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Article de revue

Le musée de l’Homme et la question de la race à la fin des années 1930

Focus

Pages 63 à 67

Citer cet article


  • Conklin, A.-L.
(2021). Le musée de l’Homme et la question de la race à la fin des années 1930 Focus. Hommes & Migrations, 1334(3), 63-67. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12900.

  • Conklin, Alice L..
« Le musée de l’Homme et la question de la race à la fin des années 1930 : Focus ». Hommes & Migrations, 2021/3 n° 1334, 2021. p.63-67. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2021-3-page-63?lang=fr.

  • CONKLIN, Alice L.,
2021. Le musée de l’Homme et la question de la race à la fin des années 1930 Focus. Hommes & Migrations, 2021/3 n° 1334, p.63-67. DOI : 10.4000/hommesmigrations.12900. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2021-3-page-63?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12900


Notes

  • [1]
    Franz Boas, « Changes in the Bodily Form of Descendents of Immigrants », in American Anthropologist, vol. 14, n° 3, 1912, pp. 530-562.
  • [2]
    M. V. Fleury (Eugène Schreider), « Le Musée de l’Homme », Races et racisme, n° 16-17-18, 1939, p. 2.
  • [3]
    Voir la contribution d’André Langaney dans ce même numéro d’Hommes & Migrations.
  • [4]
    Ce texte est une synthèse du chapitre 4 de Alice L. Conklin, Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France (1850–1950), Paris, Publications scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle, 2015.

1En 1938, le musée de l’Homme ouvrit ses portes dans le Palais du Trocadéro à Paris. Au cours des dix années précédentes, le musée avait subi une période de rénovation et pouvait se vanter d’être le plus moderne au monde des musées dédiés à l’exposition de la diversité culturelle et raciale de l’humanité. En effet, son principe directeur était que l’intégralité de l’histoire naturelle de l’homme pouvait être présentée d’une manière attrayante et pédagogique à un public composé de spécialistes et de visiteurs ordinaires. Conçu par l’anthropologue Paul Rivet, le musée nourrissait cependant d’autres ambitions. À l’époque du racisme « scientifique » de l’Allemagne nazie, le personnel du musée aspirait également à incarner une orientation scientifique progressiste et antiraciste sur la question de la race.

2Paul Rivet a-t-il réussi son pari ? De notre point de vue, certes non. Les installations originales du musée comprenaient des crânes dans plusieurs vitrines des nouvelles galeries d’ethnographie – suggérant ainsi qu’il existait une corrélation entre la capacité crânienne « typique » d’un peuple et son niveau culturel. Quoi de plus raciste pourrait-on conclure aujourd’hui, surtout dans un contexte de la montée des fascismes ? Le nouveau musée se targuait également de salles d’anthropologie physique et de préhistoire évoquant l’évolution de l’homme ainsi que les principales sous-divisions de l’espèce humaine, dites raciales. Il faut toutefois insister sur le fait que la plupart des galeries du Musée étaient dédiées aux objets culturels des peuples « archaïques » qui célébraient ouvertement l’unité dans la diversité. Pour comprendre les choix muséographiques de Paul Rivet, il est donc essentiel de les contextualiser à la lumière non pas de ce que nous savons aujourd’hui, mais de certaines données épistémologiques qui caractérisaient les années 1930 de manière générale.

Une conception essentialiste de l’homme

3Le musée de l’Homme était en 1938 un musée à vocation à la fois pédagogique et scientifique. Le musée était également constitué d’un laboratoire rattaché à la chaire d’anthropologie physique du Muséum national d’histoire naturelle et Paul Rivet occupait cette chaire depuis 1928. Or l’anthropologie physique en 1928 comprenait plusieurs sous-disciplines qui dataient du XIXe siècle, dont une était la science raciale. À son origine, cette science avait pour but de classer et de hiérarchiser les groupes humains en catégories raciales sur la base de mensurations de plus en plus précises des parties du corps humain, et du crâne en particulier. Cela reflétait une conception essentialiste de la diversité biologique humaine, qui réduisait cette diversité à quelques groupes raciaux censés être immuables et inégaux. À cette fin, les premiers « raciologues » constituaient des séries de crânes qu’ils avaient collectionnées à travers le monde, pour ensuite les mesurer dans leurs laboratoires. En somme, la science raciale à ses débuts définissait « l’homme » dans les termes les plus rigides et « objectivants » qui soient, et impliquait des rapports entre race et intelligence.

4Où en était la science des races dans les années 1930, à l’époque où Rivet était titulaire de la chaire d’anthropologie, et était-il lui-même un praticien de cette raciologie ? Pour simplifier, les anthropologues prirent conscience vers 1900 que leurs vieilles hypothèses sur l’existence de races stables – au sens biologique du mot – étaient viciées. Les meilleurs d’entre eux développèrent des méthodes quantitatives plus fines que celles de la craniométrie du siècle précédent pour tenter de délimiter les races. Pour donner un seul exemple, certains commencèrent à analyser de manière statistique les mesures biologiques des corps humains pour produire des moyennes, des répartitions, des indices et des fréquences dans leurs séries. Leurs travaux biométriques reposaient sur l’idée que la race était une notion statistique qui ne pouvait être illustrée de manière crédible par aucun cas individuel, mais qui existait toutefois en tant que réalité biologique.

5Cette approche plus rigoureuse donna à la classification raciale un nouveau souffle au tournant du XXe siècle. Placées entre de bonnes mains, la biométrie et la génétique naissantes encourageaient les anthropologues à explorer plus scrupuleusement le rôle de l’environnement dans la différentiation biologique humaine sans l’arrière-pensée que la race déterminait l’intelligence. La célèbre étude de Franz Boas (datant de 1912) prouvant la plasticité et l’instabilité des formes crâniennes chez les descendants d’immigrés aux États-Unis refléta à la perfection l’esprit de cette nouvelle tendance [1]. Rivet était un grand admirateur de Boas, et comme lui, il s’intéressait à la science raciale, parmi d’autres questions anthropologiques, dans une perspective antiraciste.

L’emprise de la représentation visuelle des différences raciales

6Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le fait est que Rivet et Boas rejetaient l’idée qu’il existait une hiérarchie des races humaines, alors qu’ils persistaient à considérer la race comme une composante biologique essentielle de l’identité humaine. Pourquoi ?

7Sans entrer dans les détails, la réponse est que la biologie de la différentiation humaine n’était pas une question résolue dans les années 1930. Si de nombreux généticiens rejetaient les vieilles notions de pureté et de stabilité « raciales », il leur restait à montrer la manière dont l’hérédité interagissait avec l’environnement pour donner naissance aux distinctions physiques essentielles à la classification raciale. Avec le temps, les biologistes allaient découvrir qu’aucune différence génétique ne caractérise exclusivement les sous-groupes géographiques de l’espèce humaine – ce qui les amènerait ainsi à formuler l’idée communément acceptée aujourd’hui que les « races » sont déterminées socialement et culturellement. Or, dans l’entre-deux-guerres, toute cette recherche n’existait pas encore. Face à ces incertitudes, la plupart des anthropologues antiracistes persistaient à considérer « la race » comme un outil classificatoire essentiel pour définir l’identité humaine que la science avait encore à décrypter. En conséquence, un certain nombre d’entre eux continuaient à représenter les différences raciales de manière visuelle, ce qui ne les empêcha pas d’analyser parallèlement les sociétés en termes culturels et historiques, c’est-à-dire comme des produits de la volonté humaine.

8Ici, il est utile de souligner de nouveau que, fondée comme étude de la différence au XIXe siècle, l’anthropologie a cru affirmer son caractère scientifique en rendant visible les caractères supposés essentiels et immuables des races. Les conservateurs des laboratoires et des musées anthropologiques complétaient ainsi leurs collections ostéologiques avec des gravures, et plus tard des photographies, d’individus présentées comme des cas spécifiques d’archétypes raciaux, dont la différence physique entre eux pouvait être observée jusque dans les spécificités de leurs squelettes. La présence, en 1938, au musée de l’Homme de photographies d’individus soi-disant représentatifs d’un type racial nous signale qu’après un siècle de présence dans des collections publiques, la typologie raciale était devenue le moyen moderne par excellence de visualiser la différence. En fin de compte, ce « régime visuel » constituait un écran difficile à contourner pour les anthropologues et les conservateurs de musées des années 1930, tel Paul Rivet, y compris quand ces derniers estimaient que la race était une notion statistique ne pouvant pas être illustrée de manière crédible par un quelconque cas individuel.

Une approche scientifique détachée du politique

9Il reste un dernier point à souligner sur la question de la race au musée de l’Homme en 1938 : Rivet était d’une génération où on pensait que la « politique » et la « science » pouvaient et devaient rester des domaines séparés. En tant que socialiste, il avait condamné le régime raciste d’Hitler de la manière la plus directe en devenant un des membres fondateurs du groupe Races et racisme en 1937. Le bulletin d’information de ce groupe avait pour but d’alerter le public sur les atrocités racistes perpétrées de l’autre côté du Rhin au nom de la science et de promouvoir les efforts politiques pour combattre le racisme. Dans le musée de Rivet, par contre, les faits étaient supposés se suffire à eux-mêmes – son postulat de base étant que la meilleure manière de riposter à la mauvaise utilisation de la science par les fascistes était d’exposer le public à ce que la « vraie » science avait à dire au sujet des différentes races et de la diversité socioculturelle. En 1938, Paul Rivet ne pouvait pas imaginer que les Français allaient bientôt disposer d’un triste exemple de ce que la mauvaise science avait à dire sur la race, et ce à deux pas du Trocadéro. En effet, en septembre 1941, l’Exposition de propagande allemande et antisémite Le Juif et la France ouvrit ses portes au Palais Berlitz à Paris, exposant les stéréotypes les plus racistes sur les spécificités physiques et morales supposées de la « race juive », avec la participation d’un ethnologue suisse auparavant passé par le musée de l’Homme, George Montandon.

10Finalement, le musée de l’Homme était-il un arsenal où, comme le formula un autre anthropologue physique antiraciste, Eugène Schreider, en 1939, « on trouvait des armes impeccables pour combattre les attaques des ennemis de l’humanité[2] » ? À cette question, une réponse définitive n’est pas possible, mais on peut toutefois émettre des doutes sur le succès de l’entreprise de Paul Rivet. Après la guerre, on a retiré les crânes des galeries d’ethnographie. Mais comme cela coûtait cher de rénover le musée, la salle d’anthropologie est restée intacte encore quelques décennies. Pourtant, les scientifiques d’après-guerre avaient définitivement rejeté les anciennes classifications raciales qui y figuraient et avaient développé à la place une nouvelle conception de la diversité humaine [3], fondée sur la génétique des populations [4].

    • Claude Blanckaert (dir.), La Vénus hottentote entre Barnum et Muséum, Paris, Publications scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle, 2013.
    • Alice L. Conklin, Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France, (1850-1950), Paris, Publications scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle, 2015.
    • Fabrice Grognet, « De l’oxymore d’autrefois au palimpseste d’aujourd’hui : vie, mort et résurrection du musée de l’Homme », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 30, 2017, pp. 239-255.
    • Delphine Peiretti-Courtis, Corps noirs et médecins blancs. La fabrique du préjugé racial, XIXe-XXe siècles, Paris, La Découverte, 2021.

Date de mise en ligne : 07/02/2022

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12900