Remembering (« Tu me manques ») qu’a organisée le musée autour de l’ensemble des bronzes du Bénin qu’il détient est une sorte de « plateau de deuil » permettant d’aborder l’histoire traumatique du vol, de ces effets et de l’amnésie coloniale. C’est aussi un espace d’échange et de partage, dans le sens où il permet à la diaspora africaine et nigériane, et en particulier à sa jeunesse, de découvrir l’histoire de son pays, de débattre sur la restitution et d’organiser de manière autonome ses propres événements et réunions. L’exposition permet ainsi d’instituer un dialogue dynamique entre le musée et les communautés, afin que le musée devienne un véritable lieu démocratique permettant aux communautés de Cologne de prendre activement part à sa vie et sa politique. Au-delà de la restitution des bronzes du Benin, il y a, par exemple, une demande de restitution d’une statue sacrée du royaume Bangoua, situé au nord-ouest du Cameroun. Une délégation royale a été invitée à Cologne en juillet 2022 pour expliquer directement au public les raisons pour lesquelles elle souhaite le retour de cette statue avant même que les procédures administratives de restitution soient officiellement lancées. Le mot clé pour rendre ces débats vraiment démocratiques et décoloniaux, c’est vraiment la transparence et le partage. Mise à part la transparence, il est aussi extrêmement important de garder trace de ces restitutions, une fois que les œuvres ont quitté physiquement le musée, afin que l’histoire de ces objets continue à être racontée au sein du musée. À cet effet, depuis 2020 une petite série d’expositions intitulée Les ombres des choses permet de traiter de ces objets restitués (et donc à présent absents), de leur histoire, de leurs traces et de ce qu’ils sont devenus.

5 Un des maîtres mots de la discussion est celui de coopération. Sur ce sujet, Daouda Keita évoque l’étude de la collection malienne détenue par le Quai Branly. Compte tenu du temps restreint dont disposait la délégation malienne (deux mois seulement), celle-ci a choisi de se concentrer sur l’étude de la collection Dakar-Djibouti qui a donné naissance à un projet dénommé « Dakar-Djibouti, une contre-enquête » visant à exposer le contexte colonial de la constitution de ce fonds. Il consiste en un dialogue entre les chercheurs et les professionnels du musée français et leurs collègues des pays africains concernés. Quand Daouda Keita est arrivé en France, il a été agréablement surpris de voir la richesse des informations existantes qu’il ne connaissait pas. Par ailleurs, comme les Africains qui ont participé à la mission ne sont pas bien connus, le projet de contre-enquête prévoit de les mettre en avant. Autre exemple de ce qu’a permis cette coopération : après que Daouda Keita ait identifié le boli de Dyabougou (volé en 1931) au musée du quai Branly, il a réussi à retrouver le petit-fils du propriétaire d’origine de cet objet sacré et, de là, une enquête sur l’objet a été lancée.

6 L’animatrice du débat fait remarquer qu’avec les informations trouvées au Mali dans différentes communautés, un échange de savoirs du Sud vers le Nord et non plus du Nord vers le Sud va pouvoir se faire. Pour Daouda Keita, c’est ce qui va permettre d’écrire l’histoire ensemble ; c’est en ce sens que la collaboration est nécessaire et obligatoire.

7 À l’inverse, Émilie Salaberry est confrontée à un problème de lacunes d’archives se rapportant aux collections de son musée. En ce qui concerne la question de la recherche de provenance, tout reste à faire. Pour cela, elle s’inscrit dans la lignée d’Étienne Féau qui a tissé des liens très fort avec les pays de provenance, dès les années 1980. Ainsi, chaque année, elle est en contact avec un ensemble de collègues et d’institutions africaines, notamment sénégalais. L’absence de moyens dédiés à ces projets de coopération oblige à être assez inventif ; elle a ainsi travaillé sur du croisement de documentation. Celle issue d’Europe et d’Occident était plutôt livresque et scientifique, alors que celle en provenance de Dakar lui a permis de découvrir des archives photographiques de l’ancien Institut français d’Afrique noire (Ifan). Un travail conjoint sur des pièces communes aux deux fonds (six ou sept objets) a donc été mené pour produire une documentation qui a constitué le point de départ de la conception d’outils multimédias de médiation réalisés avec des écoles du territoire angoumoisin et liés à l’univers de la bande dessinée. Des contenus multimédias ont été créés pour intégrer les parcours permanents des musées concernés avec une volonté de travailler sur la dimension immatérielle du patrimoine culturel, ce qui semblait vraiment fondamental pour essayer de bousculer un peu les lignes de la muséographie classique qui peut donner une vision superficielle de l’histoire des objets. Par ailleurs, des bourses de résidences culturelles ont été mises en place par le ministère, ce qui permet à des collègues africains de venir passer du temps sur les collections ou dans ses établissements.

8 Des réflexions sur la manière dont il serait possible de développer des collections muséales conjointes ont également été amorcées, notamment avec Evariste Kaboré au Burkina Faso, parce que le croisement des inventaires a mis en lumière des similitudes entre certains sous-ensembles des collections. Là aussi, une vraie complémentarité peut s’opérer entre les collègues qui sont sur le terrain, en lien avec les communautés et le monde universitaire des pays concernés, et l’équipe française du musée. Cette dernière peut apporter d’autres éclairages pour concevoir des politiques communes en matière d’acquisitions et être en capacité de coconstruire un discours autour de ces nouveaux objets qui pourraient être exposées et en Afrique et en France. Cela implique aussi que le musée français partage les propositions d’acquisition qui lui sont faites. Daouda Keita approuve cette approche.

La collaboration entre musées occidentaux

9 Nanette Snoep souligne les nombreux échanges entre musées allemands et européens, même si l’Allemagne accuse un certain retard en matière d’inventaire et de numérisation de ses collections. Le vrai problème est de parvenir à échanger entre musées du Nord et musées du Sud ; la question de la langue à choisir pour constituer ces bases des données et faciliter les échanges reste à résoudre. Émilie Salaberry fait remarquer qu’elle est confrontée à deux difficultés, communes à tous les établissements de l’administration territoriale : d’une part, une charge de travail considérable qui fait qu’il est très difficile de trouver du temps pour numériser les fonds patrimoniaux et, d’autre part, la configuration des équipes de recherche et des établissements qui rend toute avancée très compliquée. Cependant, compte tenu de la cohérence historique de leurs fonds, les musées de la région tentent de se coordonner. La collection angoumoisine est ainsi issue du legs d’un médecin qui n’a jamais quitté la France. Elle est donc clairement liée à un marché de l’art qui s’est développé en Nouvelle-Aquitaine avec le retour des colonies de nombreux bateaux. Le seul outil existant est un petit cahier d’écolier dans lequel ce collectionneur a recensé ses achats, mais en se contentant de noter le nom de l’objet, un numéro d’inventaire et le pays de provenance, sans indiquer le nom du vendeur. Pour faire avancer ce projet, il va falloir recouper les fonds des différents établissements concernés de la région Aquitaine, soit cinq musées situés à La Rochelle, Périgueux, Bordeaux (avec le musée d’Aquitaine et le Musée d’ethnographie) et Angoulême. Un dossier a été déposé auprès de la région pour obtenir des financements, au moins un chercheur, et concevoir des actions de médiation, d’expositions et autres pour essayer de voir comment mieux documenter l’histoire de ces fonds. En complément, une équipe s’est constituée dans les pays concernés par les collections, avec l’idée d’identifier les fonds majoritaires et de voir aussi avec quel collègue en particulier il va falloir travailler ; ce travail de documentation des collections est donc bilatéral. Ce projet expérimental qui serait mené sur trois à cinq ans en est à l’étape de la rédaction de propositions et de la recherche de moyens.

Faut-il tout restituer ?

10 Pour Daouda Keita, on ne peut pas tout restituer tout de suite, trop d’obstacles s’y s’opposent. De plus, cela créerait un vide, non seulement pour la société française, mais aussi pour la diaspora qui se trouve en France. Ces objets en provenance d’Afrique détenus par les institutions muséales permettent de faire exister ce que nous appelons aujourd’hui un « dialogue de cultures », ils jouent un rôle fédérateur. A contrario, le fait de les rapatrier tous romprait brutalement ce lien. Il faut le faire progressivement, de telle sorte que le dialogue soit maintenu. Il est donc très important que les objets ambassadeurs restent de part et d’autre. On peut également se prêter des objets pour que perdure le dialogue entre les cultures.

11 Nanette Snoep fait remarquer que la décision de restituer tel ou tel objet n’appartient pas au musée. Étant donné qu’il s’agit d’un musée municipal, c’est la ville qui donne en fin de compte son accord ou pas. Cependant, elle estime que tout objet de musée collecté pendant l´époque coloniale, doit être restituable, à partir du moment où l’objet en question manque à une communauté et qu’une demande de restitution est formulée. Dans cette perspective, le transfert de propriété des collections de musée à leurs propriétaires d’origine lui semble être la meilleure des solutions envisageables dans la mesure où il permet non seulement de maintenir des relations d’échange entre les pays, mais surtout de décoloniser les rapports de pouvoir entre les pays du Nord et ceux du Sud. En aucun cas, il n’appartient aux institutions culturelles et politiques de décider ce qui est restituable ou pas. À Cologne, par exemple, pour préparer l’exposition I miss you (« Tu me manques »), le musée a collaboré étroitement avec l’artiste et historienne d’art Peju Layiwola, petite-fille du roi Akenzua II du royaume du Bénin. Elle est donc devenue depuis deux ans l’ambassadrice de cette collection, avant même l’acte de restitution. La question de la restitution est aussi une histoire de justice qui a une implication fondamentale pour les musées dont on sous-estime encore les effets futurs.

Des objets au statut mouvant

12 Sarah Hugounenq remarque que, dans la conception occidentale, la propriété se réduit presque exclusivement à la dimension matérielle, alors qu’il n’est pas rare de voir en Afrique un certain nombre d’objets sacrés qui peuvent aussi avoir le statut de personne. Dès lors, peut-on parler d’une restitution de la charge magique de l’objet en la dissociant de son aspect matériel ? Pour répondre à cette question, Daouda Keita prend l’exemple du boli de Kéméni. Avant qu’il ne soit volé, il s’agissait d’un objet de culte qui servait la communauté. Cet objet est en France depuis 1933, mais il ne se résume en effet pas à sa dimension matérielle. Des paroles magiques doivent être prononcées pour qu’il exprime toute sa puissance. L’objet est comme en sommeil et la question est de savoir si l’on peut trouver quelqu’un capable de prononcer correctement les paroles magiques et d’effectuer les bons gestes pour le réveiller. À Kéméni, l’objet qui a remplacé le boli volé est à présent investi de toute la puissance et de toute la charge magique de son prédécesseur. Celui qui est en France n’est donc plus que l’ombre de ce qu’il était en Afrique, dans son contexte local.

13 Daouda Keita explique ensuite ce qu’est la banque culturelle évoquée précédemment. L’idée lui est venue avec un Américain avec qui il faisait des fouilles archéologiques dans la localité malienne de Douentza. Il s’agit d’une institution de proximité à trois volets : les musées villageois, les caisses de microcrédit et les centres culturels. Chaque banque est mise en place par les villageois, pour leur usage. Son objectif est de lutter contre le pillage et la vente illicite des biens culturels. Tout objet qui en fait partie appartient à la communauté. Pour qu’un objet intègre la banque et soit conservé dans la communauté, il faut que son propriétaire partage des informations historiques à son sujet, ce qui se fera en échange d’un prêt. Les informations recueillies vont être transmises à des guides qui vont permettre de faire passer l’information sur l’objet à la communauté. Tout en étant exposé, ce dernier reste dans son contexte habituel et continue d’appartenir aux villageois. Ainsi, les communautés peuvent prendre conscience et connaissance de l’importance de leur patrimoine culturel et agir en faveur de sa protection. S’il s’agit d’un objet cultuel ou rituel, son propriétaire peut aussi l’emprunter le temps voulu. D’où la notion d’objet vivant.

L’impact de l’objet vivant sur les pratiques muséales

14 Nanette Snoep constate que cela impacte effectivement les pratiques du musée, comme ce qui se passe avec la restauration et la manipulation des objets. Par exemple, la possibilité de toucher les objets sans gants et de faire des rituels spécifiques. La possibilité de manipuler librement un objet sans gants et sans surveillance pour une personne ou une communauté est très symbolique, cela change son statut. Au niveau des dénominations et des catégorisations qui sont basées sur des savoirs strictement occidentaux, il reste également un énorme travail à accomplir. À cet égard, le projet dénommé « Leaky Archives » (« Les archives qui fuient ») du musée de Cologne est en fait une sorte de cheval de Troie destiné à démocratiser le musée, l’idée étant que tout le monde puisse contribuer à sa base de données traditionnellement contrôlée par des scientifiques, un peu comme ce qui se passe avec Wikipédia. Les tout premiers résultats sont très intéressants : le musée a engrangé de nouveaux savoirs et de nouvelles langues.

15 Émilie Salaberry souhaite également complètement revoir le parcours muséal pour faire connaître le contexte colonial, occulté actuellement, qui a présidé au développement des collections. Il faudrait également faire table rase du discours très daté concernant les dénominations ethniques qui sont un travestissement de l’histoire, aujourd’hui remis en question, et montrer également les mécanismes de mutations culturelles et sociales en œuvre dans les territoires d’origine des objets du musée.

La restitution, une injonction politique à réfléchir

16 Même si Nanette Snoep est ravie de commencer à voir son rêve de restitution se réaliser, elle est aussi consciente que cet empressement est une nouvelle façon pour les politiques d’exercer une forme de « soft power » dans le domaine culturel. Il faut rester très humble parce qu’après avoir vécu la conquête coloniale au XIXe siècle, on vit actuellement une sorte de conquête décoloniale. En Allemagne, c’est à qui se montrera le plus farouche défenseur du décolonialisme, alors qu’il y a trois ans nombre de ces individus étaient radicalement opposés à toute idée de restitution. Malgré tout, même si cette boîte de Pandore est parfois instrumentalisée, elle est essentielle pour construire un nouvel avenir.

17 Pour Daouda Keita, les restitutions sont une course de fond et non de vitesse, parce que certaines erreurs peuvent être lourdes de conséquences. C’est pourquoi il prône une étude de provenance en profondeur, questionnant toutes les données possibles pour faire les bons choix. C’est d’autant plus important que les frontières héritées du colonialisme font que chacun s’identifie à un territoire, ce qui peut créer des frustrations. Sur ce point, il faut donner du temps aux historiens et au personnel des musées pour trancher et éviter les erreurs (un objet restitué à tort pourrait-il être repris ?). En se libérant, les pays occidentaux ne doivent pas lier les mains des Africains et dresser ces derniers les uns contre les autres.

Quid de la notion de réparation ?

18 Pour Émilie Salaberry, le travail de réparation implique de changer les discours, les regards et les positionnements. Elle est aussi convaincue de la nécessité d’un pluralisme des points de vue, du droit de chacun de s’approprier les collections et d’en parler, tout en se gardant d’être stigmatisant pour certains publics en les cataloguant malgré eux comme issus de l’immigration. Le regard spécifique de ces populations doit systématiquement être croisé avec d’autres pour conserver une forme de discours variée.

19 Nanette Soep estime que le musée, si enraciné dans l’histoire et la violence coloniale, ne peut pas être celui qui répare. En revanche, il doit avoir comme obligation, de construire un espace qui permet un processus de travail de réparation des blessures coloniales. C’est le fil conducteur qui traverse toute sa pratique depuis qu’elle est directrice. La condition préalable indispensable est de montrer la blessure coloniale, car si on l’ignore on ne peut rien réparer. Les différentes diasporas ont une place au musée dans la mesure où elles l’enrichissent avec de nouvelles narrations.

20 Assise parmi le public, Miriama Bono, directrice du musée de Tahiti et des îles, demande s’il ne faudrait pas envisager de développer une déontologie du partage pour que les objets circulent et que les populations soient connectées avec ce qui fait leur culture. Nanette Snoep estime que le transfert de propriété dont elle a parlé correspond pleinement à cette idée de partage. Elle appelle de ses vœux un avenir où les collections n’appartiendraient plus à une institution donnée, mais circuleraient. Les musées n’en seraient plus que les gardiens temporaires.

21 Rebondissant sur ces propos, Anne-Solène Rolland, directrice du département du patrimoine et des collections du musée du quai Branly-Jacques Chirac, également dans la salle, donne l’exemple d’un objet redécouvert très récemment dans les collections du musée du quai Branly grâce à une collègue de Tasmanie venue y travailler, un sac en algue qui fait partie des plus vieux objets aborigènes du monde et qui va, de fait, partir pour deux ans en Tasmanie, au Museum of Old and New Art de Hobart. À son tour, Émilie Salaberry évoque des exemples d’objets en circulation, comme ceux en dépôt en Nouvelle-Calédonie, et explique que chaque exposition temporaire fait l’objet d’une réflexion allant dans ce sens ; ainsi, l’exposition Tarz. Broder au Maroc Hier et Aujourd’hui a été pensée pour être itinérante. Les retours sont très positifs et il y a de grandes chances pour qu’elle parte au Maroc en 2023.


Date de mise en ligne : 26/04/2023

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.14984