Enjeux et dérives du patrimoine artistique rom
- Par Julia Ferloni
Pages 79 à 83
Citer cet article
- FERLONI, Julia,
- Ferloni, Julia.
- Ferloni, J.
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12925
Citer cet article
- Ferloni, J.
- Ferloni, Julia.
- FERLONI, Julia,
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12925
Notes
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[1]
Thomas Acton et al., « Nothing about us without us ? Roma participation in policy making and knowledge production », in Journal of the European Roma Rights Centre, n° 2, 2015.
-
[2]
Et qui ne sont pas tous d’origine romani.
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[3]
Le « gadjo » est l’autre, le non-romani. Cette « discipline scientifique » permet de penser l’altérité, présentée selon un dispositif pastichant les musées d’ethnographie.
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[4]
Leur nombre ne cesse de grandir au fur et à mesure de leur « découverte » : ces objets sont en effet très mal indexés.
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[5]
Wayne Modest, Robin Lelijveld (dir.), Words Matter, Work in Progress I, National Museum of World Cultures, 2018.
1Afin de répondre aux questions posées par ce colloque sur la manière d’exposer le racisme et, plus précisément ici, l’antitsiganisme, je vais prendre l’exemple de l’exposition Barvalo actuellement conçue au Mucem. Elle ouvrira ses portes d’avril à août 2023 à Marseille et évoquera les cultures romani d’Europe en mettant en évidence un antitsiganisme millénaire. D’une certaine manière, tout est dit dans le titre : en romani, « barvalo » signifie « riche » et, dans certaines formes dialectales de cette langue, « fier ».
2Lorsque le projet a commencé en 2017, les deux co-commissaires de l’époque, l’anthropologue américain Jonah Steinberg et moi-même étions dans une configuration d’exposition en binôme chercheur/conservateur relativement classique, sur le sujet des métiers et des savoir-faire romani. Nous avons progressivement pris conscience de l’importance du mouvement Nothing about us without us lancé par des intellectuels romani en octobre 2014 depuis le département des études romani de l’université d’Europe centrale de Budapest [1]. Nous avons reconnu son poids et surtout sa légitimité. Nous avons donc pris la décision, en accord avec la direction du Mucem, de nous lancer dans une exposition co-construite. Aujourd’hui, nous sommes vingt à travailler à ce projet.
3Autour d’une équipe curatoriale de cinq personnes, composée des deux commissaires déjà cités, d’Anna Mirga-Kruszelnicka représentant l’European Roma Institute for Arts and Culture (ERIAC) et de deux chargées de l’exposition au Mucem, Françoise Dallemagne et Alina Maggiore, quinze experts ont été réunis. Tous ont une expérience variée des cultures romani, la moitié d’entre eux ayant une origine romani. Nous avons été attentifs à convier des membres de chacune des principales communautés : Manouches, Sinte, Roms, Gitans. Et parce que l’exposition voit le jour en France, nous avons également invité des représentants de la catégorie administrative désignée par l’État sous le terme de « Gens du voyage », qui préfèrent être nommés Voyageurs [2]. Tous ont en commun de travailler avec les différentes communautés romani selon des échelles différentes. Certains de nos experts agissent au niveau local et donc marseillais, d’autres à l’échelon national, d’autres encore à l’international. Nos experts sont français, italiens, roumains, hongrois et syriens. Ils ont des profils variés. Parmi eux, il y a des géographes, des historiens, des historiens de l’art, des anthropologues, des sociologues, des muséologues, des artistes plasticiens, des photographes, des artisans et des commerçants ; tous sont militants. Il a fallu deux ans pour composer ce comité d’experts. Bénévoles, ils participent à l’élaboration du synopsis, de la liste d’œuvres, du catalogue, de la programmation événementielle, de la médiation. William Acker, Yahya Al-Abdullah, Nelly Débart, Bénédicte Florin, Lise Foisneau, Pascal Garret, Caroline Godard, Gabi Jiménez, Timea Junghaus, Jean-Pierre Liégeois, Valentin Merlin, Saimir Mile, Cristian Padure, Santino Spinelli et Sasha Zanko sont l’alpha et l’oméga de ce projet. Sous leur impulsion, l’exposition est passée d’une présentation relativement essentialisante axée sur les métiers à une analyse de l’antitsiganisme et de l’histoire des populations romani en Europe, le tout teinté d’une réflexion autocritique sur le musée comme diffuseur inconscient de stéréotypes à travers un dispositif muséographique nommé « cabinet de gadjologie [3] ».
4Vingt protagonistes, chacun porteur de son expérience et de son point de vue. Vingt avis qui s’affichent et divergent souvent. Mais Barvalo ne cherche pas à exposer une vision consensuelle. Bien au contraire : elle vise à montrer une pluralité de perspectives, révélatrice de la diversité des communautés romani d’Europe. Chacun des participants a conscience de ne représenter que sa propre voix. Personne n’est porte-parole d’un groupe, d’une population. Même si tous savent que leur opinion aura un impact sur la manière dont les communautés romani seront présentées et comprises par les visiteurs.
5Nous œuvrons donc tous ensemble, avec la lenteur inhérente à tout projet collaboratif en milieu muséal doublée d’un contexte de pandémie mondiale, et il nous reste encore beaucoup à concevoir avant d’ouvrir les portes de Barvalo.
Les collections en ligne au risque des stéréotypes
6J’aimerais évoquer ici une autre exposition beaucoup plus pérenne et plus problématique que celle en cours de construction : la présentation des collections de musées à travers les bases de données en ligne. À l’heure de l’open data, elles donnent à voir des cultures romani une image bien peu satisfaisante. Indexées de manière biaisée, elles véhiculent inconsciemment un antitsiganisme passif.
7Un rapide coup d’œil à la base en ligne des collections du Mucem permet de s’assurer que les objets fabriqués par des représentants des populations romani, soit près de 900 artefacts [4], n’échappent pas à ce constat. En inscrivant « gitan » dans le moteur de recherche, une petite centaine d’items apparaît. Par exemple une cible de tir forain (inv.1989.38.2) décrite de la manière suivante, « cible porte-pipes de tir forain représentant une gitane (portrait de tête) ». Si à l’époque de la création du Musée des arts et traditions populaires (dont le Mucem a hérité les collections), au début du XXe siècle, il était parfaitement admissible de tirer à la carabine sur une tête de Gitane, synecdoque des Français ayant un mode de vie itinérant, aujourd’hui l’image est choquante, et le forain se permettant d’inciter le chaland à tirer sur une femme (en outre issue d’une minorité stigmatisée) serait rapidement poursuivi judiciairement. L’objet mériterait donc d’être contextualisé. Dans un autre ordre d’idées, une estampe intitulée « Sur les chemins » (inv.1963.5.52) montre un groupe de musiciens itinérants jouant sur le bord d’une route tandis qu’une automobile passe à vive allure. Dans les mots clefs, la personne qui a rempli la fiche d’inventaire a involontairement transcrit ses préjugés liés à sa méconnaissance du sujet. On y trouve en effet « Gitan » alors que rien dans la description des musiciens ne permet de les identifier avec un groupe romani précis. Et « Mendicité », parce qu’un petit garçon tient un tambourin à la main et que tout le groupe est tourné vers le véhicule lancé à toute vitesse comme s’il jouait pour les occupants du bolide. Dans ce cas, une correction de ces mots clefs s’impose, en gardant toutefois la trace de leur existence comme témoignage de l’évolution du regard porté sur cet objet ainsi que de la manière de considérer les populations romani.
8Cet enjeu de la dénomination et des termes employés dans l’indexation des collections de musées, le Musée des cultures du Monde (Pays-Bas) l’a théorisé récemment dans un ouvrage à vocation très pratique destiné aux professionnels de musées, Words Matter [5]. Ce guide interroge nos pratiques et pose un regard critique sur le sacro-saint registre d’inventaire. Les musées, en tant qu’organes de savoir et reconnus comme tels par le public, ont en effet une responsabilité sociale. À l’heure du mouvement Black Lives Matter, ils sont montrés du doigt par des associations et des mouvements militants. Peut-on continuer à présenter, physiquement par des cartels et dans nos bases de collections en ligne sans aucune explication contextualisant titre et représentation, des œuvres transmettant un racisme d’autant plus redoutable qu’il est « consacré » par sa présence au musée ?
9Cependant, le racisme inconscient, résultant principalement d’une négligence et/ou d’un retard dans l’actualisation des données d’inventaire, ne s’arrête pas à la dénomination des œuvres. Une étude récente portant sur la nature des collections d’objets et d’archives (principalement de chercheurs) conservées par le Mucem révèle une vision très partielle et partiale du patrimoine romani, « exposé » donc à travers la base de données en ligne. Très peu d’artefacts ont été réalisés et/ou été utilisés par des personnes d’origine romani. L’écrasante majorité, datant des XIXe et XXe siècles, est issue de groupes sociaux « dominants » ayant une vision très stéréotypée des communautés romani et Voyageurs, qu’ils transmettent consciemment ou inconsciemment.
Acquisition et nouvelles dénominations
10Le musée a donc décidé, en marge de la préparation de l’exposition Barvalo, de reconsidérer ses collections. Il s’appuie en cela sur les quinze personnalités évoquées plus haut. Leur expertise intervient dans deux champs : l’acquisition d’objets et d’œuvres d’art, et la redénomination/recontextualisation des collections anciennes du Mucem.
11Les acquisitions se font selon deux principes. Le premier est celui de l’enquête-collecte, cher au Musée national des arts et traditions populaires dont le musée est l’héritier. Lancée depuis 2019, « Métiers et savoir-faire romani en Europe et Méditerranée » permet aux experts de Barvalo de proposer des sujets d’enquête qu’ils effectuent eux-mêmes et de rapporter de leur terrain objets et documentation qui viendront grossir les collections du musée. Ces éléments factuels témoignent de pratiques professionnelles romani contemporaines et choisissent de mettre en valeur ces pratiques sans sombrer dans un misérabilisme ou un folklorisme trop souvent de mise. Les avis des artistes, des historiens de l’art et des curateurs du groupe permettent de mettre en œuvre le deuxième principe d’acquisition : l’achat d’art contemporain. Le trait commun entre les artistes internationaux entrant ainsi dans les collections du Mucem est le militantisme. Tous affirment les droits des populations dont ils sont issus tout en refusant d’être réduits à l’étiquette de « peintre gitan » ou de « photographe rom ». Bien souvent graphiques, leurs œuvres viennent contrebalancer, parfois en les citant directement, celles conservées dans nos réserves depuis des décennies.
12La redénomination/recontextualisation des collections anciennes du Mucem se fait sur la base de discussions avec les experts afin de trouver des appellations acceptables et récuser les « Bohémiens », « Tsiganes », « Gipsy » et autres « Romanichels » selon le cas de figure. Un travail de « nettoyage » de sa base d’inventaire attend le musée, ainsi qu’une recontextualisation des dénominations anciennes. Il n’est en effet pas question de faire purement et simplement disparaître des éléments, mots jadis couramment utilisés, témoignages d’une époque et d’une certaine conception de l’Autre, sous prétexte qu’ils sont aujourd’hui considérés comme offensants, voire racistes, d’autant plus qu’on ne peut légalement supprimer des mentions d’un inventaire validé. Il est au contraire nécessaire d’en garder la trace tout en permettant à l’usager de la base de comprendre l’évolution de la terminologie. C’est donc un vaste chantier qui nous attend dans les années à venir !