S'abonner
Article de revue

"Se connecter sans être reliés" : des effets ambigus de l’hyper-connectivité d’immigrés noirs au Maroc

Pages 45 à 52

Citer cet article


  • Delescluse, A.
(2022). "Se connecter sans être reliés" : des effets ambigus de l’hyper-connectivité d’immigrés noirs au Maroc. Hommes & Migrations, 1337(2), 45-52. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.13929.

  • Delescluse, Annélie.
« "Se connecter sans être reliés" : des effets ambigus de l’hyper-connectivité d’immigrés noirs au Maroc ». Hommes & Migrations, 2022/2 n° 1337, 2022. p.45-52. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2022-2-page-45?lang=fr.

  • DELESCLUSE, Annélie,
2022. "Se connecter sans être reliés" : des effets ambigus de l’hyper-connectivité d’immigrés noirs au Maroc. Hommes & Migrations, 2022/2 n° 1337, p.45-52. DOI : 10.4000/hommesmigrations.13929. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2022-2-page-45?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.13929


Notes

  • [1]
    Nina Glick Schiller, Linda Basch, Cristina Szanton Blanc, « From immigrant to transmigrant: theorizing transnational migration », in Anthropological Quarterly, vol. 68, n° 1, 1995, pp. 48-63 ; Alain Tarrius, Lamia Missaoui, Fatima Qacha, Transmigrants et nouveaux étrangers. Hospitalités croisées entre jeunes des quartiers enclavés et nouveaux migrants internationaux, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2013.
  • [2]
    Sur la figure de l’aventurier, voir Sylvie Bredeloup, « L’aventurier, une figure de la migration africaine », in Cahiers internationaux de sociologie, n° 125, 2008, pp. 281-306 ; Pauline Carnet, Mehdi Aliou, Fatima Qacha, Oumoul Khaïry Coulibaly-Tandian, Fatiha Majdoubi, Hasnia-Sonia Missaoui, Chadia Arab, « Circulation migratoire des transmigrants », in Multitudes, n° 49, 2012, pp. 76-88 ; Mahamet Timera « Aventuriers ou orphelins de la migration internationale. Nouveaux et anciens migrants “subsahariens” au Maroc », in Politique africaine, n° 115, 2009, pp. 175-195. À propos des commerçants mourides, voir Sophie Bava, « De la “baraka aux affaires” : ethos économico-religieux et transnationalité chez les migrants sénégalais mourides », in Revue européenne des migrations internationales, vol. 19, n° 2, 2003, pp. 69-84 ; Bruno Riccio, « “Transmigrants” mais pas “nomades”. Transnationalisme mouride en Italie », in Cahiers d’études africaines, n° 181, 2006, pp. 95-114.
  • [3]
    Michel Peraldi, « Marseille : réseaux migrants transfrontaliers, place marchande et économie de bazar », in Cultures & Conflits, n° 33-34, 1999. URL : https://journals.openedition.org/conflits/232 (consulté le 26/04/2022) ; Michel Peraldi (dir.), La fin des norias ? Réseaux migrants dans les économies marchandes en Méditerranée, Paris, Maisonneuve et Larose/Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, 2002 ; Alain Tarrius, Anthropologie du mouvement, le paradigme de la mobilité, Orléans, Paradigme, 1989 ; Alain Tarrius, Les fourmis de la mondialisation. Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales, Paris, L’Harmattan, 1992.
  • [4]
    Dana Diminescu, « Le migrant dans un système global des mobilités », in Geneviève Cortès, Laurent Faret (dir.), Les circulations transnationales. Lire les turbulences migratoires contemporaines, Paris, Armand Colin, 2009, p. 214.
  • [5]
    Le panel de jeunes adultes est composé de 50 personnes aux profils et aux motivations diversifiées. Ils sont 15 femmes et 35 hommes, nés entre 1983 et 1994, de nationalités sénégalaises, ivoiriennes ou camerounaises. En 2016, ils étaient au Maroc en moyenne depuis trois ans et ils travaillaient aux marges du salariat (laveurs d’automobiles, manœuvres du BTP, ouvriers agricoles, employés domestiques, commerçants, cordonniers de rue, etc.). En 2016, la moitié d’entre eux possédait un titre de séjour mais leurs statuts sont labiles puisque certains n’ont pas pu renouveler leur carte de séjour.
  • [6]
    Gado Alzouma, « Téléphone mobile, Internet et développement : l’Afrique dans la société de l’information ? », in Tic&société, vol. 2, n° 2, 2008, p 15.
  • [7]
    Au Maroc, l’esclavage n’a jamais été officiellement aboli et s’est perpétué jusque durant la période du protectorat français (1907-1956), d’où la persistance de préjugés esclavagistes au sujet de personnes à la peau noire, à commencer par les descendants des Haratin, les descendants des esclaves qui se considèrent comme des Marocains. En dialecte marocain, « Haratin » signifie « laboureur » ou « couleur sombre ». Au Maroc, les esclaves capturés et vendus fournissaient un travail domestique, agricole et militaire. Voir les travaux de Mohammed Ennaji, Soldats, domestiques et concubines. L’esclavage au Maroc au XIXe siècle, Paris, Balland, 1994 ; Olivier Leservoisier, Sarah Trabelsi (dir.), Résistances et mémoires des esclavages. Espaces arabo-musulmans et transatlantiques, Paris, Karthala/Ciresc, 2014 ; Mustapha El Miri, « Devenir “noir” sur les routes migratoires. Racialisation des migrants subsahariens et racisme global », in Sociologie et sociétés, vol. 50, n° 2, 2018, pp. 101-124 ; Chouki El Hamel, Le Maroc noir. Une histoire de l’esclavage, de la race et de l’islam, Casablanca, La croisée des chemins, 2019.
  • [8]
    Michel Agier, Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Paris, Flammarion, 2008.
  • [9]
    À titre d’exemples, deux articles de presse publiés sur des sites marocains (Tel Quel) et français (France 24) datant de 2015 : Christophe Sidiguitiebe, « Victimes d’escroquerie d’une école de foot au Maroc, ils se retrouvent à la rue », Tel Quel, 17 août 2015. URL : https://telquel.ma/2015/08/17/jeunes-subsahariens-victimes-descroquerie-dune-ecole-foot-au-maroc_1459636 (consulté le 26/04/2022) ; « Enquête : ces écoles de football qui arnaquent les jeunes Africains », France 24, 11 août 2015. URL : https://observers.france24.com/fr/20150811-enquete-football-ecoles-arnaque-jeunes-africains-maroc-cote-ivoire-tunisie-atdf-age (consulté le 26/04/2022). Dans l’article publié sur France 24, selon Jean-Claude Mbvoumin, président de Foot solidaire – une association française créée en 2000 afin d’aider les jeunes joueurs ayant notamment été victimes de faux agents –, l’histoire des treize Ivoiriens qui ont été abandonnés par leurs agents sportifs à Casablanca et qui est relatée dans cet article est « emblématique » des arnaques existant dans le milieu du football.
  • [10]
    Lire Elisabetta Zontini, Tracey Reynolds, « Ethnicity, families and social capital: Caring relationships across Italian and Caribbean transnational families », in International Review of Sociology, vol. 17, n° 2, 2007, pp. 257-277 ; Nadje Al-Ali, « Loss of status or new opportunities? Gender relations and transnational ties among bosnian refugees », in Deborah Bryceson, Ulla Vuorela (dir.), The Transnational Family: New European Frontiers and Global Networks, New York, Berg Publishers, 2002, pp. 83-102. Cette littérature se penche surtout sur les familles transnationales et des migrants en situation régulière, la question de l’activation des liens à distance et de la solidarité familiale ne peut se poser de la même manière quand on est en situation irrégulière.
  • [11]
    Laura Merla, « Familles salvadoriennes à l’épreuve de la distance : solidarités familiales et soins intergénérationnels », in Autrepart, n° 57-58, 2011, p. 158.
  • [12]
    Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999.
  • [13]
    Le douar Doum est un secteur urbain situé dans l’arrondissement d’el Youssoufia, à l’est de Rabat. Cet arrondissement est formé des quartiers Takaddoum, Youssoufia, Sidi Khalifa, Mabella, l’Aviation, OLM et Hay Nahda, et il est un des plus densément peuplés de la ville (170 000 habitants en 2016 selon le Haut-Commissariat au plan avec une densité de 14 112 habitants au km2).
  • [14]
    Les cabines téléphoniques cellulaires, ou points-phone cellulaires, constituent une composante importante des modes d’accès à la téléphonie mobile en Côte d’Ivoire.
  • [15]
    La nouvelle politique migratoire du Maroc, impulsée en 2013, a permis la distribution de près de 50 000 titres de séjour.
  • [16]
    C’est le terme qui est utilisé au Maroc pour désigner les personnes migrantes à la peau noire. Parce que le terme est homogénéisant et résulte d’un étiquetage (alors que les personnes enquêtées ont des nationalités, des statuts, des cultures et des religions différents), je préfère opter pour le terme de ressortissants d’Afrique centrale et de l’Ouest le plus souvent possible. Quant au terme « migrant », qui évoque la mobilité, il dresse le portrait de personnes qui ne sont que de passage, ce qui n’est pas représentatif de la situation des personnes suivies. Le choix lexical n’est jamais neutre et renvoie à des constructions mentales qui dépassent les définitions strictes.
  • [17]
    Constance de Gourcy, « Si proche, si loin. La “condition d’absent” à l’épreuve de l’éloignement géographique », in Nathalie Ortar, Monika Salzbrunn, Mathis Stock (dir.), Migrations, circulations, mobilités. Nouveaux enjeux épistémologiques et conceptuels à l’épreuve du terrain, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2018, pp. 155-165.
  • [18]
    C’est le seul réseau social que j’évoque car une écrasante majorité de personnes possédaient un compte Facebook et que j’appartenais à leur réseau d’amis virtuels, ce qui me permettait de voir leurs publications.
  • [19]
    Fabien Granjon, « De quelques pathologies sociales de l’individualité numérique. Exposition de soi et autoréification sur les sites de réseaux sociaux », in Réseaux, n° 167, 2011, pp. 75-103.
  • [20]
    Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Paris, éd. de Minuit, 1973 [1959].
  • [21]
    Achille Mbembe, Brutalisme, Paris, La Découverte, 2020, p. 27.
  • [22]
    Fabien Granjon, op. cit.
  • [23]
    Abdelmalek Sayad, op. cit., p. 255.
  • [24]
    Le concept de « corps-frontière » développé par Nacira Guénif-Souilamas se fonde sur l’expérience de domination des migrants dont le corps « incarne la frontière que le migrant transporte avec lui et fait de celui-ci une frontière en soi, une cible mouvante, qui, quelles que soient ses pérégrinations, sert à localiser la limite entre intériorité et extériorité, entre légitimité et illégitimité, entre légalité et illégalité ». Nacira Guénif-Souilamas, « Le corps-frontière, traces et trajets postcoloniaux », in Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Achille Mbembe, Françoise Vergès (dir.), Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, Paris, La Découverte, 2010, p. 222.
  • [25]
    Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002 [1961].
  • [26]
    Ces jeunes sportifs devaient rejoindre le Maroc pour y intégrer un club de football ou bien attendre un visa qui leur permettrait de rejoindre un autre pays européen ou asiatique. Ils ont tous été abandonnés par de faux agents sportifs à leur arrivée à Rabat et ont décidé de rester au Maroc.
  • [27]
    Joseph Tonda, L’impérialisme postcolonial. Critique de la société des éblouissements, Paris, Karthala, 2015.
  • [28]
    Ibid., p. 217.
  • [29]
    Zygmunt Bauman, Le coût humain de la mondialisation, Paris, Fayard, 2011 [1999].
  • [30]
    Achille Mbembe, op. cit., p. 149.
  • [31]
    La ville espagnole de Melilla est protégée par 12 kilomètres de clôtures de 6 mètres de hauteur couronnées de barbelés. En plus des postes de surveillance de la garde civile, des réseaux de câbles souterrains et de capteurs électroniques détectent les bruits et les mouvements. Des caméras infrarouges et un système d’éclairage permettent également de surveiller la clôture durant la nuit. La barrière de Ceuta, plus courte (8 kilomètres), est munie des mêmes équipements. La construction de ces barrières en 2001 et en 1998 a coûté plus de 60 millions d’euros à l’Union européenne.

1 En études migratoires, les recherches qui s’inscrivent dans le paradigme transnational mettent souvent en avant la capacité des migrants à garder contact à distance tout en faisant communauté de part et d’autre des frontières. C’est notamment parce que les transmigrants [1] et les aventuriers (qui se déplacent à destination du Maghreb ou de l’Europe) manient habilement leurs réseaux qu’ils passent d’étape en étape [2]. C’est également le cas des commerçants, des vendeurs à la sauvette et des porteurs de valises de tous horizons pour les chercheurs qui étudient les réseaux de commerce et d’échanges des acteurs du transnationalisme économique [3]. La constitution de ces réseaux serait facilitée par le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et permettrait l’émergence du « migrant connecté », qui « se déplace et fait appel à des alliances à l’extérieur de son groupe d’appartenance, sans pour autant se détacher de son réseau social d’origine[4] ». Mais que peut-on dire des ressortissants d’Afrique centrale et de l’Ouest pour qui le Maroc est un pays de résidence à moyen ou à long terme et qui n’ont comme expériences de la mobilité que de rares visites dans leurs pays d’origine ? Sont-ils reliés à leurs familles avec qui ils peuvent communiquer via les NTIC ? Que racontent ces personnes de leur expérience migratoire au Maroc ?

2 Les informations collectées dans le cadre d’une enquête ethnographique menée de 2017 à 2019 pour une thèse de sociologie à Rabat et à Casablanca ont permis d’adopter une démarche pragmatique au sujet des communications numériques des ressortissants d’Afrique centrale et de l’Ouest suivis durant plusieurs années [5]. L’invention et la diffusion des technologies de l’information et de la communication ont suscité un large panel d’idées que l’on peut opposer entre pessimisme et optimisme technologique [6]. La démarche critique ou pragmatique de l’analyse des usages des technologies de l’information et de la communication (TIC) consiste toutefois à prendre ses distances avec le « catastrophisme » et « l’optimisme béat » de ces deux types d’approches. Ainsi, il s’agit d’étudier les obstacles à la communication avec le réseau social d’origine et les conséquences de l’hypermédiatisation des violences sur les routes migratoires sur le contenu des communications numériques. Les effets pervers de l’hyper-connectivité seront appréhendés dans un contexte de durcissement des politiques migratoires et de racisme postcolonial et post-esclavagiste [7] où les migrants noirs sont marqués du sceau de l’indésirabilité [8].

Relations familiales ambigües et participation financière

3 Au Maroc, les ressortissants d’Afrique centrale et de l’Ouest possèdent tous un smartphone et ce, quelle que soit leur situation économique, mais pas forcément pour communiquer avec leurs familles avec lesquelles il arrive que les liens soient distendus et lâches, voire inexistants. Certes, contrairement à avant, même s’ils ne rentrent pas toujours en contact avec leur famille, ils savent qu’ils peuvent le faire à tout moment et pratiquement en tout lieu, pour peu qu’ils achètent une recharge chez Inwi, Orange ou Maroc Telecom, les trois principaux opérateurs téléphoniques. Mais ce n’est pas pour cela qu’ils le font. Le choix de ne pas communiquer de façon étroite avec les siens peut être opéré de manière temporaire ou prolongée. Il y a d’abord les personnes qui veulent attendre de se stabiliser ou qui ne souhaitent pas révéler à leurs proches les difficultés qu’elles traversent. C’est le cas de nombreux footballeurs ivoiriens qui se sont retrouvés livrés à eux-mêmes après avoir été abandonnés par des faux agents sportifs à leur arrivée au Maroc [9]. La plupart d’entre eux n’ont pas révélé leur échec aux membres de leurs familles, ce qui implique qu’ils restent évasifs avec ces derniers au téléphone, voire qu’ils les évitent en attendant de trouver une autre opportunité. Les liens peuvent aussi être interrompus du fait de l’impossibilité de pouvoir expliquer le départ en le situant dans un ordre familial acceptable, ou bien à la suite d’un drame. C’est le cas de Bijou (35 ans, Ivoirienne) qui témoigne d’une volonté de rupture avec ses proches à Abidjan. Elle a rejoint le Maroc pour, selon ses dires, redémarrer à zéro et mieux oublier le décès de son fils unique qui s’était noyé dans une lagune de la capitale ivoirienne en 2014. Aussi, le fait d’être tout le temps joignable peut être synonyme de surveillance et de malaise pour certaines personnes. À titre d’exemple, Basile (28 ans, Ivoirien) ne répond pas aux appels WhatsApp de sa sœur qui le presse pour savoir quand il retournera à Abidjan, après quatre années de séjour à Rabat. Quant à Saliou (35 ans, Sénégalais), il se dit régulièrement « fatigué » par les appels WhatsApp de sa mère qui, à son goût, le questionne trop sur ses activités. Le fait d’être tout le temps joignable est plutôt un poids pour ces deux jeunes hommes bien qu’ils soient très régulièrement connectés sur leur smartphone.

4 Enfin, beaucoup de relations familiales sont marquées par une obligation de réussite qui crispe les échanges et la possibilité d’envoyer de l’argent est bien souvent corrélée au maintien de liens réguliers, ce qui nécessite d’avoir des revenus stables. Cette pression est particulièrement forte pour les personnes migrantes qui ont confié de jeunes enfants à des parents et qui vivent douloureusement les périodes où elles n’ont pas la possibilité de participer financièrement à leur entretien à distance. En études migratoires, la question de la participation des migrants au soin des membres de leurs familles a d’abord été analysée en termes de transferts financiers [10]. Aujourd’hui, les NTIC permettraient d’apporter un autre type de participation, qui est celui du soin personnel, pratique et émotionnel à distance, principalement effectué par les femmes [11]. Au Maroc, l’expérience quotidienne des femmes suivies est souvent structurée par l’obligation de trouver des fonds pour survivre. Dans ce contexte de précarité multiforme, ces dernières avaient souvent peu de temps pour communiquer au téléphone et prendre soin à distance. Ces situations contrastées montrent qu’il n’est donc pas toujours souhaitable de communiquer, et ce, même si on en a la possibilité.

Jeu de caché/montré et hypermédiatisation des violences

5 « Tout ce que nous disons, c’est du mensonge[12] », tel est un sous-titre de la première partie de l’ouvrage majeur d’Abdelmalek Sayad, publié en 1999. Selon le sociologue, c’est à cause du « mensonge collectif » des immigrés, qu’il nomme « faute originelle », que les illusions à propos de la terre d’exil se reproduisent et que la migration se perpétue. Qu’en est-il des ressortissants d’Afrique centrale et de l’Ouest au Maroc ? Nous venons de voir que certaines d’entre eux communiquaient très peu avec leurs familles, mais lorsque c’est le cas, parlent-ils de leurs expériences quotidiennes dans les villes où ils résident ? Ici, nous verrons que certains événements médiatiques, tels que les révélations de CNN sur l’esclavage en Libye fin 2017, peuvent perturber les manières de communiquer.

6 L’enquête ethnographique révèle que la nature et le contenu des échanges dépendent des cibles. Une même expérience peut être racontée de façon différente à un ami ou à un parent. Gaby (24 ans, Ivoirien), avec qui j’ai cohabité quatre mois au douar Doum [13] à Rabat, me parlait de temps à autre d’un de ses compatriotes en « mbing » (c’est-à-dire en France) qui dormait à la gare du Nord. Il pouvait communiquer avec son ami car la gare francilienne est pourvue d’un wifi gratuit. Son ami qui lui révèle son expérience de « clochardisation » à Paris ne lui cache donc pas ses difficultés. En revanche, Gaby me précise que son compatriote n’a rien dit à sa famille qui était opposée à son départ de la Côte d’Ivoire. Comme ce dernier, Gaby communique peu avec ses parents qui étaient opposés à son départ au Maroc, préférant qu’il poursuive une formation entamée à Abidjan. Mais Gaby leur a désobéi par lassitude des études et par manque de confiance dans ses futures possibilités de trouver un emploi en Côte d’Ivoire : « J’en avais marre des études et puis… tu as les diplômes et tu tiens cabine[14] au pays ! » (extrait de discussion informelle, 16/07/2017). Bien qu’il soit le plus souvent connecté sur les réseaux sociaux lorsqu’il ne travaille pas dans une station de lavage auto de la ville, les communications sont lâches avec sa famille.

7 Un autre témoignage rend compte de façon éloquente de cette adaptation du discours à la cible de la communication. Entre 2012 et 2015, soit durant les trois premières années de son séjour au Maroc, Aristide (28 ans, Ivoirien) vit à la fois dans une grande précarité matérielle et administrative et communique peu avec sa famille. Comme il n’a pas encore de smartphone, il se connecte de temps à autre au cybercafé pour consulter sa boîte mail ou bien sa page Facebook mais il n’a pas les moyens d’acheter des cartes téléphoniques pour appeler à Abidjan. De plus, il ne souhaite pas révéler à ses parents qu’il n’a pas pu intégrer le club de football qu’il devait rejoindre à Rabat. En 2015, il parvient à se stabiliser grâce à l’obtention d’un titre de séjour [15] et devient salarié dans le secteur humanitaire et associatif. Grâce au développement des NTIC et à l’achat d’un smartphone, il intensifie ses communications via Messenger et WhatsApp. Il communique plus régulièrement avec des cousines qui vivent à Abidjan et qui lui permettent de temps en temps de parler et de voir sa mère qui, elle, ne possède pas de smartphone. Très éprouvé par une arrestation policière musclée survenue en octobre 2019 à Rabat, il m’explique qu’il n’en a parlé à personne. Intriguée, je lui demande ce qu’il pense des communications numériques entre les ressortissants d’Afrique centrale et de l’Ouest au Maroc et leurs familles, ce à quoi il me répond : « Oui, les Subsahariens[16] sont toujours connectés, mais ils cachent beaucoup de choses. Les réseaux, sociaux, c’est un moyen pour tromper les gens. On cache pour les préserver. Parce que si tu diffuses, ça va créer la haine. Peut-être que les Marocains de là-bas vont payer les pots cassés. Comment ? Vous traitez mal nos enfants là-bas ? » (extrait d’entretien informel, 11/08/2018).

8 Si Aristide s’abstient de raconter cet épisode, c’est donc d’abord pour préserver les membres de sa famille et ne pas les inquiéter. Mais il mentionne également qu’il ne le fait pas parce que la question du sort réservé aux ressortissants ivoiriens dans les pays du Maghreb est très sensible en Afrique de l’Ouest. Plusieurs Ivoiriens affirment que les agressions et les meurtres de leurs ressortissants à l’étranger, qui sont très médiatisés à Abidjan, seraient moins tolérés depuis les révélations de CNN en 2017 à propos de la Libye.

9 Le phénomène de sélection des informations et d’adaptation du discours qui vient d’être explicité s’observe chez toutes les personnes de l’enquête qui agissent habilement dans un jeu de « caché / montré[17] ». À l’instar de Constance de Gourcy, j’observe que la communication qui est filtrée par le biais des réseaux sociaux présente souvent des contenus stéréotypés, sous tension. Les informations problématiques, qui sont les aspects les plus dramatiques de leurs expériences, sont refoulées. Toutefois, les révélations de CNN n’ont pas uniquement conduit certaines personnes de l’enquête à taire leurs difficultés pour ne pas inquiéter leur famille. Fin 2017, sur les pages personnelles Facebook, j’observe que plusieurs personnes suivies publient des témoignages de « rescapés de l’enfer libyen » et que les photographies de profil sont encadrées par un logo où il est inscrit « Non à l’esclavage en Libye ». Le coup d’éclat médiatique provoqué par CNN encourage d’autres migrants à raconter leurs expériences dans des pays du Maghreb où ils ont été victimes de violences socio-raciales. Une avalanche de vidéos est publiée sur les réseaux sociaux qui relatent des bagarres, des agressions et des arrestations dans différents coins du Maroc. Les scènes les plus violentes ont lieu dans la région de Tanger, notamment dans le quartier Boukhalef, mais aussi dans la région de Nador où les personnes migrantes à la peau noire sont systématiquement associées à des clandestins et régulièrement violentées. Certaines personnes de l’enquête se filment alors qu’elles sont menottées par les forces de l’ordre marocaines et forcées à monter dans des autobus qui les emmènent à la frontière algérienne ou dans le Sud du pays, et diffusent les vidéos via WhatsApp à des contacts choisis (militants, chercheurs, personnel du monde associatif ou journalistes). En novembre 2017, Fred (36 ans, Sénégalais), qui a vécu six ans au Maroc, publie sur sa page personnelle Facebook une vidéo qu’il retire quelques heures plus tard. Il y dénonçait du racisme anti-noir au Maroc en racontant sa propre expérience de vie, notamment lorsqu’il travaillait dans la restauration et qu’il entendait les commentaires insultants des clients marocains à son égard. Il critiquait aussi l’hypocrisie des « nakhs » (noms donnés par les Sénégalais aux Arabes) qui préfèrent que leur fille se marie avec un Européen plutôt qu’un Noir, même si ce dernier est musulman. Il conclut devant la caméra qu’il ne peut plus faire confiance aux Arabes, et ce, même s’il vit aujourd’hui en Europe.

10 Fin 2017, sur WhatsApp, les ressortissants ivoiriens du panel m’envoient des vidéos réalisées par leurs compatriotes en Côte d’Ivoire. Depuis Abidjan, certains Ivoiriens menacent de représailles les « Arabes » qui désignent plusieurs populations, notamment des Marocains et des Libanais qui sont parfois installés depuis un siècle dans la région. Ils évoquent les tortures infligées à leurs compatriotes en vue d’obtenir des rançons de la part de leurs familles. À Rabat, un Ivoirien cherche un jour à me montrer une vidéo dans laquelle des catégorisés « Arabes » maintiennent de force une femme noire tout en lui brûlant les poils du pubis avec un briquet, sans qu’il ne sache où elle a été tournée. D’autres vidéos de torture de ce type circulent. La plupart des images diffusées donnent à voir une brutalité qui vise à humilier et à réduire à l’état de bêtes, et non la résistance de celles et ceux qui sont pris pour cibles. Dans ce contexte, le smartphone est occasionnellement un outil qui permet d’établir la preuve des violences subies et d’organiser la résistance car il révèle peu de choses sur les contextes dans lesquelles ces dernières se déroulent. Ces vidéos ont plutôt eu tendance à susciter la colère, voire la révolte, et à accentuer l’idée de race (comme réalité sociale et expérience vécue – et non comme réalité biologique) et la racisation en retour, avec des ressortissants d’Afrique centrale et de l’Ouest qui essentialisent eux aussi les comportements des Arabes, les qualifiant tous de racistes.

Artificialisation des relations sociales et retenues du « corps-frontière »

11 Lors d’un séjour de quelques semaines à Yaoundé après huit années passées au Maroc, Bernard (32 ans, Camerounais) avait pris subitement conscience de tout ce qui avait changé dans sa ville d’origine et d’un retard qu’il aurait accumulé en migration par rapport à ses anciens camarades de promotion. Ce constat déconcertant n’est pas isolé. Les quelques personnes suivies rentrées dans le pays d’origine après un long séjour au Maroc disent la même chose. Elles se retrouvent déphasées dans la mesure où les quartiers où elles ont vécu et leur entourage ont considérablement évolué. Cela signifie-t-il que le fait d’être connecté et même de communiquer virtuellement ne permette pas d’accéder au réel ?

12 Ici se pose aussi la question des identités numériques. En effet, être connecté n’implique pas uniquement le fait de communiquer à l’oral ou à l’écrit, mais aussi de se présenter via des identités virtuelles, notamment sur Facebook [18]. Pour le sociologue Fabien Granjon, les réseaux sociaux sont des « laboratoires de soi » où le design de l’identité est fondamentalement lié à la dynamique de la reconnaissance [19]. Ils sont encore plus stratégiques que les interactions de face-à-face décrites par Erving Goffman, avec la nécessité de ne pas perdre la face [20]. Pour Achille Mbembe, les réseaux sociaux contribuent à façonner une nouvelle psychologie des masses, une économie des forces pulsionnelles qui renforce le narcissisme et la passion identitaire. Il associe le culte des objets électroniques des Africains à « un animisme nouveau qui s’exprime non sur le modèle du culte des ancêtres, mais du culte de soi et de nos multiples doubles que sont nos objets[21] ».

13 Ces éléments critiques permettent de relativiser l’apparente satisfaction que les personnes enquêtées manifestent en étant en permanence connectées sur leurs smartphones. Car, même sans identité numérique de type pathologique [22], j’ai observé que certaines personnes migrantes privilégiaient les mobilités virtuelles aux mobilités physiques ou bien les sociabilités numériques aux rencontres réelles, ce qui participe, de fait, à une artificialisation des relations sociales. À titre d’exemple, Céline (27 ans, Ivoirienne) ne sort du quartier d’Oulfa (Casablanca) où elle réside que pour aller travailler comme employée domestique chez une famille qui réside dans le quartier Bourgogne :

14 « Quand je ne travaille pas le lendemain, je reste posée sur WhatsApp ou Facebook, me décharger un peu quoi ! M’amuser. Mais je n’aime pas souvent sortir. Aller à la plage, aller ici ! Je préfère dormir, me reposer chez moi. J’aime pas sortir. Je trouve que sortir aussi, c’est plus fatigant. » (extrait d’entretien, 04/08/2018). Céline préfère donc se divertir en ligne plutôt que de sortir de son appartement. C’est aussi le cas de Patrick (28 ans, Sénégalais) dont les journées se déroulent dans une routine dont le travail, situé dans un centre d’appels situé près du « Twin Center » de Casablanca, constitue le socle. Il ne sort de chez lui que pour se rendre au travail ou bien à la boutique, située à quelques pas de son domicile, dans le quartier La Gironde. « Sortir pour faire quoi ? » me dit-il un autre jour en éclatant de rire lorsque je l’interroge sur son programme du week-end. Un écran de télévision fixé en face de son lit, où il enchaîne les épisodes de Games of Thrones, lui permet de passer le temps. En comparaison avec la vie animée qu’il me décrivait être la sienne à Dakar, le rétrécissement social [23] de sa vie casablancaise est plus qu’explicite. Lui aussi raconte avoir fait l’expérience des représentations négatives associées à sa couleur de peau au Maroc et décrit des comportements hostiles de la part de la population locale. Ces témoignages illustrent les « retenues du “corps-frontière”[24] » dans l’espace public en raison des différences menaces qui pèsent sur lui. Ce corps en alerte et sur le qui-vive évoque également le corps du colonisé « continuellement sur ses gardes » décrit par Frantz Fanon [25]. On comprend ainsi pourquoi Céline expliquait qu’elle trouvait fatigant de sortir dans l’espace public, ne pouvant jamais se laisser aller à la détente.

15 Se connecter permet aussi d’effectuer des mobilités virtuelles et d’échapper à la monotonie qui est redoutée, car elle engendre l’ennui et le dégoût. Fanta (35 ans, Camerounaise), frustrée par son activité de commerce informel et de service esthétique qui lui rapporte peu, passait ses journées à écouter de la musique et à visionner des clips : « J’écoute de la musique religieuse. Ça enlève le stress du Maroc. » (extrait du journal de terrain, 07/05/2018). Quand elle n’écoutait pas de la musique, Fanta communiquait avec son compagnon qui avait été relogé par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) en Allemagne. Cette hyper-connectivité s’observait aussi chez certains footballeurs escroqués [26] qui passaient des journées entières sur leurs smartphones. Pour ces derniers, les rêves de gloire n’étaient pas enterrés, mais mis en veille et encadrés par les écrans, où ils consultaient des plateformes de recrutement sportif ou bien jouaient à FIFA. Ici, les écrans sont aussi des espaces d’éblouissement [27] qui excitent les désirs de mobilité et de ressemblance aux stars africaines qui incarnent les désirs de distinction et de réussite matérielle des jeunes. Dans ce contexte, au même titre que dans le pays d’origine, le Maroc devient une zone d’ombre produite par la lumière et les « éblouissements conjugués des écrans[28] » une caractéristique de l’impérialisme postcolonial pour Joseph Tonda.

Conclusion

16 Cet article révèle qu’il n’est pas toujours souhaitable de communiquer même lorsqu’on en a la possibilité. Les liens familiaux peuvent aussi être lâches, voire inexistants, pour les personnes migrantes à certains moments de leur séjour au Maroc, surtout si elles ne peuvent participer financièrement à l’entretien de la famille. Les réseaux sociaux peuvent servir à la fois de tribune d’expression pour ces jeunes, qui les manient avec habileté, mais aussi, en même temps, à préserver les illusions vis-à-vis du groupe social d’origine. Toutefois, certains drames fortement médiatisés peuvent remettre en question les découpages opérés par les migrants, les encourageant à rapporter les violences qu’ils subissent et à les dénoncer. Concernant les révélations post-CNN en Libye de 2017, les témoignages sur la toile ont plutôt eu tendance à exacerber les tensions inter-ethniques et les règlements de compte, notamment dans les pays d’origine.

17 Dans bien des cas, être connecté permet d’échapper au réel et d’accéder à un exil imaginaire, en raison des frustrations jalonnant la vie des migrants noirs qui résident dans les quartiers populaires des grandes villes marocaines et qui en sortent peu, si ce n’est pour travailler dans des secteurs d’activités subalternes. Dans ce contexte, il est possible de parler d’une distorsion de la réalité : l’usage des NTIC entraîne plutôt un oubli, un déni du corps réel et de la pensée au profit du corps virtuel, qui lui, peut se mouvoir, dans un contexte de durcissement des frontières migratoires et de stratification dans l’accès à la mobilité [29]. Les entraves à la mobilité vont d’ailleurs de pair avec le développement de technologies qui servent à mieux surveiller, contrôler et trier les vivants, voire à éliminer les « forces usantes » et les « corps virulents[30] » aux frontières entre l’Espagne et le Maroc [31]. Cet article visait ainsi à apporter une nuance aux développements optimistes à propos du « migrant connecté » en montrant l’autre face de la médaille, celle qui a trait aux malaises engendrés par les dispositifs numériques lorsqu’ils ne permettent pas ou peu d’en tirer profit, voire qu’ils nuisent aux migrants. En 2022, le corps du migrant/immigré peut donc rester un « opérateur de cristallisation de la domination », tel que Sayad l’a développé, le phénomène de « la double absence » n’étant pas toujours éclipsé par la mondialisation et le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication.


Date de mise en ligne : 01/08/2022

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.13929